‹ Les épisodes miraculeux de LourdesChapitre 6 sur 48 · LE COMTE DE MUSY · texte numérisé non relu

LE COMTE DE MUSY

— Mon frère guérira-t-il ? avait-elle demandé au saint Curé.

— Faites une neuvalne à sainte Philomène.... Après quoi je vous répondrai.

La neuvaine achevée, Geneviève avait interrogé de nouveau l'homme de Dieu.

— Mon frère guérira-t-il ?

— Oui, il guérira un jour, mais patience !

— Guérira-t-il complètement, de façon à ne plus se souvenir de son mal ?

— Oui, il guérira complètement, de façon à ne plus se souvenir de son mal, mais patience ! patience !

Et la pensée du prêtre avait semblé plonger, à travers des espaces immenses, dans les profondeurs mj^stérieuses de l'insondable avenir.

Tel était le récit de Geneviève.. . Mais, hélas ! était-il bien sûr que le bon Curé d'Ars fut favorisé du don de prophétie ? Etait -il bien sur que la mémoire de Mlle Geneviève fût tout à fait fidèle? Etait-il bien sûr que l'ardent désir de son cœur n'eût point prêté à de vagues mots d'espoir, tels que la pitié en adresse toujours à ceux qui souffrent, un sens imaginaire et une signification de promesse certaine et de vision assurée des choses futures ?

Malgré son infirmité, M. l'abbé de Musy menait une vie assez active, demandant aux yeux d'autrui de lui lire les livres de piété et d'étude, dictant des lettres, donnant audience à des âmes chrétiennes qui s'adressaient à lui pour la confession et la direction. Il lui advenait même, quand sa voix n'était point altérée, de se faire transporter dans la chaire et de prêcher la Parole de vérité.

Presque chaque jour on le voyait passer en voiture : souvent c'était lui-même qui tenait les rênes et guidait le cheval. Emporté par la vigueur obéissante de l'animal soumis à sa main, il goûtait un instant comme l'ilkision de la vie normale et de la force personnelle. Et c'est ainsi qu'il avait coutume de pérégriner aux alentours de Digoine, partout où se rencontrait quelque peine à adoucir, quelque courage à relever, quelque œuvre de charité àaccomplir. Il s'asseyait au chevet des souffrants ; et se souvenant des enseignements de la « Bonne Dame » aux leçons de laquelle il s'était instruit, il conseillait le traitement et rhj^giène . Ce malade distribuait la santé. Mais sa plus habituelle ordonnance était celle-ci :

— Allez trouver ma Mère !

Il était devenu très populaire dans ce pays, où chacun le connaissait, et où, sauf les temps d'absence au Séminaire, sauf le petit séjour à Évreux, s'étaient écoulés son enfance et sa douloureuse jeunesse. Bien qu'il portât le costume du prêtre, on continuait à considérer en lui, avant tout et presque uniquement, le fils du château de Digoine. Malgré son titre d'abbé et sa soutane, les fermiers, les domestiques, les paysans de la contrée, ne l'appelaient jamais autrement que « monsieur Victor ».

Or, à une certaine distance, était un autre manoir bourguignon, dans lequel vivait ou plutôt se mourait un vieux parent de la famille, M. de Montagu. Ce gentilhomme était atteint d'une hydropisie du cœur, maladie sans espoir qui l'emportait à grands pas vers le tombeau.

Le paralytique le visitait fréquemment ; et ces deux hommes, cruellement éprouvés, se plaisaient ensemble et

s'oubliaient dans de longs entretiens. On était alors en octobre 1870.

Que disaient-ils cependant, et quel était l'objet constant de leurs causeries ? A^erser sa peine dans un cœur ami est chose douce. Se plaignaient-ils l'un à l'autre et parlaient-ils de leurs maux ? Nullement. Ces deux hommes étaient chrétiens, et leur âme était plus haute que tout ce qui touchait à leur personne. Ni le vieillard qui s'en allait de ce monde, ni le jeune prêtre dont la vie était condamnée à l'impuissance, ne pensaient à eux-mêmes.

Ils parlaient de la France et ils parlaient de Dieu : de la France vaincue et de Dieu oublié. Sondant les causes de notre effroyable défaite, ils les découvraient très justement, non point dans des fautes militaires, fort graves pourtant, mais dans des fautes morales.

— Dieu, répétaient-ils souvent, a été chassé de nos lois, de nos institutions, de nos armées... Comment, privé de son fondement, l'édifice ne s'écroulerait-il point ?

— Tenez, Victor, continuait M. de Montagu, croiriez-vous que dans toute l'armée de France, dans toute l'armée de la fille aînée de l'Église, il n'y a pas, à l'heure présente, un seul chef qui demande publiquement, avant le combat, l'alliance et l'aide du Tout-Puissant? Croiriez-vous qu'il n'y a pas un seul bataillon dont l'étendard contienne un signe chrétien ?... Ah ! si la France et ses soldats arboraient le retour à Dieu, le Maître qui nous punit pour nous instruire cesserait de châtier dès qu'on aurait compris la leçon. Il faut réagir pour agir ; il faut retourner en arrière pour aller en avant ; il faut se vaincre pour être vainqueurs.

— Hélas ! que nous en sommes loin ! s'écriait l'abbé de Musy.

— Qui sait ?... On dit que Cathelineau et Charette s'occupent déjà de rassembler une phalange catholique. Vive Dieu ! je donnerai mon jeune fils, Etienne. Et tandis qu'ici le père mourra en priant, l'enfant là-bas se fera tuer pour sa

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patrie. Soyez certain que ce corps de volontaires, formé ainsi au nom de Dieu et de son Christ, sera la Légion fulminante. Ne fùt-elle que d'une poignée d'hommes, le Seigneur lui accordera une gloire isolée si vive et si éclatante que cette petite cohorte brillera comme une étoile dans le ciel noir de nos désastres. Et l'évidence imposera à l'histoire cette conclusion : « — Si seulement la moitié de l'armée eût été semblable à l'héroïque et chrétienne Légion, la France était sauvée et triomphante. »

Tout en approuvant le fond de ces idées, auxquelles M. de Montagu revenait constamment, avec la persistance extrême particulière à certains vieillards, l'abbé de Musyse demandait s'il n'y avait point une part considérable de rêve et de chimère dans les affirmations quasi-dogmatiques et les semi-prophéties que formulait son parent, affaibli par l'âge et par la maladie.

Les Prussiens occupaient en ce moment un tiers du territoire. La presque totalité de notre armée régulière était prisonnière au delà du Rhin ou tenue captive dans la ville de Metz. Paris était investi. Les troupes allemandes avaient marché devant elles, d'étape en étape, sans rencontrer un seul échec et sans qu'un seul de leurs régiments eût été obligé de reculer d'un pas. A la place des bataillons de Crimée et d'Italie, nous n'avions que de pauvres recrues inexpérimentées, dirigées par un gouvernement de hasard. Telle était la situation .

— Maintenant c'est à nous deux, reprit un jour M. de Montagu, en forme de conclusion, c'est à nous deux d'accomplir notre devoir. Il nous faut tenter de sauver notre patrie et de changer la fortune de nos armes.

Ainsi parla au pauvre prêtre misérablement paralysé et immobile dans son fauteuil roulant, ainsi parla le malade qui n'avait plus qu'un souffle de vie.

En entendant un propos si totalement extraordinaire,

l'abbé de Musy leva sur son interlocuteur un regard étonné et légèrement inquiet :

— Hélas ! que pouvons-nous faire, vous et moi, sinon prier ?

— C'est déjà combattre, répondit gravement le vieux gentilhomme. Mais nous pouvons agir.

— Et de quelle manière ?

— La bienheureuse Marguerite-Marie a écrit ces consolantes paroles : Le Sacré- Cœu?^ sauvera la France !... Eh bien ! l'instant prédit est peut-être venu, car la France semble vraiment menacée de périr. Essayons donc de mettre dans les mains de nos soldats, et à la tête de nos combattants, le véritable étendard chrétien, portant, brodé dans ses plis, l'emblème vénéré du Cœur de Jésus-Christ. Faisons tout pour cela : par nous-mêmes, par nos amis, par nos relations ; et envoyons ce drapeau à Paris, afin qu'il flotte, en témoignage de la foi de la France, sur les murs de notre capitale assiégée.

Cette idée frappa beaucoup l'abbé de Musy. Elle devint sienne.

— Vous avez été la pensée, dit le prêtre au laïque, je veux être l'exécution .

On se souvient qu'il ne pouvait écrire, à cause de sa vue malade. Son secrétaire, le jeune abbé Antoine, étant absent en ce moment, il dicta à sa sœur Geneviève, pour la^Supérieure du couvent de la Visitation de Paray-le-Monial, une lettre des plus pressantes : « — Je vous prie, lui disait-il, de faire exécuter immédiatement et à mes frais,5fpar les Religieuses de votre Communauté, un drapeau du Sacré- Oeur, sur lequel devra être brodé, en lettres d'or, comme

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souvenir de la promesse de Jésus à la Bienheureuse, l'invocation : Cœur de Jésus, sauvez la trancc ! »

Au bout de quelques jours arriva la réponse de la Révérende Mère, annonçant l'envoi du Drapeau :

« — Depuis longtemps, écrivait-elle, j'avais eu moimême une idée semblable. Mais j'attendais l'ordre de Dieu. Votre demande a été pour moi la voix du Ciel. Nous nous sommes aussitôt mises au travail... Le Drapeau est achevé. Je viens d'adresser la caisse à Mgr Bouange, archidiacre d'Autun, avec prière de vous la faire tenir. »

Dès le lendemain, en efïet, le Prélat informa les habitants du château de Digoine que ce Drapeau était en sa possession.

Introduire dans Paris ce nouveau Labarum, pour le remettre au général Trochu, n'était point chose facile. La capitale était cernée par les armées ennemies, et toute communication coupée.

A Tours, oii s'était réfugié le gouvernement de la Défense nationale, vivait alors un illustre serviteur de Dieu : M. Dupont.

C'était devant la sainte Face de Notre-Seigneur, vénérée dans la maison de ce grand chrétien, que le jeune Victor de Musy avait recouvré, quelque vingt ans auparavant, l'usage de sa voix perdue, et, par suite, la laculté de terminer ses études ecclésiastiques et de recevoir les saints Ordres.

Voyant en lui un précieux intermédiaire, le prêtre infirme lui adressa « le Drapeau du Sacré-Cœur ».

(c — Si vous le pouvez, lui écrivit-il, faites-le parvenir au général Trochu. Et si cela vous est impossible, confiez-le

à Fim des chefs de nos héroïques croisés, tels par exemple que MM. de'Charette ou Cathelineau. »

Par une

coïncidence assez remarquable, il advint que le général de Charette arrivait en ce moment à Tours pour effectuer l'organisation définitive de ses régiments.

— Mes zouaves portent sur leur poitrine l'emblème du Sacré- Cœur, dit Charette à M. Dupont qui était venu le visiter à l'hôtel de Londres. Il ne leur manque que le Drapeau .

— La Providence vous l'envoie, répondit le Serviteur de Dieu.

Et quelques heures après, dans l'oratoire de M. Dupont, devant l'image de la sainte Face et en présence de quelques pieux fidèles, fut ouverte la caisse contenant le « Drapeau du Sacré- Cœur », ce drapeau demandé et commandé par l'abbé de Mus}^ aux Religieuses de laVisitation.M. de Charette le reçut comme un présent céleste et un gage de gloire (1).

(1) Là S3 fit, devant la sainte Face,

Trois martyrs, M. de Verthamon, MM. de Bouille, père et fils, périrent successivement dans le court intervalle d'une demi-heure, en élevant vers le ciel ce drapeau de Jésus et de la France. Et pendant ce temps, sous la mitraille d'une artillerie formidable et sur une longueur de quinze cents mètres, la fulminante Légion, courant sus à un ennemi dix fois plus nombreux, exécutait en notre siècle, et pour la défense de notre patrie, une charge non moins mémorable que la résistance des trois cents Spartiates qui s'ensevelirent aux Thermopyles (1).

Ainsi qu'il l'avait dit, M. de Montagu avait enrôlé son fils Etienne parmi les Volontaires de France. Et ce jeune homme combattit vaillamment, à côté du catholique fanion dont le noble vieillard, au déclin de ses jours, avait inspiré la pensée à M. l'abbé de Musy.

Etienne fut l'un des survivants de ces terribles luttes,

l'ouverture de la caisse contenant la bannière. Etaient présents : le général de Charette, M. Dupont, M. Ratel, M. le docteur de la Tremblaye et son fils, Martin de la Tremblaye, aujourd'hui bénédictin de la Congrégation de Solesmes, M'"e la duchesse de Fitz-James, les enfants de M. de Charette et M^^ Emile Lafon.

On pria devant la sainte Face pour le salut de la France : et il fut décidé que la bannière serait confiée au R. P. Rey pour être déposée dans le tombeau de saint Martin jusqu'au lendemain, et qu'on broderait au revers ces mots : Saint Martin, protégez la France! Cette broderie fut immédiatement dessinée par les dames qui étaient présentes, et exécutée par les religieuses Carmélites {Vie de M. Dupont^ par M. l'abbé Janvier, t. II, p. 468).

(I). Le général de Charette n'a jamais voulu se séparer de cette incomparable bannière, teinte du sang de ses Légionnaires et trouée par une grêle de balles et de boulets prussiens. « Mais, raconte l'historien des Zouaves pontificaux et des Volontaires de l'Ouest, vint un moment où cet étendard se déploya de nouveau et reparut aux regards. Ce fut, en un jour de fête, dans la petite église de Paray-le- Monial d'où il était parti; ce fut sur la châsse de la bienheureuse Marguerite-Marie, l'initiatrice de la dévotion au Sacré-Cœur. La foule contemplait, près des reliques de la Sainte, la bannière ensanglantée, glorieusement entourée de lumière et de fleurs. » (Le Capitaine Jacquemont, Histoire des zouaves pontificaux,)

mais il y avait reçu des atteintes mortelles.... Il se traîna encore un an ou deux dans la langueur et la souffrance. Se sentant enfin sur le point de quitter cette terre et d'aller rejoindre son [père, appelé à Dieu quelque temps auparavant, il se fit conduire à Lourdes pour y mourir. Le Sacré- Cœur avait protégé sa vie sur les champs de bataille : Marie immaculée bénit et consola ses derniers insfants.

Le corps d'Etienne de Montagu repose à Lourdes ; et c'est du sein de ce sol sacré qu'il se lèvera, à l'heure, inconnue de tous, de la Résurrection des Morts.

Pendant que le « Drapeau du Sacré-Cœur », donné par M. l'abbé de Musy à la Légion Chrétienne, poursuivait ses glorieux destins, le travail et les œuvres de dévouement remplissaient à Digoine les longues heures du deuil national. On visitait les malades et les blessés qui retournaient au pays; on secourait les misères de ceux que laissait sans pain soit le départ, soit, hélas I la mort du fils ou de l'époux ; on prenait soin des orphelins de la guerre ; onl faisait de la charpie ; on taillait des bandages : la charité assumait toutes les fonctions et revêtait toutes les formes.

Le soir on retrouvait force et courage pour le labeur du lendemain en portant son regard, sa pensée et son entretien vers les choses du ciel et les miséricordes du Seigneur. Après le dernier repas, tous les habitants du château se réunissaient pour entendre la lecture et pour faire la prière. Le pain du corps se distribuait en des pièces diverses, dans la salle à manger, à la cuisine ou à l'oftice, suivant les places variées des providentielles hiérarchies de ce monde : le pain de l'Esprit se rompait en commun. Et voilà pourquoi, à la tombée du jour, maîtres et serviteurs, arrivant de tous

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côtés au son de la cloche, se rassemblaient autour de la même lampe, pour recevoir, des lèvres du lecteur ou de la lectrice, l'aliment de la Vérité.

En cette période terrible de la guerre. Dieu permit ou voulut que le livre, lu ainsi au château de Digoine, fût celui qui porte ce titre : « Notre Dame de Lourdes ».

Cette histoire des Apparitions et des Miracles de Marie en notre temps, remua profondément cette famille, préparée par l'exercice des vertus évangéliques à goûter particulièrement tout ce qui célèbre les grandeurs et les bontés de l'invisible Maître de l'univers.... Les yeux se baignaient de larmes et les mains se joignaient d'elles-mêmes pour l'invocation, au spectacle de ces surhumains événements, évoqués par l'Historien devant les regards de la foi, de l'espérance et de l'amour.

— Non! non! disait-on. Dieu ne peut abandonner la France, puisque, pour apparaître aux hommes et les combler de ses dons, sa très sainte Mère a voulu choisir le sol de notre patrie.... Cette vaste catastrophe que nous subissons, ce n'est point la mort, c'est l'épreuve. La Vision de Lourdes est comme l'étoile de Balaam, comme l'étoile des

Mages : pour une date plus ou moins proche, à une distance •plus ou moins longue, elle annonce le salut.

Chose étrange ! Quoique dans ce livre il fût mainte fois question de guérisons miraculeuses, ni l'abbé de Musy, ni son entourage (sauf peut-être la Mère dans le secret de son cœur I) n'abordèrent l'idée de demander une pareille grâce à la Reine du Ciel.... L'immense malheur public absorbait toutes les préoccupations.

Faut-il ajouter que M. l'abbé de Musy, à qui les médecins avaient déclaré si souvent qu'il était incurable, avait fini par se résigner entièrement, sans nulle arrière-pensée, et qu'il ne songeait plus, depuis bien des années, à la possibilité naturelle ou surnaturelle d'être un jour délivré de ses maux ? Il n'en ressentait même pas le désir. Les progrès successifs de sa paralysie avaient marqué pour lui les graduelles stations de ce chemin, merveilleusement ascendant, que y I^nitaiion de Jësus-Ch/Hsû appelle « la voie royale de la Sainte Croix ». Il se trouvait heureux de la parcourir, à la suite du Maître Divin.

— Chacun a sa vocation, disait- il. La mienne est l'infirmité. J'ai voulu être prêtre : Dieu m'a voulu souffrant. Que son saint nom soit béni !

La guerre avait cessé. Un prodigieux élan de foi s'était produit dans la France catholique. Des fleuves humains affluaient de toutes parts vers Lourdes pour implorer la Vierge appai'ue à Bernadette.

Les Roches de Massabielle étaient en quelque sorte baignées par les ondes innombrables et incessantes d'un océan de prières, toujours semblables et toujours diverses, subhmes dans leur unité et sublimes dans leur variété... Le monde

incroj^ant était dans la stupeur au spectacle de cette perpétuelle et universelle Procession de peuples, de cette Procession pleine de miracles, telle quejamais on n'en avait vu en aucun siècle...

Par un contrecoup naturellement explicable, ce vaste mouvement vers Lourdes, en faisant renaître dans les âmes contemporaines la grande idée et la religieuse pratique du Pèlerinage chrétien, revivifiait les autres centres de prières. A Rocamadour, à Paray-le-Monial, à Chartres, on voyait reparaître l'afïïuence des Fidèles.

Or, Paray-le-Monial n'est qu'à trois heures de Digoine. M. l'abbé de Musy , dont la piété envers le Sacré-Cœur avait en quelque sorte redoublé par tout ce que nous venons de raconter relativement au drapeau de Paraj^, M. l'abbé de Musy voulut, tout infirme qu'il était, aller visiter les lieux historiques où avait pris naissance, il y a deux cents ans, la dévotion qui lui était chère.

Emmenant avec lui l'un de ses serviteurs, il se fit donc transporter à Paray, à la fin de mai 1873, pour y passer le mois de juin.

La première personne qu'il rencontra en entrant dans l'humble et célèbre village fut un indigent paralysé des jambes, qui se traînait péniblement sur des béquilles, les pieds enveloppés de chaussons informes, et mendiant son pain. Tout le monde, depuis vingt-cinq ans, à Paray-le- Monial, remarquait cette tête résignée et superbe, hàlée par les intempéries des saisons et revêtue de ce rayonnement particulier que l'on observe parfois, non sans un religieux frisson, dans ce passant mystérieux de toutes les civilisations qui porte ce nom divin : « le Pauvre » .

M. l'abbé de Musy fut particulièrement touché de cette infirmité, semblable à la sienne ; et, ne pouvant soulager cet infortuné dans son mal physique, il se plut à le soulager

dans sa pauvreté. Quoique chez lui et autour de lui, la main «gauche ignorât toujours ce que faisait la main droite, il est permis de soupçonner que son aumône fut large et accompagnée de quelqu'une de ces paroles pleines d'aménité et de grâce qui sortaient habituellement de son cœur, rendu par là souffrance plus tendre encore pour les souffrants. Haud ignara malts, miseris succurr^ere disco. Le Pauvre bénit son bienfaiteur et arrêta sur lui, avec une étrange fixité, le regard de la reconnaissance... De cet homme, soit qu'il fût d'origine étrangère au pays, soit qu'il n'eût point de famille ^ de cet homme on ne savait que les prénoms. On l'appelait Jean-Marie .

Le surlendemain, 2 juin, débarquèrent à Paray cinq cents pèlerins de Marseille. Traîné dans sa petite voiture, l'abbé de Musy suivit les processions et participa à tous les exercices.

Le prédicateur qui leur annonçait la parole de Dieu, aperçut dans l'auditoire ce prêtre paralytique, qui l'écoutait d'un air si attentif (1).

A l'issue de la messe, il l'aborda pour lui faire entendre quelque fraternel témoignage de sj^mpathie et de consolation. Et, à mesure qu'il parlait, une espérance lui montait au cœur, l'espérance que cet ecclésiastique verrait un jour,. dès ici-bas, la fin de son épreuve. •

— Vous guérirez, lui dit-il, avec un accent de certitude qui l'étonna lui-même. Promettez-moi deux choses : de prier pour ma paroisse et de m'écrire quand vous serez guéri.

^- Il m'est facile de tenir la première promesse, répondit le malade ; mais pour la seconde, cela dépend de Dieu.

Et il secoua la tête avec un sourire d'incrédulité.

Ceci se passait le matin.

(1) Cet ecclésiastique était M, l'abbé Chazal, curé de Saint-Lazare, à Marseille.

Dans la soirée, un l'ait extraordinaire et inattendu émut profondément le pèlerinage de Marseille.

Paray-le-Monial est un lieu d'oraison, où descendent doucement dans l'âme les célestes effusions de la vie mystique : mais ce n'est que fort exceptionnellement une terre de Miracles. La diversité desdons de Dieu dont parle saint Paul, relativement aux personnes, semble également s'appliquer aux choses. De même que dans les sacrements, l'eau du Baptême, le saint chrême de la Confirmation, l'huile sainte de l'Extrême-Onction, sont le canal de grâces différentes, de même tels sanctuaires bénis, tels centres de piété, sont plus spécialement affectés à tels ou tels bienfaits de l'ordre surnaturel. Mais, de même aussi qu'il arrive parfois qu'au moment du Baptême les dons du Saint-Esprit, particuliers pourtant à la Confirmation, descendent sur le catéchumène, de même, à de longs intervalles, quelques rares guérisons miraculeuses se produisent, contrairement à l'ordre habituel, dans les lieux de pèlerinage qui ne semblent point avoir été établis de Dieu pour la diffusion de cette sorte de grâces.

L'événement qui, le 2 juin 1873, avait mis tout le monde en émoi, était précisément une guérison miraculeuse. Et cette guérison était celle du vieux Jean-Marie, ce même Pauvre à qui la veille M. l'abbé de Musy avait fait son aumône, et qui avait arrêté longtemps sur lui, avec une étrange fixité, le regard de sa reconnaissance. En un certain moment, et tandis que tous étaient en prières, ce paralytique s'était dressé debout et, traversant les rangs des fidèles, était allé déposer, pour ne les reprendre jamais, ses deux béquilles, ses béquilles qui avaient vingt-cinq ans d'âge, sur la châsse de la Bienheureuse Marguerite-Marie.

Le bonheur de M. l'abbé de Musy fut grand de voir la bienfaisante toute-puissance de Dieu opérer, à Paray, sur l'indigent et l'infirme, ce qu'elle accomplissait jadis par les mains de Jésus aux bords du lac de Génésareth. II félicita

Jean-Marie sans faire aucun retour sur lui-même, car il en était venu (nous croyons l'avoir dit) à cet état de résignation où l'on ne cherche plus l'espérance. Cette guérison lui causait une véritable joie pleine d'expansion.

— Vous allez marcher et courir, dit-il gaiement à Jean- Marie, vous qui depuis vingt-cinq ans ne couriez ni ne marchiez. Mais ces jambes, que Dieu a guéries, ne doivent pas aller nu-pieds. Laissez-moi vous donnervos premiers souliers.

Presque chaque jour il se plaisait à s'entretenir avec ce Pauvre et à l'entendre parler de Dieu.

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