‹ Les épisodes miraculeux de LourdesChapitre 8 sur 48 · L ABBE ANTOINE · texte numérisé non relu

L ABBE ANTOINE

LE MIRACLE DE l' ASSOMPTION 53

A Chagny devaient commencer pour le malade les difficultés et les souffrances du transbordement.

Prenant le prêtre infirme dans leurs bras, l'abbé Antoine et deux hommes d'équipe le portèrent péniblement sur le quai de la gare pour y attendre le passage du train.

Les employés du chemin de fer, qui allaient et venaient, traînant des colis, donnant ou recevant des ordres, étaient émus de pitié.

— Et y a-t-il longtemps qu'il est dans cet état ? demanda l'un d'eux.

— Il y a vingt ans que ses yeux sont perdus ; il y en a onze qu'il est paralysé.

— Et où va-t-il comme cela ?

— A Lourdes.

— Et quoi faire ?

— Guérir.

Plusieurs de ces braves gens n'étaient pas précisément d'une foi à toute épreuve. Et nous ne les calomnierons point, ce nous semble, en disant que le personnel de la gare de Chagny constituait un milieu assez différent de celui du château de Digoine. Vivant chaque jour parmi les étonnants prodiges accomplis par la science humaine, ils ne voyaient, hélas ! que cela de réel et ils n'étaient guère disposés à croire aux miracles tombant du ciel.

Aussi l'expression de cette confiante espérance, qui eût paru sublime à des âmes fidèles, sembla-t-elle naïve et folle à cet entourage : chef et sous-chef de gare, agents du télégraphe, mécaniciens, aiguilleurs, graisseurs de locomotive, hommes d'équipe .

Ils se regardèrent pour se dire que, si l'un de ces ecclésiastiques était infirme de corps, tous deux assurément étaient quelque peu infirmes d'esprit. Mais cette impression et cette pensée ne diminuèrent en rien ni leur soUicitude pour le malade ni le soin attendri qu'ils prirent de le transporter avec des précautions infinies pour ne pas aggraver

ses souffrances. S'ils étaient loin de la foi du centenier, ils avaient, par contre, la charité du bon Samaritain, et assurément la main du Père céleste bénissait l'activité de leur zèle dévoué et la commisération de leur cœur.

L'état de paralysie de l'abbé de Mus}', l'étrangeté du but de son vo^^age, la rare distinction de ses traits, le séjour assez long qu'il dut faire à la station, avaient arrêté, non seulement l'attention des employés, mais aussi celle des divers habitants de Chagny venus ce soir-là à la gare pour prendre le train. Le souvenir de ce prêtre qui allait chercher en paj^s lointain et sans autre remède que la prière, une guérison que la Médecine déclarait impossible, se fixa dans leur esprit.

A tous les changements de lignes, le même transbordement redoutable se renouvelait pour le malade. Et après quelques minutes d'arrêt, — mais non, hélas ! de repos, — le chemin de fer, continuant sa marche et courant à toute vapeur vers la cité de la Reine du ciel, se remettait à secouer durement ses membres endoloris.

A Cette, il fallut s'arrêter et coucher.

Qui les conduisait ainsi tous deux vers la cité de Marie ? Qui veillait à leur voj^age ? — Ceux qui conduisent chaque

mortel dans le grand voj^age de la vie, étendant leur sollicitude sur tous nos pas :

les Anges Gardiens.

Les voyageurs arrivèrent enfin à Lourdes le surlen-

demain de leur départ de Digoine. C'était le vendredi, 8 août, dans la soirée...

Un appartement avait été retenu à l'avance, au premier étage d'une maison de la rue de la Grotte.

L'abbé Antoine et le cocher de la voiture, prise à la gare, y portèrent le prêtre paralytique, épuisé de lassitude.

Au rez-de-chaussée de la maison où descendirent les deux pèlerins se trouvait un magasin d'objets de piété. Ils y remarquèrent une magnifique statue de Notre Dame de Lourdes :

— Si je suis guéri, dit l'abbé de Musy, c'est cette statue, la première que nous apercevons ici, que j'emporterai à Digoine...

Dès le lendemain matin, il fut conduit à la Crypte pour y entendre, assis dans sa chaise roulante, la messe que M. l'abbé Antoine devait célébrer à son intention.

Les malades, les paralytiques, tous ceux qui sont affligés de quelque infirmité visible, les parias de la santé, éprouvent parfois comme une certaine honte de se laisser voir, ainsi déshérités d'un don du ciel que presque tout le monde possède. Ils redoutent les yeux des hommes et ils se dérobent instinctivement à la curiosité, même bienveillante, des regards étrangers. Cela leur arrive surtout aux heures de la prière ardente et du recueillement profond. La pitié des inconnus, celle des plus chrétiens et des meilleurs, a souvent quelque chose de superficiel et de banal qui trouble l'intime et silencieux entretien de leur âme avec son Consolateur tout-puissant.

C'est sous l'empire de ce sentiment que M. l'abbé de Musy se fit placer dans un coin obscur de la Crypte, derrière un pilier, à la gauche de l'autel : il eût souhaité, s'il était possible, n'être vu que de la Vierge Marie.

Or, il advint qu'à côté de lui, contre le même pilier, se rencontra un autre infirme, un pauvre enfant du peuple, d'environ quinze ans, d'une physionomie angélique. Avec toutes les précautions minutieuses d'une paternelle sollicitude, un ouvrier aux formes robustes venait de l'étendre sur deux chaises. Son visage, d'une pâleur extrême et idéalisé par l'habitude de longues souffrances, ses yeux grands et doux, ses mains jointes avec ferveur, tout son être, en un mot, exprimaient la beauté intérieure de cette âme innocente et pure, qui semblait prête à ouvrir ses ailes pour s'envoler vers les célestes parvis.

Le regard voilé de l'abbé de Musy fut attiré par cet enfant comme par une lumière.

Son cœur s'émut d'une sympathique pitié .

— Comment vous appelez-vous? lui demanda- t-il.

— Je m'appelle Pierre.

— Eh bien, petit Pierre, je prie pour vous. Priez aussi pour moi.

— De tout mon cœur, monsieur l'abbé...

La messe commença. Après la consécration, le célébrant porta l'hostie sainte à M. l'abbé de Musy, immobile dans son chariot. Quant à petit Pierre, l'ouvrier aux formes robustes le souleva sur ses bras et, le tenant ainsi étendu en travers de sa poitrine, il s'avança vers la sainte Table. Et le prêtre donna la communion au père et à l'enfant .

Quand la messe fut achevée, l'abbé de Musy se fit descendre à la Grotte et y resta un temps très long. . . Son ami l'interogeait en sortant :

— Et que se passait-il en vous tout à l'heure, quand vous parliez à la sainte Vierge ?

— Je la priais ! Je l'invoquais pour tous ceux que j'aime, pour ce pauvre petit Pierre que nous venons de quitter et qui se baigne en ce moment dans l'eau miraculeuse. J'im-

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plorais la grâce de m'améliorer un peu... Puis je me suis souvenu du but spécial de mon pèlerinage, et j'ai dit à notre Mère : « Guérissez-moi si c'est pour un plus grand bien . Encore ne vous demandé-je point dem'enlever entièrement tous mes maux, mais seulement de me mettre en état de me tenir sur mes jambes, de façon à pouvoir célébrer la sainte Messe. » Et vous avouerai- je même que j'ai été pris de remords devant l'audace de ma prière ! Aussi ai-je ajouté : « Bonne Mère, si vous ne me guérissez pas, je suis vraiment si heureux avec ma croix que je vous remercierai tout autant. »

Il voulut être plongé dans la Piscine. Rien d'extraordinaire ne s'y produisit.

De retour à Lourdes, il dit à l'abbé Antoine :

— Il faudrait pourtant me confesser.

— Très bien. Je vais aller chercher l'un des Pères de la Grotte.

— Non, non ! reprit le prêtre paralytique : je veux me.

confesser au Curé de Lourdes, l'abbé Peyramale. C'est l'homme de la sainte Vierge. Tâchez de le trouver, et priez-le d'avoir la bonté^devenir m'entendre.

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