M"* LA CHANOINESSE DE POMEY
Si M. l'abbé de Musy ne cherchait plus l'espérance, il advint cependant que l'espérance vint le chercher, et que le
mot du prêtre marseillais l'ut prononcé encore par d'autres lèvres, comme un écho répété de la prophétie du Curé d'Ars.
Il était déjà à Paray-le-Monial depuis trois semaines, lorsque, le 22 juin, arriva en ce sanctuaire du Sacré-Cœur une de ses parentes, Mme la Chanoinesse de Pomey, accompagnée de son frère, M. de Pomey. Ce titre antique de Chanoinesse n'indique point, ainsi que plusieurs pourraient le croire, une Religieuse proprement dite. Il est habituellement conféré — comm.e distinction honorifique et sous l'obligation de réciter quotidiennement un Oflice particulier, — à certaines personnes du monde à qui l'Eglise doit de la gratitude pour quelques bonnes œuvres considérables. C'était Son Eminence le cardinal de Bonald qui avait demandé cette dignité pour Mme de Pomey.
Bien que la parenté de cette dame et de M. l'abbé de Musy fût assez rapprochée, leurs relations, comme cela se produit souvent quand les membres d'une même famille habitent des contrées différentes, s'étaient à peu près perdues. Il y avait vingt ans qu'ils ne s'étaient vus et, durant ce long espace de temps, ils n'avaient pas échangé une seule lettre.
Apprenant que M. de Musy était à Paray, Mme de Pomey et son frère ne tardèrent pas à venir le visiter.
Elle le regarda un instant avec émotion, gisant sur son chariot ; puis, semblant écouter en elle-même je ne sais quelle voix, elle lui dit avec un acent de reproche et de surprise :
— Mon cousin, que faites-vous ici?
— Mais, répond le paralytique, je fais ici ce que font tous les Pèlerins et ce que vous faites vous-même : je prie, je commence et termine des neuvaines, je récite le Chapelet et les Psaumes; j'associe ma tiédeur à la ferveur des pieuses âmes...
— Voulez-vous bien vous en aller ! s'écria-t-elle.
— Comment ? Vous me conseillez de m'en aller ? Le prêtre stupéfait n'en croyait pas ses oreilles.
— Oui, certes ! reprit la Chanoinesse. Votre place n'est pas ici : la sainte Vierge veut vous guérir à Lourdes.
— Mais qu'en savez-vous? dit alors le malade, de plus en plus étonné... Êtes-vous donc dans les secrets du ciel? ajouta-t-il avec une teinte d'ironie .
— Non. Mais je suis sûre que la sainte Vierge veut vous guérir à Lourdes.
— Vous prononcez vos oracles avec l'accent de la Pythonisse de Délos ou de Delphes, — convaincue, elle aussi, mais qui se trompait, — reprit l'abbé de Musy, totalement sceptique.
— Je ne me trompe pas. Allez à Lourdes. La sainte Vierge veut vous y guérir.
— Parlons sérieusement et pratiquement, madame et chère cousine. Je suis très touché de votre bienveillante espérance, qui m'est une marque de votre vif désir de me voir délivré de mes maux. Mais enfin, ce n'est là qu'une éventualité peu probable, car je n'ai aucun titre à ces faveurs insignes dont tous sont plus dignes que moi. Or, ce qui n'est point simplement probable, ce qui est certain, le voici :
Un voyage dans ma situation est chose terrible, pleine de fatigues et de douleurs. Je dois donc y regarder à deux fois avant de me mettre en route pour aller, à quelques centaines de lieues, chercher une guérison problématique que je n'espère ni ne demande... Malgré ces difficultés de déplacement, je fais cependant toujours, vers le mois d'août, une station d'eaux minérales : à Ems, à Hombourg, à la Bauche, à Divonne; — et j'évite ainsi que viennent s'ajouter à mon infirmité chronique des souffrances aiguës et intolérables, que, faute de ces précautions, la mauvaise saison m'apporte invariablement. Ce traitement thermal me permet au moins de passer des hivers à peu près tranquilles. Or, je ne puis me rendre à la fois et à Lourdes et à Divonne, où cette année-ci mon frère doit se trouver également. Est-il
donc sage, est-il donc prudent de quitter le certain pour l'incertain et d'abandonner les efïets éprouvés de ces eaux, pour courir après un miracle et prétendre forcer la main à la Providence ?
— Voj^ons, ma chère sœur, dit M. de Pomey intervenant, ne tourmentez point ce pauvre Victor pour une idée qui traverse votre imagination, et laissez notre vénérable cousin se diriger à sa façon...
— Que ne puis-je faire passer ma foi dans vos cœurs ! Il faut qu'il aille à Lourdes ! reprenait avec une insistance nouvelle la Chanoinesse.
— Et cet hiver, reprit l'abbé de Musy, lorsque, pour avoir manqué ma saison d'eaux, j'aurai dans les épaules, dans les genoux, dans les reins, quelques-uns de ces élancements douloureux qui m'arrachent des cris, je me dirai : « Bon ! c'est à ma cousine de Pomej^ que je le dois ! »
— J'en accepte la responsabilité. . . Soyez certain que la sainte Vierge veut vous guérir à Lourdes.
Il y a d'innombrables proverbes sur les tenaces énergies de la volonté féminine. Tous sont vrais. M. l'abbé de Musy fut vaincu.
— Eh bien, soit ! reprit-il : je m'abandonne. Mais je ne puis partir avant le retour de l'abbé Antoine, qui sera alors mon compagnon et mon garde-malade ♦
On regarda le calendrier, on supputa les dates :
— Vous partirez le 6 août, dit Mme de Pomey. Et vous vous trouverez ainsi à Lourdes pour la fête de l'Assomption.
Quelques jours après, l'abbé de Musy entend frapper à sa porte.
— Entrez !
C'était Jean-Marie.
— Monsieur l'abbé, dit gravement le Pauvre, vous guérirez.
— Et pourquoi ?
— La nuit qui a précédé ma guérison je fis un rêve durant lequel toutes choses étaient pour moi aussi claires que dans le plein soleil de midi. Je compris que ce n'était pas un songe ordinaire, mais un avertissement du ciel. Dans ce songe, je m'étais vu guéri.. . Et le lendemain, je me suis dressé en effet, et j'ai déposé mes béquilles sur la châsse de la Bienheureuse.
— C'est très extraordinaire I dit l'abbé de Musy, ressentant en lui-même le frémissement que donne presque toujours à l'homme le voisinage du Surnaturel.
— Eh bien ! reprit le Pauvre, cette nuit j'ai fais relativement à vous le même songe, et il avait la même clarté. Je vous ai vu guéri, je vous ai vu marchant comme moi, dans toute la force de la santé.
Succédant à la parole du prêtre de Marseille et à l'insistance extrême de la Chanoinesse de Pome}^ ce songe du Pauvre frappa beaucoup l'abbé de ^lusy. La prédiction du Curé d'Ars, perdue jusque-là, et à demi effacée dans les brumes lointaines du souvenir, lui revint en mémoire.
Vers les premiers jours de juillet, l'abbé de Mus}^ rentré à Digoine, annonça aux siens la promesse qu'il avait faite d'aller à Lourdes .
Ce ne fut ni sans espérance ni sans terreur que l'on apprit dans la famille cet appel suprême à la toute-puissance de Marie. Si d'un côté tous étaient chrétiens et savaient que rien n'est impossible à Dieu, de l'autre ce long voyage était une redoutable épreuve pour un malade dans la situation de l'abbé de Musy. Sans doute il est écrit : « Ayez confiance au Très-Haut». Mais il est écrit aussi: « Vous ne tenterez point le Seigneur. . . » Cruelle perplexité ! Lutte douloureuse
LE MIRACLE DE l'ASSOMPTION 51
entre une vertu théologale, la Foi, et une vertu cardinale, la Prudence. Lésâmes oscillaient d'un sentiment à l'autre, selon les caractères divers et suivant les changeantes dispositions que les heures apportent. Pour trouver le repos au milieu de ces angoisses, il n'était qu'un refuge : la prière. Chacun y avait recours.
On écrivit à des communautés religieuses, à des amis, leur demandant de prendre part à la neuvaine qui allait commencer le 8 août, jour déterminé par l'abbé de Musy pour son arrivée dans la ville de Marie. Du fond de son couvent deNevers, Bernadette, à qui l'on s'adressa, promit d'unir ses intentions à celles des habitants de Digoine.
L'abbé de Musy cependant, depuis son retour de Paray, sentait de plus en plus diminuer sa confiance et, bien que toujours résolu à tenir en vrai gentilhomme la paroledonnée il en était peu à peu arrivé à ne compter en aucune sorte sur sa guérison .
— Vainement je m'efforce de me persuader : je doute ! disait-il.
— Je tremble ! s'écriait souvent le père, alarmé pour son fils d'un si pénible et si aventureux voyage.
— Nous espérons, répondaient Mlle Geneviève, M. Humbert, l'abbé Antoine, les jeunes gens.
— Je crois, répétait invariablement la mère.
Ainsi s'écoulèrent les semaines. Le moment fixé arriva. Dans la chambre du prêtre infirme, l'abbé Antoine faisait les préparatifs du départ, et le malade parlait ainsi :
— Décidément, mon cher enfant, il est impossible que Notre-Dame de Lourdes m'accorde ma guérison ! Souffrir est ma vocation.... — Si Marie le voulait cependant, et qu'elle me permît de pouvoir, dans son sanctuaire, remonter au saint Autel !... Oh I alors, comme il y a treize ans pour ma première messe, je revêtirais encore l'amict du Curé d'Ars pour cette messe de résurrection ! Emportez cet amict,
à tout hasard... Mais que dis-je? c'est impossible !... C'est là le rêve d'un homme éveillé !
Le 6 août, M. l'abbé de Musy partit du château de Digoine pour se rendre à Lourdes. Il ne voulut être accompagné que de M- l'abbé Antoine.
— Que vos prières seules me suivent !
dit-il à sa famille.
Il quitta le château paternel par un temps tiède et doux, et un beau clair de lune. C'était une magnifique nuit d'été.
La voiture roulait depuis trois heures, lorsque vers minuit elle s'arrêta devant la gare du chemin de fer.
— Nous sommes à Chagny, dit l'abbé Antoine.... S'ils eussent eu une révélation de l'avenir, ou si ce qu'on nomme les pressentiments eût passé en ce moment dans leurs âmes, ce nom de Chagny ne les eût certes point trouvés indifférents et ils auraient sans doute, à la lueur des rayons lunaires, arrêté leur attention sur l'aspect de la ville et la silhouette de son vieux clocher.... Mais l'avenir était couvert d'un voile, et Chagny ne fut pour eux autre chose que la première étape douloureuse de leur pèlerinage à travers la France.