‹ Les épisodes miraculeux de LourdesChapitre 9 sur 48 · L ABBE PEYRAMALE · texte numérisé non relu

L ABBE PEYRAMALE

Il fut impossible à M. Tabbé Antoine, dans le cours de cet après-midi, de rencontrer celui qu'il cherchait.

Le lendemain matin, dimanche, il se rend à la sacristie de la Paroisse. Et voyant un prêtre d'aspect l'ébarbatif, qui se préparait à monter à l'autel, il l'aborde respectueusement.

— Vous êtes monsieur le Curé de Lourdes ? lui dit-il.

— Je n'ai point cet honneur, répondit l'ecclésiastique.

— Pardonnez ! reprit l'abbé Antoine : d'après le portrait tracé par M. Lasserre, j'avais cru...

— Plût au ciel que ma ressemblance avec lui ne s'arrêtât point au physique ! s'écria l'interlocuteur en souriant de la méprise. Si parfois il paraît rude au dehors, il est doux au dedans, comme l'était saint Paul. FoyHis et suavis.Dn reste, le voici.

L'abbé Peyramale ouvrait, eu efïet, la porte de la sacristie.

— Monsieur le Curé, il y a, dans la rue de la Grotte, un prêtre infirme qui voudrait se confesser à vous.

— Le temps de dire ma messe et je cours à lui.

Trois quarts d'heure après, le Curé des Apparitions entrait dans la chambre du Paralytique. Il l'embrassa :

— Du courage, mon cher frère. Si la sainte Vierge veut s'en mêler, vous serez bien vite guéri.

Puis il s'assit à côté de l'abbé de Musy, et, toutes portes closes, il reçut la confession de ses fautes .

Et quand il eut, au nom de Dieu même, prononcé ces mots : Ego te aàsolvo ab 07nnil)us peccatis tuis, etc., il se leva et se promena silencieusement dans la pièce, laissant son pénitent se recueillir et prier, — priant lui-même, sans doute, et demandant à Celle dont il avait été l'apôtre ici-bas d'intervenir et de guérir cette longue infortune.

Puis les deux prêtres s'entretinrent ensemble. L'abbé de Musy raconta son histoire. A la confession sacrée et inviolable avait succédé la confidence intime.

Quelles furent les pensées, les sentiments, quele Car é Peyramale fit passer dans le cœur du malade? Un mot les résume : « Espérance ! »

Contrairement à ce qui arrive souvent, quand on se trouve en présence d'un personnage illustre, que Ton connaît î^eulement par quelque portrait de grand relief tracé dans les pages de l'histoire, M. de Musy n'avait éprouvé aucune déception. Tel il avait rêvé le Curé de Lourdes, tel il le voyait de ses yeux. Tous deux étaient faits pour se comprendre : ils parlaient la même langue, ils appartenaient à la même patrie; tous deux étaient fils de Marie.

L'abbé Antoine, après l'entrevue, entendit le double écho de leurs impressions.

— Quelle âme de prêtre ! s'écriait en sortant le curé Peyramale: il doit avoir une sainte pour mère.

— Vous ne vous trompez point, répondit le jeune ami de a maison, qui connaissait mieux que personne les vertus de la Femme forte du château de Digoine.

— Que je suis heureux, disait de son côté l'abbé de Musy, que je suis heureux que vous m'ayez amené le Serviteur de Notre Dame de Lourdes ! Je sens en moi une plus grande confiance et comme une promesse de Miracle. Cet homme €st, en effet, l'homme de la sainte Vierge, et sa parole engage, en' quelque sorte, la Reine du Ciel.

On ne tarda pas à remarquer, parmi les pèlerins accourus à Lourdes aux approches de l'Assomption, cet ecclésiastique infirme et jeune encore, que l'on apercevait à toute heure dans son petit chariot, soit à la Crypte, soit sous la voûte des Roches Massabielle, soit sur le chemin de la Grotte, —

nous allions dire, et fort justement, sur la Voie sacrée. Tout le monde s'intéressait à lui et se sentait pris de pitié et de sympathie pour cet ouvrier du Seigneur, réduit depuis tant d'années à ne pouvoir travailler à la vigne de Dieu. Et cesâmes chrétiennes, qui étaient venues invoquer pour ellesmêmes l'intervention de la Vierge, priaient aussi pour ce prêtre inconnu. Que d'aumônes du cœur se donnent ainsi à Lourdes, dont on ne saura le secret que quand auront disparu les ombres opaques qui voilent ici-bas les mystères de la vie, et que luira sur toutes choses la lumière de l'éternité !

— Comment ! dit le curé de Lourdes à l'abbé de Musy,. lorsque, deux jours après sa première visite, il revint le* voir; comment! la sainte Vierge ne vous a point déjà guéri?... Je vais me brouiller avec Elle ! ajouta-t-il en souriant lui-même de sa menace, et parlant de ces choses avec cette étonnante familiarité, excessive ce semble, que se permettent parfois les hommes de Dieu, depuis Job et David,, jusqu'à Vincent Ferrier et au Curé d'Ars.

Son entrain, son assurance, sa foi totale, la promesse de ses prières renouvelèrent l'espoir dans l'àme du malade et de son compagnon.

— Auprès de Marie, nous avons un avocat, se dirent-ils^ l'un à l'autre .

Cet ami n'était point le seul. Chaque matin, à la Crypte,, assistant à la même messe que lui, l'abbé de Musy rencontrait petit Pierre : à la Piscine, dans les lacets, à la Grotte,, il le retrouvait de nouveau. Et ces deux infortunes, également innocentes, s'étaient rapprochées et consolées. La parole du prêtre charmait l'enfant : la vue de cet ange en souffrance édifiait et fortifiait le prêtre. Ils s'étaient unis d'amitié, et chacun d'eux priait pour l'autre avec plus deferveur encore que pour lui-même... Celui des deux qui

arrivait le premiei* à la Piscine gardait la place pour son •compagnon. De sorte que petit Pierre ne la quittait que lorsque l'abbé Antoine frappait à la porte, et que Tabbé de Musy avait coutume de rester jusqu'à ce que, du dehors, la Toix douce du petit Pierre lui criât : « Me voici ! »

Étrange intimité entre ces affligés qui s'ignoraient l'un l'autre la semaine précédente, et qui, s'étant rendus à la 'Orotte sainte des extrémités les plus opposées, étaient devenus, sous le regard de Notre Dame de Lourdes, comme 'de vieux amis et comme des frères du même sang : Cor unum et anima una !

L'un, cependant, était un patricien des hautes classes ; l'autre avait pour père un pauvre ouvrier cordonnier des environs de Pau. Celui-ci était un prêtre plein de savoir et dans la force de l'âge ; celui-là un enfant entièrement ignorant de ce que les hommes enseignent. Le premier avait la responsabilité tenible de la richesse ; le second, outre l'épreuve de la maladie, portait le poids si cruel de l'indigence. Mais de tels contrastes, qui engendrent les divisions dans les sociétés sans Dieu, s'harmonisent dans la supérieure unité de l'amour au sein des groupes chrétiens. Et c'est ainsi qu'en face de l'autel et devant l'image de notre céleste Mère s'était formée une amitié sublime entre ces deux âmes, ou plutôt entre ces trois âmes, car le père de petit Pierre, le cordonnier de village Pierre Rochon, partageait les nobles •sentiments de son fils et était digne d'un tel enfant.

Le 14 du mois d'août, une paralytique guérit subitement à la Grotte.

Ayant, quelques heures après, rencontré M. l'abbé Antoine, elle l'encouragea cordialement :

— Confiance ! lui dit-elle. Aujourd'hui c'est moi, demain ce sera votre ami ! J'espère que la sainte Vierge va l'exaucer pour la glorieuse fête de l'Assomption.

Le lendemain était en effet le 15 août, et l'Église allait célébrer la triomphante entrée de la Mère de Jésus-Christ au Royaume de son Fils.

Dans l'âme du prêtre infirme, les incertitudes du doute se dissipaient de plus en plus sous les rayons d'un espoir grandissant qui montait en lui comme les clartés graduelles de l'aube et qui prenait peu à peu les teintes du plein jour, les teintes de cette foi sans hésitation dont le Sauveur du monde disait: « Si potes credere, omnia possîMlia sunt credenti ; Si tu peux croire, tout est possible à celui qui croit ! » Illusion ou réalité, il lui semblait que l'atmosphère du Miracle l'enveloppait.

Déjà ce long captif de la maladie prononçait le mot « Délivrance î » comme Colomb s'écriait Terre ! terre ! bien avant que les yeux de son corps eussent aperçu le continent, à travers l'incommensurable horizon. De ses lèvres frémissantes sortaient ces accents :

— Demain ! demain ! Que Notre Dame de Lourdes guérisse petit Pierre !... Et qu'elle me guérisse aussi, si telle est sa volonté sainte !

La nuit du 14 au 15 août se passa sans sommeil pour les deux prêtres : c'est dire qu'elle se passa en prières. Les étoiles brillaient au ciel dans l'immensité silencieuse : et çà et là, sous les ai'ceaux des chapelles claustrales, où l'Office nocturne assemblait les moines et les religieux ; dans les chambres solitaires où la piété chrétienne veillait les malades et les mourants ; sur la couche des justes que l'insomnie visitait ; en mille et mille lieux divers de la terre endormie, nombre d'âmes s'allumaient comme des Soleils dans les flammes ardentes de l'Oraison et réjouissaient les regards des Anges. « Ecce nunc benedlcite Dominu7n

LE xMIRACLE DE L ASSOMPTION 63

omnes servi Domini... In noctlbus extollite manus vestras in sancta et denedicite Do7ninum. Voici, voici que l'instant est venu ! Bénissez le Seigneur, serviteurs du Seigneur 1... Durant les nuits, élevez vos mains vers les voûtes saintes : bénissez, bénissez le Seigneur !... » Ainsi s'écoulèrent les heures rapides. Et quand, retentissant à la ibis au beffroi de la Paroisse et à Téglise du Pèlerinage, le joyeux carillon des cloches argentines annonça le matin de la grande fête, l'un des prêtres dit à son compagnon :

— Comme la nuit s'est vite écoulée I

Penser aux choses de l'éternité, et s'en entretenir, c'est ne plus ressentir la marche et les atteintes du temps : c'est anéantir la durée.

Presque aussitôt les grelots sonores de deux chevaux, lancés au grand trot, se firent entendre dans la rue de la Grotte, et la voiture, commandée la veille, s'arrêta devant la porte de la maison.

— 11 faut partir ! dit l'abbé de Musy ému. Le curé de Lourdes célèbre maintenant la messe et son Mémento est pour nous. Que va être le jour d'aujourd'hui ?

Et si en cette même heure, franchissant vallées et collines, fleuves et montagnes, forêts touffues et plaines immenses, le regard avait pu pénétrer dans la chapelle silencieuse d'un château des environs d'Autun, il y eût aperçu, aux lueurs du soleil levant, une femme aux cheveux blancs, une Mère prosternée devant Dieu et qui, elle aussi, dans les frémissements de la foi et de l'espérance, murmurait cette parole : « Que va être le jour d'aujourd'hui ? »

CHATEAU DE DIGOINE

La pensée et l'àme tout entière des habitants de Digoine étaient à Lourdes . Avec quelle ferveur l'on suivait la neuvaine de prières ! Avec quelle avidité on lisait les^lettres quotidiennes de l'abbé Antoine, donnant des nouvelles du cher absent !

Si la foi était bannie de ce monde, on la rétro uveraitdans le cœur des mères. Mme de Musy ne doutait point.

— Oui, ma fille, disait-elle dès le premier jour à Geneviève, avec un ton de certitude qui repoussait toute objection, oui, ma fille, il sera guéri miraculeusement et nous le verrons de nos yeux !

Et chaque instant qui s'écoulait augmentait en elle cette extraordinaire assurance, admirable sans doute dans son principe, mais aussi effrayante en vérité que le joyeux balancement de l'enfant qui se joue au-dessus des profondeurs d'un abîme... Qu'adviendra-t-il si la branche de l'arbre casse, ou si la corde vient à se rompre ?

Cette assurance avait pris de telles proportions que déjà Mme de Musy, dans l'abandon et l'intimité, s'entretenait de laguêrison de son fils comme d'un lait accompli.

Par un étrange phénomène, il y avait en elle un mélange d'allégresse et d'épouvante. 11 lui semblait que cette guérison allait être une sorte de séparation fatale, l'entrée de son fils dans un monde nouveau oii elle ne pourrait le suivre. Elle se souvenait de la mystérieuse parole du Sauveur, après qu'il fut surgi du tombeau, à Madeleine empressée : « Noli ^m tangere ! Ne tou chez point à ma personne ! Ce ne sont plus les rapports d'autrefois ! »

— Quel prodige ? répétait-elle souvent : ce sera pour lui la Résurrection... Je tremblerai de lui parler. Je n'oserai plus le traiter comme auparavant.

— Mais ma mère, ce serait l'affliger...

— Pense, ma fille, à la transformation qui se sera faite en lui ! Dieu l'aura comme créé de nouveau ! . . . Dieu aura formé ses os et pétri sa chair comme le limon d'Adam. De même que Moïse au retour de l'Horeb, il aura le reflet du Saint des Saints..: J'aurai peur de lever sur lui mon regard, et je sens à l'avance défaillir mes genoux.

Et c'est ainsi que les ombres de la mélancolie traversaient par moments son radieux espoir, pareilles à ces brumes floconneuses que l'on voit parfois, au mois dejuinoude juillet, courir çà et là sur le ciel pur de l'été.

— Il sera le fils de la sainte Vierge, disait-elle toute songeuse.. . Sera-t-il encore le mien ?

Mais la brume légère se fondait bien vite dans la tranquille sérénité de l'atmosphère, et plus rien ne venait troubler le firmament de sa joie.

Le 14 août. Vigile de l'Assomption, elle prononça ces paroles :

— Voilà donc qu'il va être guéri! Quel bonheur! Il a bien gagné cette récompense, mon pauvre enfant ! Quelle

vertu! Quelle patience ! Pas une plainte depuis vingt-deux ansl

— Oh ! ma mère ! s'écria Geneviève avec une vague terreur, ne le croyez pas trop ! ... S'il rentrait de Lourdes sans être guéri !

Mme deMusy pressa le bras de sa fille. Et d'une voix basse, entrecoupée, contenue, elle lui dit ces mots dont l'accent la fit frissonner :

— Je suis sÛ7'e qu'il guérira !.. . Demain ! Demain sera le sixième jour... Je recevrai une dépêche de Lourdes... Demain matin il sera guéri!

Et ses yeux, nous racontait Mlle Geneviève, ses yeux avaient l'expression d'un céleste ravissement. Je restai persuadée qu'une dépêche, qu'elle annonçait et attendait avec une telle certitude, la trouverait préparée.

Hélas ! la Providence, en ses insondables desseins, allait disposer toutes choses autrement qu'on ne l'avait prévu !

Ce soir-là, veille de la fête, arriva à Digoine un ami de la famille, M. l'abbé Bourbonne, aumônier de la Visitation de Paris.

Après une nuit agitée, après une nuit vide de sommeil et pleine d'oraison, Mme de Musy se leva avant Taube...

— C'est l'Assomption ! pensait-elle ! C'est le triomphe d'une mère, de la Mère des mères, de la Mère de Jésus-Christ. Alors qu'elle avait tenu au Calvaire le corps inanimé de son Fils, c'est aujourd'hui qu'elle l'a possédé de nouveau et à jamais dans la plénitude de sa vie humaine et divine, régnant sur la terre et le ciel, après l'avoir vu, des ici-bas, ressuscité I... 0 mon Dieu ! est-ce donc bien vrai que je vais, tout indigne que j'en suis, goûter quelque chose d'une semblable félicité ?

Ainsi montaient ses pensées. Quelques-unes des paroles, surprises les jours précédents sur ses lèvres, font soupçon-

ner qu'elle avait ofïert sa vie pour obtenir celle de son fils. Touchante et redoutable réversibilité !

Étant descendue à la chapelle, elle y trouva M. l'abbé Bourbonne, venu comme elle pour y piier.

Elle désira se confesser avant la communion du jour. Elle se sentait menacée par un bonheur Ibudroyant : elle éprouvait le besoin d'attirer en elle toutes les forces du ciel pour supporter cette grande joie de la terre.

Puis elle alla frapper à la chambre de son mari, de son fils, de sa fille, de ses petits-enfants, afin que, dès l'aurore de cette Fête, ils invoquassent Dieu pour l'absent bien-aimé qui était présent à tous les cœurs.

— A la prière ! à la prière ! . . .

Elle appelait à la prière, pour l'œuvre spéciale qu'elle voulait accompUr, comme Ton appelle au travail, pour les labeurs ordinaires.

M. l'abbé Bourbonne monta en chaire à l'église de la Paroisse, et demanda des prières pour le prêtre infirme, pour le père des pauvres, qui était allé chercher saguérison au pays des Miracles. Ce fut en pleurant que le peuple de ces campagnes s'agenouilla et récita l'Oraison Dominicale et la Salutation Angélique, en faveur de celui que tout le pays nommait « le bon monsieur Victor» et que quelques-uns, effrayés d'un tel voyage, craignaient, hélas ! de ne revoir jamais.

A chaque instant Mme de Musy regardait à sa fenêtre dans la direction qui vient d'Épinac . C'est là, à dix kilomètres environ de Digoine, qu'aboutit le télégraphe. Mais les heures s'écoulaient et rien n'arrivait encore.

Rejoignons M. l'abbé de Musy.

Malgré l'heure matinale, la nef supérieure, à l'occasion de la grande fête qui se célébrait, était déjà remplie de Fidèles.

C'est à la Crypte que se rendirent les deux prêtres. Quelques rares personnes seulement s'y trouvaient. Parmi celles-là le pauvre petit Pierre et son père, toujours à leur place accoutumée.

Le maître-autel, dédié à la Vierge, était libre. Après avoir conduit, dans sa chaise roulante, le prêtre infirme à côté de petit Pierre, l'abbé Antoine, comme tous les jours, mais avec une plus ardente et plus ferme espérance, célébra le Saint Sacrifice à l'intention de son bienfaiteur et de son ami. Au moment de la communion, il lui apporta le corps du Seigneur ; et petit Pierre, présenté par son père devant la Table sainte, reçut également le Pain de la Vie...

La Messe s'acheva. Malgré tant de ferventes invocations, et tant de pressentiments heureux, rien de ce qu'on avait demandé et attendu ne s'était produit. Aucun des deux malades n'avait été ni guéri, ni soulagé . La Reine du Ciel semblait être sourde à ces supplications d'ici-bas.

L'abbé Antoine, cherchant à se résigner, se répétait avec grande raison que, de sa nature propre, le Miracle est

un fait exceptionnel même à Lourdes, et que Dieu et sa très sainte Mère, en le refusant, ne sont pas moins miséricordieux qu'en le concédant une fois ou l'autre à la prière des Fidèles. Et il puisait dans cette haute philosophie la consolation dont avait besoin son cœur attristé.

LE MIRACLE DE l'aSSOMPTION 69

Quant aux deux compagnons d'infortune que la foi avait conduits en ce lieu béni, ils avaient communié et [laissaient bien loin en arrière d'eux toute préoccupation personnelle. Entièrement absorbés et ravis par j la réception de THôte divin, ils oubliaient, en quelque sorte, leur espérance antérieure ; et le sentiment amer de la déception ne s'approcha pas de leur âme.

Ils entendirent une messe d'actions de grâces . Et quand elle fut terminée, le père [de petit Pierre prit son enfant dans ses bras pour aller le baigner à la Piscine.] 'i% — Pierre, lui dit l'abbé de Musy, ^ne m'attendez pas ce matin à la Piscine. Je veux encore assister à cette troisième Messe qui va commencer.

Et il rentra dans son recueillement.

Lourdes est, comme Rome, le rendez-vous de tout l'univers. On y fait des connaissances nouvelles, on y retrouve de vieux amis. Dans l'ordre surnaturel, le Miracle s'y manifeste; dans Tordre naturel, l'inattendu y est en permanence .

Par une rencontre singulière, l'ecclésiastique qui montait à l'autel pour célébrer cette troisième messe était l'ancien professeur de M. de Musy au séminaire de Saint-Sulpice, M. l'abbé Dominique Sire, arrivé à Lourdes, le matin ou la veille (1).

(1) Disons sommairement, afin de ne point surcharger d'incidents le récit déjà long, que ce prêtre a consacré sa vie à glorifier l'Immaculée- Conception de la sainte Vierge, pour laquelle il a une piété d'enfant et une dévotion filiale. Nul plus que lui n'a eu l'âme réjouie par la Définition de ce Dogme. Aussi a-t-il voulu que le globe entier répondît en quelque sorte comme un écho universel à la parole du Vicaire de Jésus-Christ, proclamant la pureté sans tache de la Mère de Dieu. Et sous l'empire de ce sentiment et de cette pensée, il a, du fond de sa

70 LES ÉPISODES MIÏLiCULEUX

Ce jour-là, nous-a-t-il raconté, je n'offrais le Saint Sacrifice ni pour moi-même, ni pour telle ou telle personne de ma préférence. Sans désigner qui que ce soit, je l'offrais aux intentions maternelles de la sainte Vierge, conjurant la Reine du Ciel d'en appliquer le mérite, pour sa plus grande gloire, à l'àme qu'il lui plairait de choisir.

L'abbé Antoine servit cette Messe.

Dans le prêtre qui venait de gravir les marches du sanctuaire, M. de Musy n'avait nullement reconnu son très aimé maître d'autrefois. Assis dans sa chaise roulante, il méditait en lui-même, les textes divers qu'apportait à son oreille la voix claire et nette du célébrant....

L'infirme écouta attentivement la lecture du saint Évangile. Et les derniers mots furent ceux-ci, que le Seigneur fit entendre un jour à son hôtesse empressée, paroles divines destinées à calmer, dans la suite des siècles, toutes les inquiétudes de cette vie passagère : « Martlia ! Martha ! sollicita es et turMris erga plwrima. Porro unum est necessaynum. : Maria optima'in pay^tem elegit quœ non auferetur ab ea. Marthe ! Marthe ! tu te préoccupes et te troubles d'une foule de choses. Une seule pourtant est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, et elle ne lui sera pas ôtée (1).

— Eh quoi! j'ai la part de Marie, se disait le Paralytique, et je me chagrinerais de n'avoir pas celle de Marthe? Je

cellule de Saint-Sulpice, provoqué et fait faire en tout pays, dans toutes les langues sans exception, dans tous les dialectes, dans tous les idiomes que parle l'humanité, la traduction de la Bulle pontificale, écrite pieusement avec des enluminures merveilleuses et des entourages incomparables, tantôt sur les papyrus de l'Egypte, tantôt sur les feuilles soyeuses de la Chine, tantôt sur les lames d'ivoire de l'iiidoustan, tantôt sur les plus admirables papiers de l'Europe et des Amériques. Ces traductions cosmopolites forment une collection sans pareille au monde. M. l'abbé Sire en a fait don au Pontife souverain. (1) Miasel romain, évangile de la messe de l'Assomption.

LE MIRACLE DE l'aSSOMPTION 71

suis chrétien ; je suis voué à Dieu ; il m'est permis chaque jour de m'entretenir avec le Seigneur, venu en ma maison : et je pourrais encore demander autre chose !

Le silence cependant s'était fait à l'autel. Le prêtre lisait tout bas roraison appelée Secrète, laquelle était conçue en ces termes :

« Que la prière de la Mère de Dieu vienne en aide à votre peuple, Seigneur, afin que, sachant son départ de ce monde suivant la loi commune de toute chair, nous sentions ici-bas que, dans la céleste gloire et auprès de vous, etle intercède pour nous (1) Amen. »

Telle était l'invocation que, en ce moment, le prêtre catholique adressait au Ciel au nom de l'Église. Et le grand sacrifice continua de monter vers l'incompréhensible prodige de la Consécration .

Rien d'extraordinaire n'avait paru s'accomplir parmi l'assistance recueillie qui priait sous les voûtes de la Crypte.... Et cependant, au cri de secours poussé vers la Vierge Marie, « afin que, disait la liturgie sainte, nous sentions ici-bas que, dans la céleste gloire et auprès de Dieu, elle intercède vour nous », à ce cri de secours vers la Mère de Jésus- Christ, une autre voix que celle du diacre ou du peuple avait répondu « Amen ! Qu'il en soit ainsi ! »'— une voix que nulle oreille humaine n'avait entendue et qui pourtant, quand elle parle, remplit l'infini des cieux.

Assis contre le pilier et par lui caché aux regards, le pèlerin de Digoine avait oublié les choses de la terre et se reposait en quelque sorte sur le sein du Seigneur .

La grave parole Sursu7n Corda ! prononcée tout haut le ramena à la conscience de l'instant présent.

(2) Subveniat. Dotnine, plebî tuœ Dei genitricis oratio : quœ etsi pro conditions carnis migrasse cognoscinius, in coelesti gloria apud te pro nabis intercedere sentiamus. (Secrète de la Messe de l'Assomption.)

Comment peindre son saisissement ? En reprenant possession de lui-même, il sentit sourdre irrésistiblement, en son âme surprise et tout émerveillée, le sentiment invincible que désormais il pouvait se lever, se tenir debout et marcher; la tranquille assurance que sa vue malade était guérie ; la complète certitude que tous les maux dont il était accablé depuis tant d'années venaient de disparaître soudainement et pour toujours.

Ce n'est point qu'il eût éprouvé aucune secousse, aucune agitation, aucun tressaillement : rien de tout cela ne s'était produit. Il se trouvait tout à coup, j'allais dire il s'éveillait dans la plénitude de la santé. La grâce miraculeuse avait pénétré tout son être, sans qu'il s'en fût lui-même aperçu, absolument comme la lumière arrive dans la chambre d'un homme endormi. Il s'est assoupi dans les ténèbres et il se réveille dans les splendeurs du jour. Enlevant doucement toutes les teintes noires et toutes les ombres opaques de la nuit, les rayons célestes ont inondé sa maison, sans altérer le calme de son sommeil. Ainsi la main souveraine, ainsi la délicate toute-puissance de Marie avait enlevé les maux du prêtre aux yeux perdus et aux pieds immobiles ; ainsi elle avait déversé en lui les lumineux effluves delà Vie, sans le distraire de son recueillement et sans troubler la paix de sa prière.

Une profonde émotion, une sorte d'effroi l'envahit. Il ne pouvait croire à ce changement total, à cette radicale transformation accomplie inopinément en lui, sans lui. D'un côté il était tenté de se lever ; de l'autre, il résistait. Il n'osait faire un mouvement ; il n'osait constater et vérifier ; il n'osait se prouver à lui-même, par un acte extérieur et matériel, la réalité du Miracle. Son cœur croyait, mais son esprit doutait ; et ce doute, pour être inexpugnable, se réfugiait dans l'humilité : « Oui ! oui ! la sainte Vierge aurait pu me guérir, mais je n'en suis pas digne. » Et il se débattait, terrifié, contre l'impulsion intime qui le portait à se mou-

voir et à se dresser. Mais à ce sentiment de sa guérison se joignit alors une force mj^stérieuse, une force physique, qui se saisit de son corps, tendant à le soulever. Ainsi que Jacob, il lutta encore avec l'Invisible.

« Si je me trompais, si c'était une illusion, si j'allais tomber, si j'allais faire un faux miracle, est-ce que ce ne serait pas comme une confusion pour la sainte Vierge?.. Plus tard, quand je serai seul.... »

Et la force qui le sollicitait se fit de plus en plus impérieuse, sans cesser d'être maternelle. La résistance devint impossible : le prêtre vaincu se leva et se prosterna à genoux.

La sonnette de l'Elévation retentissait en ce moment.

Pour guérir ce ministre du Seigneur, la très sainte Vierge avait voulu choisir l'instant indéfinissable où se touchent la Terre et le Ciel. Tandis que le divin Fils, suivi de l'adoration de ses Légions d'Anges, descendait invisiblement sur l'autel, la Vierge Mère prenait par la main le prêtre paralytique, le relevait de son infirmité, le guérissait et le présentait au Christ Rédempteur.

En quittant l'autel avec le célébrant pour rentrer à la sacristie, l'abbé Antoine aperçoit l'abbé de Musy agenouillé et immobile, la tête dans ses mains. Il ressent à ce spectacle une violente commotion. Mais telle est, même au fond du cœur des plus croyants, la tendance au doute, que la crainte domine la foi. « Il aura fait quelque prodigieux eff'ort, penset-il .... mon Dieu ! mon Dieu ! Il va s'affaisser, il va tomber ! »

Et sous l'impression de cette crainte, il accourt aussitôt. Se plaçant à son côté, il se tient prêt à le soutenir, dès qu'il le verra chanceler.

Untemps relativement long s'écoule ainsi... Enfin M. l'abbé deMusy fait un mouvement et se lève....

Bouleversé et tremblant, l'ami fidèle avance précipitamment la chaise de malade pour que le Paralytique puisse s'asseoir.

Mais le Paralytique refuse d'un geste et répond :

— La sainte Vierge vient de me guérir.

Puis d'un pas calme et ferme, il se dirige vers la porte de sortie.

L'abbé Antoine était sans parole, et son pas, à lui, n'était ni calme ni ferme. Jamais de sa vie il n'avait connu son bienfaiteur autrement qu'infirme. La sueur de l'épouvante mouillait son front. Il suivait M. de Musy. Dans son trouble, et comme si tqute cette illusion allait s'évanouir] brusquement, il emportait à tout hasard le fauteuil roulant.

Assis sur le siège de sa voiture, le cocher attendait. En apercevant l'abbé Antoine, il descend pour l'aider à transporter son compagnon. Mais, étonné de le voir avec ce fauteuil dans les bras.-

— Où est votre infirme ? demande-t-il.

— Me voici, répond le prêtre de majestueuse et imposante stature, qui était arrivé en même temps que l'abbé Antoine à la portière du landau. La sainte Vierge m'a guéri. La voiture m'est inutile. Nous irons à pied à la Grotte.

Le cocher stupéfait tourne les yeux vers celui qui lui parle et reconnaît dans cet homme plein de vie, de force et de santé, l'inerte Paralj^tique de tout à l'heure. Il se croit l'objet d'un rêve. Tout son articulé expire sur ses lèvres. Son regard rencontre celui de l'abbé Antoine, et leurs troubles se comprennent. Il prend la chaise et la met dans sa voiture.

Au seuil de la plate -forme, les deux prêtres s'embrassent en pleurant.

— Mon père, mon père ! vous êtes guéri !....

— Je le crois, mon fils, répond l'abbé de Musy.

Ces seuls mots furent échangés. Il est dans le cœur des émotions qui ne peuvent s'exprimer de l'homme à l'homme que par des larmes, et de l'homme à Dieu que par la prière. Donc ils prient et descendent le long de la route, en récitant le chapelet: Ave Mcuna, gratta 2)lena.

Les voici à la Grotte. Il est environ neuf heures. La foule se presse devant les Roches bénies : des vieillards, des jeunes gens, des femmes, des croyants de tout âge, dans le silence de l'oraison individuelle et l'immobilité du recueillement. Les uns sont prosternés ; d'autres boivent à la Source miraculeuse. Ceux-ci égrènent le Rosaire ou lisent un livre d'heures ; ceux-là, plus près du Gave, devisent à voix basse. A l'arrière-plan, un homme de haute taille et aux traits accentués est resté debout. Dominant toutes les tètes courbées, il contemple, avec le mélancolique sourire de l'incrédulité douloureuse, ces surprenantes multitudes, agenouillées devant le vide et en adoration devant le néant.

Tel est le spectacle qui frappe les yeux de nos amis. Ils traversent la foule, laquelle ne fait point attention à ces deux prêtres qui passent, et ils pénètrent dans la Grotte, où M. de Musy se met à genoux sur une des rares chaises qui s'y trouA^ent habituellement.

Mais bientôt un chuchotement qui se multiplie, un murmure grandissant, une rumeur profonde, un trouble, une clameur agitée, succèdent à la calme prière et au silence de ces masses humaines. Dans l'un des ecclésiastiques qui viennent d'entrer dans la Grotte, quelques-uns ont cru reconnaître le prêtre infirme, que, depuis une semaine, on remarquait misérablement assis et gisant sur sa chaise roulante, poussée par une main amie.

Tout le monde se dresse pour voir. La multitude frémissante se porte en avant. Effrayé, le Frère gardien de la Grotte ferme à double tour la grille de fer.

— Est-ce lui ?

— Est-il guéri ?

— Quel était son mal ?

— Où donc est-il ?

— C'est un miracle !

— Ce n'est pas possible ?

— Vive Marie !

— C'est un autre prêtre !

Mais soudain, comme sous un commandement souverain, tout ce tumulte s'apaise et il se fait subitement un prestigieux silence.

Derrière la grille de la Grotte, l'homme guéri s'est levé. Il a tourné vers ces multitudes son noble visage, tout illuminé du reflet du Miracle, et il a fait signe qu'il va parler.

— Oui, mes chers frères, c'est moi-même. C'est moi que, depuis mon arrivée, vous avez vu ici, le corps paralysé, les yeux perdus. Je suis un prêtre du diocèse d'Autun. Il y a vingt ans que je ne 'pouvais lire. Il y a onze ans que j'étais

totalement paralysé, onze ans que j'ai cessé de monter à l'autel et de pouvoir célébrer l'unique Messe que je savais par cœur. Notre Dame de Lourdes m'a tout rendu !... Ah ! que ce grand miracle améliore les bons et convertisse les pécheurs... Aidez-moi à remercier Dieu et à obtenir la grâce d'être un bon prêtre.

Le chant du Magnificat retentit. Tout ce peuple glorifie le Seigneur.

On a entendu le récit : on veut constater le Miracle.

— Marchez ! marchez ! s'écrie-t-on dans la foule. Et le paralytique se mit à marcher.

— Lisez, lisez !

Et l'on place sous ses yeux un petit volume imprimé en caractères très fins... Celui qui, depuis vingt ans, ne pouvait pas même distinguer les grosses lettres du Missel, lit aussitôt couramment sans nulle hésitation.

— Votre signature ! Votre signature !. . . Sur ce livre !.. . Sur cette gravure !... Sur ce papier !

Et des centaines de mains, passant à travers la grille, présentent à l'abbé de Musy des Paroissiens, des Imitations, des images de piété, des cartes de visite... D'une écriture ferme et nette, il trace au crayon d'innombrables signatures sur ces innombrables feuillets qui lui arrivent de tous côtés.

Tout à coup, accourant à en perdre le souffle, un homme du peuple, un ouvrier fend ces flots populaires. Sa physionomie rude et bonne est en proie à la plus magnifique émotion. La grille de la Grotte s'ouvre devant lui et il se précipite tout en larmes, les larmes de la joie, dans les bras de l'abbé de Musy. C'est le père de petit Pierre.

— Et petit Pierre ? Est-il guéri, lui aussi ? demande le prêtre d'une voix pleine d'anxiété.

— Non, monsieur l'abbé. Telle n'a pas été encore la volonté de Dieu !

Le prêtre fait un geste de douloureuse commisération. Il est comme tenté de reprocher au Ciel de n'avoir pas fait plus ou de n'avoir pas fait autrement.

— Et moi, dit-il presque avec tristesse, la sainte Vierge m'a accordé cette grande grâce !

L'ouvrier devine le sentiment intérieur de M. de Musy et comprend l'accent de sa voix.

— Ah! monsieur l'abbé, répond-il, la sainte Vierge fait bien ce qu'elle fait ! Aussi je n'éprouve que du bonheur.

Dans ses traits, en efïet, nul signe de peine et de regret, nulle apparence de cette envie qui ronge si souvent le cœur des humains devant la félicité d'autrui, nul murmure contre l'inégalité des destins d'ici-bas.

Et cependant il y avait trois ans que ce pauvre père venait chaque année implorer à Lourdes la guérison de son fils!

— Et où est petit Pierre ?

— Il est là, hors de la foule, à l'écart. Quand nous avons entendu le Magnificat, il a tremblé de joie. « Père, s'est-il écrié, notre ami est guéri ! Courez le voir, courez le voir ! »

Et j'ai couru.... Je vais maintenant lui confirmer la nouvelle.

— Non ! non ! C'est moi-même qui la lui apporterai !

Ils sortent ensemble de la Grotte . La multitude s'écarte : son cercle se brise et il se forme comme une haie vivante pour faire place à l'homme miraculé.

Une voiture stationnait aux frontières de cette foule. Il y avait sur le siège une chaise d'infirme. De loin, l'abbé Antoine fait un signe au cocher : et aussitôt cette chaise roulante passe de main en main par-dessus toutes les têtes

LE MIRACLE DE L'aSSOMPTION 79

pour être déposée à la Grotte en mémorial de ce miraculeux événement. L'abbé de Musy croise dans son chemin cet ex-voto triomphal. Ses yeux, qui ont déjà tant pleuré, se mouillent encore de larmes en rencontrant ce souvenir visible de son mal disparu, de ce mal qui, par une étrange illusion d'optique, lui semblait déjà si éloigné.

Devant la Piscine, il aperçoit l'angéhque petit Pierre, étendu dans la brouette rustique qui lui servait de chariot, Il va à lui, et le pressant sur sa poitrine :

— Ah ! mon cher enfant ! s'écrie-t-il, que je voudrais que Notre Dame de Lourdes vous fît la même grâce qu'à moi î

Mais petit Pierre lève sur lui ses grands yeux purs, tout rayonnants d'une céleste allégresse, et il répond comme son père :

— La sainte Vierge sait ce qui me convient. Il y a tant de garçons de mon âge qui offensent le bon Dieu et qui le blasphèment !... Si j'avais la santé, peut-être, hélas! ferais-je de même. Maintenant je ne l'offense point ; je l'aime de tout mon cœur, je le reçois dans la communion, je suis content. Ah! que je préfère garder ma maladie et ne point offenser Dieu, que de posséder la santé, si je devais en abuser et devenir mauvais ! La sainte Vierge sait bien ce qu'elle fait !

Et de nouveau, tendant à l'abbé de Musy ses bras innocents, comme pour le consoler de l'ombre de mélancolie qu'il voyait sur son front, il l'embrassa avec effusion.

Cet enfant avait à peine quinze ans ! Et il était le fils d'un pauvre cordonnier de village !...

« Dieu tout-puissant ! est-il possible, à de tels spectacles, de ne pas tourner vers vous son âme attendrie et de ne point redire, en se prosternant, les paroles que vous adressa Notre Sauveur Jésus-Christ : « 0 Père ! ô Seigneur du ciel « et de la terre ! je vous glorifie d'avoir révélé à l'âme des

« humbles et des petits ces mêmes sentiments qu'ignorent « les prudents et les sages. D'avoir voulu qu'il en soit « ainsi, ô mon Père ! je vous bénis. »

L'abbé de Musy a repris son chemin. Il monte à la maison des Missionnaires rendre témoignage de sa guérison.

Ne pouvant se lasser de le voir marcher, la multitude continue de se presser sur ses pas. Il gravit les rampes d'un pied agile ; nulle claudication, nul malaise, nul embarras, nulle fatigue.

Dès que le paralytique guéri a fait sa déclaration aux Gardiens du sanctuaire, il se tourne vers son compagnon, et, pensant à ceux qui en ce moment étaient si loin de sa personne, mais si près de son cœur, il lui dit :

— Courez vite au télégraphe ! Quelle va être la félicité de ma mère, de mon bon père et de tous ! Allez aussi porter vous-même la nouvelle au Curé de Lourdes. Ma première visite sera pour lui I

Après un repas qui lui est offert, M. de Musy veut remonter à la Chapelle.

Il était environ une heure. Toutes les messes étaient achevées, chacun était retourné en ville pour y prendre la réfection du jour. La nef était entièrement solitaire. L'abbé de Musy en remercia Dieu . Quiconque a épuisé ses forces a besoin d'en amasser de nouvelles ; quiconque s'est dépensé a besoin de se recueillir. Et voilà que, au milieu de tant de monde, de tant de bruit, de tant d'agitation extérieure, il rencontrait, à la grande joie de son âme, une retraite profonde, un silence absolu et cette paix rafraîchissante, cette paix particulière, qui n'habite qu'au pied des autels et sous la voûte des églises. Il était seul, seul avec Dieu. Il pouvait s'agenouiller, sans que mille regards suivissent les moindres mouvements de son corps ; il pouvait pleurer, sans que l'on vît couler ses larmes ; il pouvait, dans l'intime colloque de l'oraison, s'épancher avec le Seigneur, avec la Vierge Marie, sans qu'à chaque instant l'égoïsme naïf de quelque piété indiscrète vînt le troubler brusquement et lui dire : « Faites donc une prière pour moi ! »

Il traversa les arceaux muets du lieu sacré et alla se mettre à genoux tout près du sanctuaire. Il resta là en face du Tabernacle, se remémorant sa longue vie de souffrance, subitement transformée en une vie puissante, pleine de santé et de force. La prédiction du curé d'Ars, — ses entretiens avec M. de Montagu, — le don du drapeau du Sacré-Cœur, — le pèlerinage à Paray, — le pressentiment du prêtre de Marseille, — l'insistance presque violente de j^me ^Q Pomey, — le songe du Pauvre, — les paroles du Curé de Lourdes, lui semblaient autant de jalons lumineux, sur la route qui l'avait conduit à sa miraculeuse guérison. Et sur chacun de ces jalons était écrit le nom du Seigneur.

Le souvenir de sa mère s'imposait invinciblement à sa pensée ; et il attribuait à la sainteté de cette chrétienne

selon Dieu la grâce prodigieuse dont il venait d'être l'objet. De même que, parlant des pleurs de Monique, saint Ambroise s'était écrié : « Le fils de tant de larmes ne pouvait périr! » de même, il se disait en son cœur : « Le fils de tant de prières ne pouvait qu'être guéri ! » Il comprenait que Dieu l'avait voulu si longtemps infirme, afin de le retenir auprès d'elle et de le préparer de plus en plus aux vertus du Prêtre, par les admirables et incessants exemples de cette belle âme, tout embrasée de l'amour de Jésus-Christ.

« Elle m'a enfanté trois fois à la vie, songeait-il : — à la vie naturelle, par ma naissance, accomplie dans la douleur; — à la vie sacerdotale, par ma vocation dont elle a semé le germe en moi ; — à la vie miraculeuse, par ma guérison que ses ardentes prières ont tant contribué à m'obtenir.... 0 ma Mère ! ô ma Mère 1 »

Et ce cri de sa gratitude réunissait en un seul sentiment filial et la mère particulière qui habitait le sol d'ici-bas, et la Mère universelle qui répand ses bienfaits du sommet des Cieux.

De cette existence nouvelle, qu'allait-il faire?...

Ordonné prêtre depuis treize ans, il n'avait jamais exercé aucun ministère actif. Serait-il Religieux, Missionnaire, Moine, Curé de paroisse?... De combien de lumières il avait besoin ! Contemplant le Tabernacle, comme les Hébreux sortant du désert durent regarder la Terre de promission : « C'est là, se disait-il, que je demanderai demain ces grâces, en offrant, après une si longue interruption, la Victime sainte, — demain samedi, jour dédié à la sainte Vierge, — demain 16 août, fête du patron de ma Mère ! »

L'heure avançait cependant, et la Chapelle se remplissait peu à peu de Fidèles. L'abbé de Musy rentra à Lourdes, où retentissait déjà le bruit du miracle. Au moment où il y arrivait, les vêpres se célébraient à l'église paroissiale, et

le curé Peyramale racontait à son peuple le grand événement du matin.

Qui dira l'étreinte du Serviteur de Notre Dame de Lourdes, pressant dans ses bras Tabbé de Musy, lorsque ce dernier, immédiatement après les Offices, vint le visiter ?

— Eh bien ! vous ne vous brouillerez pas avec la sainte Vierge ? demandait l'abbé Antoine avec une gaieté d'enfant.

— J'étais déjà réconcilié ! répondit la voix rude et joyeuse du Prêtre des Apparitions.

— Demain, je célèbre ma seconde première Messe, dit l'abbé de Musy....

— Je vous servirai d'enfant de clïteur ! s'écria le Curé de Lourdes.

Mais il advint ce que l'on n'avait pas prévu.

Onze années s'étaient écoulées depuis que l'abbé de Musy n'avait consacré le corps du Seigneur. Lorsque le Missel à la main, il voulut s'assurer de la fidélité de ses souvenirs, il s'aperçut qu'il avait oublié la lettre stricte et le détail minutieux des cérémonies du Saint-Sacrifice. Il fut donc contraint; pour en réapprendre la liturgie, de remettre au surlendemain la célébration de la Messe.

La journée de samedi fut employée, sous la direction de l'abbé Antoine, à cette étude nécessaire. Le disciple enseigna le maître.

Sur le soir, un visiteur se présente, un homme de haute taille et aux traits accentués. L'abbé de Musy se souvient d'avoir remarqué, l'avant- veille, à la Grotte, cette tête énergique toute empreinte d'incrédulité douloureuse.

— Monsieur l'abbé, lui dit avec émotion l'étranger, vous êtes mon bienfaiteur. Oh! combien je vous remercie !

— Et de quoi donc, monsieur? je ne vous connais point.

— C'est à vous que je dois la foi. Je me nomme Emile Pellegrin ; j'habite le Luc, dans le département du Var. Je vivais dans une incroyance totale. Arrivé ces jours-ci à Lourdes pour y conduire ma soeur, je vous ai vu avant votre guérison, traîné sur votre siège roulant, et je vous ai vu après. ... A la Grotte, je vous ai entendu. Que vous dirai -je?

LE MIRACLE DE L'aSSOMPTION 85

La main à qui rien ne résiste a passé sur moi, et je suisallé me confesser, ce que je n'avais pas fait, depuis mon enfance, depuis près de quarante ans. Je vous demande la faveur de me donner demain la sainte communion.

Le ministre de Dieu ouvrit ses bras à ce lointain voyageur, de retour enfin dans la véritable patrie. Il comprit alors que sa guérison était un apostolat, et que Dieu la destinait à ramener à la vérité bien des esprits tâtonnant dans les ténèbres, bien des cœurs hors du vrai chemin....

— Bénissons Notre-Dame de Lourdes ! s'écria-t-il. La grande grâce a été pour vous ! Oui, certes, je vous donnerai la communion ; et il y aura plus de joie au ciel pour ce pécheur qui fait pénitence que pour cent justes qui persévèrent.

Il était de bonne heure le lendemain, dimanche, lorsque le curé Peyramale frappa à la porte.

— Je viens vous chercher, dit-il. Je vous servirai d'abord la Messe: je la célébrerai ensuite ; et, après moi, ce sera le tour de M. l'abbé Antoine. Ce n'est pas trop de trois prêtres et trois messes pour rendre grâces à Dieu et à Notre- Dame de Lourdes d'un miracle si éclatant !

— Je suis prêt, répondit l'abbé de Musy.

— Partons donc!.... Vous n'avez pas besoin d'amict, ajouta le Curé de Lourdes, en voyant l'abbé de Musy prendre sur la table un petit linge plié : il y en a toujours à la sacristie de la Chapelle.

— J'ai mes raisons de tenir à celui-ci, répondit le prêtre guéri.

Ce jour-là était le onzième dimanche après la Pentecôte.

L'abbé de Musy, revêtu des ornements sacrés, traversa

la nef et arriva dans le chœur. A sa droite était le curé Pey-

ramale, celui qu'il appelait son avocat auprès de la sainte Vierge ; à sa gauche l'abbé Antoine.

Une foule pressée remplissait la Crypte. L'abbé Sire, M. Pellegrin, petit Pierre et son père étaient présents à cette fête.

Le célébrant prononça les premières paroles du Saint Sacrifice :

— Introibo ad aliare Bel ; « Je ferai mon entrée à l'autel du Seigneur. ... »

— Ad Deum qui lœtificat juventute^n memn, répondit au bas de l'autel la voix forte du curé Peyramale.

Ceux qui entendaient la voix immortelle de l'Église ne pouvaient s'empêcher d'appliquer aux circonstances extraordinaires dans lesquelles on se trouvait en ce moment, les m3^stérieuses signifiances des diverses Lectures et Oraisons.

Au milieu de toutes ces âmes unies à la sienne, le célébrant lut le texte de l'Introït ; — « Dieu est dans son saint habitacle, et c'est lui qui rassemble dans cette même maison ceux qui ne font qu'un même cœur.,.. » (1).

La première Oraison traduisait avec une précision véritablement littérale les sentiments de gratitude croissante qui bouillonnaient au fond du cœur de l'abbé deMusy: Omnipotens sempiterne Deus, qui abundantia pietatis tuœ et mérita supplicum eœcedis et vota ; effunde super nos miserico7''diam tua'inut dimittas... etc. (2); « 0 Dieu toutpuissant et éternel, qui, par votre surabondante bonté, accordez au delà des mérites et dépassez même les vœux de ceux qui vous prient, répandez sur nous votre miséricorde, afin que.... »

(1) Deus in loco saticto suo : Deus, qui inhahitare facit unanimes in domo.., (Messe du XI^ dimanche après la Pentecôte, Introït.)

(2) Messe du XI^ dimanche après Pentecôte, la Première oraison.

LE MIRACLE DE l'aSSOMPTION 87

Mais, parvenu à ces mots, il ne peut aller plus loin et s'arrête.... Sa voix s'est affaissée brusquement ; ses yeux, redevenus impuissants, ne lisent plus les caractères du Missel....

Le Curé de Lourdes aussitôt, ému au dedans mais se dominant et calme au dehors comme une statue de bronze, a gravi les marches du Sanctuaire. Se tenant à côté du célébrant, il lui prête le secours de ses yeux et prononce une à une les paroles liturgiques, que l'abbé de Musy répète alors ou plutôt balbutie après lui. Ainsi se continuent les Oraisons, ainsi se disent l'Epître et le Graduel.

Quelles angoisses traversent toutes les âmes ! Une sorte d'agitation se produit dans cette multitude recueillie. La guérison aurait-elle fait quelques pas en arrière? Cette grâce visible et merveilleuse s'est-elle évanouie tout à coup ? Le miracle n'est-il qu'un mirage ?

Chacun sait qu'après le Credo, l'Officiant s'adresse aux Fidèles pour leur souhaiter la venue du Seigneur : Dominus voMscwn.

Donc, ayant achevé la récitation du Symbole, l'abbé de Musy dut se tourner vers l'assistance. Et alors apparaît à tous les regards son visage, que bouleverse et qu'illumine la plus douce et la plus rayonnante émotion. Ses lèvres, toutes frémissantes et pouvant à peine parler, ses yeux tout inondés de saintes larmes, expriment l'ivresse intérieure dont son âme est remplie. Et le peuple tressaille, comme à l'intuition du sublime, — car il comprend soudain que ce qui a troublé la vue, ce sont les pleurs de la joie, que ce qui a étouffé la voix, ce sont les sanglots du bonheur : le prisonnier devenu libre, défaillait de félicité.

Le Saint Sacrifice se continue dans l'allégresse .

« Je vous glorifierai. Seigneur, car vous m'avez soulevé de ma misère — Seigneur, j'ai crié vers vous et vous

88 LES ÉPISODES MIRACULEUX j

m'avez guéri ! ^) dit Fabbè de Musy, en prononçant les paroles de l'Offertoire (1).

Il distribua ensuite la communion.

Le premier qui reçut le pain de vie fut l'incrédule converti ; après M. Pellegrin, ce fut la miraculée du 14 août ; après elle, l'angélique petit Pierre et les nombreux fidèles qui remplissaient la Crypte.

Cette communion dura près d'une demi-heure. L'abbé Antoine, suivant les pas du célébrant, essuyait à toute minute le front ruisselant de son ami et son visage baigné de larmes.

Lorsqu'il rentra à la sacristie, M. l'abbé de Musy était couvert de sueur, et en maint endroit ses vêtements étaient transpercés, tant avait été puissante l'impression qu'il avait ressentie durant la célébration de « sa seconde première Messe >•>.

Il dépouilla les ornements sacerdotaux et en revêtit le curéPejTamale, qui allait dire la messe au même autel.

L'amict qui avait entouré le cou de l'officiant était tout mouillé ; mais les trois prêtres étaient trop violemment absorbés dans les choses de l'esprit pour songer à ce menu détail de la matière. Bien qu'il y eût là d'autres linges tout blancs et nets, ce fut celui-là que le Curé de Lourdes plaça sur ses épaules. Après la Messe, l'abbé de Musy en fit la remarque :

— C'est sans y faire attention que je vous ai remis cet amict, tout mouillé de ma sueur.

— Qu'importe? J'y étais à mon aise comme dans le mien : on eût dit qu'il était fait pour moi !

(1) Exaltabo te, Domine, quoniatn suscepisti me... Domine, clamavi ad te, et sanasti me. Messe du XI*' dimanche après la Pentecôte, Offertoire.

— Oh ! reprit l'abbé de Musy, je ne regrette qu'à demi ma distraction. Ce vieux linge usé est une relique : c'était l'amict du Curé d*Ars !...

Et il pensa en lui-même :

— Le Curé de Lourdes devait le porter !...

Mais il ne fit point tout haut cette réflexion, qui eût provoqué quelque réponse orageuse de la part de cette âme, à la fois si humble et si brusque. Le curé Pej'ramale recevait mal les louanges et regardait de travers quiconque lui en adressait.

Tandis que ces choses s'accomplissaient à Lourdes, que se passait-il depuis deux jours à Digoine ?

Ainsi que nous Tavons raconté plus haut, Mme de Musy, avec une certitude que nous avons appelée effrayante, attendait, pour la fête de l'Assomption, la dépêche qui allait lui annoncer la guérison de son fils.

La matinée cependant s'écoula tout entière sans que cette dépêche arrivât. Le facteur apporta une lettre de Lourdes, écrite par l'abbé Antoine, l'avant-veille : elle parlait seulement de la physionomie générale du Pèlerinage et de l'état, toujours le même, du malade.

Les longues heures de raprès-midi sonnèrent, les unes après les autres : la nouvelle ne venait point. Au moindre bruit qui se faisait, à tous les pas qu'elle entendait dans les vestibules, Mme de Musy avait un éclair de joie, mais la joie tombait vite: rien! toujours rien ! Néanmoins sa foi tranquille resta longtemps sans se troubler, son espérance sans faiblir. Le soleil disparut à l'horizon : le soir se leva, aussi stérile que le j our ; et la nuit enveloppa dans ses ombres le château de Digoine.

La fermeture prématurée du télégraphe, le 15 août, dans une gare intermédiaire entre Lourdes et Épinac, avait produit ce retard extraordinaire de la dépêche, — expédiée, comme on s'en souvient, immédiatement après le Miracle. Un incident ignoré, une fausse direction, la rupture d'un fil, nous ne savons, devait malheureusement la retarder encore, hors de toute proportion.

Noœ nocet . Les insomnies sont fécondes en pensées noires. L'esprit, comme la nature, prend des teintes sombres au milieu des silencieuses ténèbres durant lesquelles les yeux demeurent ouverts....

•Le lendemain matin, quand madame de Musy quitta sa chambre, chacun remarqua sa tristesse profonde.

Vers onze heures, le courrier arriva. La lettre quoti- ^dienne de l'abbé Antoine était datée du jeudi, vigile de l'Assomption, et ne contenait que quelques lignes sans importance.

Ce jour-là, 16 août, était la fête de Mme de Musy. Il y a parfois, dans les familles, un saint spécial et traditionnel, sous le patronage duquel sont placés tous ceux qui naissent, quel que soit leur sexe. Dans la maison Costa de Beauregard il en était ainsi. Mme de Musy, qui en était issue, se nommait Armance-Geneviè ve- Marie -i2oc/2. Bien que son prénom usuel qui servait à la désigner dans l'intimité, fût a Armance », sa fête se célébrait le jour de Saint-Roch.

LE MIRACLE DE l'ASSOMPTION 91

On avait, à cette occasion, invité à dîner pour midi M. l'archiprêtre de Couches-les-Mines et son vicaire... La Mère avait compté (nous avons dit avec quelle invincible assurance) que Ton fêterait en même temps la guérison de Victor... Hélas ! un vaste écroulement s'était fait en elle. Ce qui, jusque-là, lui avait semblé certain comme une parole divine, n'était plus que possible, et, par mille côtés, improbable. A la tranquillité de sa foi avaient succédé le doute le plus cruel et l'incertitude la plus douloureuse sur le résultat de tant de prières. La voix intérieure qu'elle avait jugée infaillible l'ayant trompée, elle ne savait plus à quoi ratta- -cher son espérance déçue . Elle voulait croire cependant ; ^t ses mains, jointes à tout instant, témoignaient quVle tentait de se contraindre elle-même à cette foi sans hésitation à qui le Seigneur a promis les miracles. Mais ses efforts ■étaient infructueux : et, ce qu'elle possédait pleinement la veille, elle essayait, vainement, de le|reconquérir . . . Hier, elle ■était sur la terre ferme ; aujourd'hui, elle se débattait dans les angoisses désolées d'une mer sans rivage, et elle murmurait tout bas le mot de Jésus dans les affres de l'agonie : « Mon Dieu ! mon Dieu ! pourquoi m'avez-vous abandonné ? »

Accoutumée à s'oublier elle-même, elle se fît un devoir de ienir compagnie à ses hôtes, et, après le dîner, elle resta au salon, ainsi que M. de Musy, Humbert et Geneviève, avec JVi. l'archiprêtre et son vicaire.

Symphorien, à l'issue du repas, était allé aux environs. La jeune Marie se promenait dans le parc. M. l'abbé Bourdonne achevait son bréviaire dans une allée de tilleuls.

Vers trois heures, Mlle Geneviève sortit pour rejoindre M. l'abbé Bourbonne, ayant besoin de s'entretenir encore, et

de son frère, et de la Grotte de Lourdes, où sa pensée était toujours... Dans le salon, elle n'osait aborder ce sujet devant la tristesse de sa mère.

Au bas de l'escalier qui donne sur l'allée de tilleuls, elle aperçut une femme, étrangère à Digoine, qui arrivait le long de l'avenue.

Geneviève s'avança vers elle pour s'informer de ce qu'elle! voulait.

La femme était envoyée par le Chemin de fer. Elle tendit un pli télégraphique.

Le sang de Geneviève afflue à son cœur et il se fait en elle comme un bouillonnement tumultueux. Elle prend la dépêche. Le télégramme venait de Lourdes et portait cette adresse :

A mada7ne de Musy...

Elle se dirige vers le château et, rencontrant l'abbé Bourbonne :

— C'est peut-être la guérison de mon frère ! dit-elle toute tremblante, .C'est la dépêche que ma mère annonçait depuis deux joui^ I Je cours la lui porter.

M'" GENEVIÈVE DE MUSY

L'abbé Boiirbonne regarde l'adresse, lève les yeux au ciel et s'éloigne... Veut-il réfléchir, veut-il recueillir ses forces et prier?

Mlle Geneviève franchit le perron ; elle peut à peine marcher. Une réaction de son espérance, une grande crainte l'a saisie tout à coup. Elle redoute que ce ne soit quelque mauvaise nouvelle. « Les dépêches, à Digoine, n'ont, jusqu'ici, annoncé que des morts ! » songe-t-elle en elle-même. Et son pas se ralentit. Elle est violemment tentée de briser le cachet, mais elle n'ose, par respect pour sa mère : « Si c'était le Miracle ! nulle autre qu'elle ne doit l'apprendre lapremière... Cette chère mère ! elle l'a bien mérité ! . . . Mais pourra-t-elle soutenir une telle émotion?... Les sentiments les plus opposés se heurtent dans son âme. Elle ouvre la porte du vestibule, puis celle du salon. Elle s'efforce de maîtriser sa voix et de la rendre calme :

— Ma mère, dit-elle, on vous demande...

A cette heure de la]ournée,les pauvres, quand ils n'avaient pu arriver le matin, se présentaient parfois chez la « Bonne Dame » . Comme le Curé de Lourdes, elle avait une « clientèle » . Mme de Musy crut que c'était quelqu'un de ces visiteurs habituels .

— Me voici à l'instant, répondit-elle, ne voulant pas interrompre la conversation de l'un de ses hôtes.

Elle tarda donc quelques minutes à sortir.

Dans le vestibule, Geneviève, fiévreuse, attendait. Craignant de voir sa mère défaillir sous le coup de la brusque impression qu'allait lui causer le seul aspect de la dépêche elle dissimula dans la manche de son vêtement le papier bleu de l'administration télégraphique.

La porte du salon s'ouvre enfin. Mme de Musy est surprise de trouver sa fille seule dans le vestibule . . .

— Qui me demande? Je n'aperçois personne.

— C'est une femme... Elle est à la cuisine.

Et, cela disant, Geneviève avance un fauteuil.

— Asseyez-vous là un moment...

— M'asseoir ?... répond Mme de Musy étonnée, et ne comprenant rien au je ne sais quoi d'étrange qu'il y a dans la physionomie et dans l'accent de sa fille .

— Je vous en prie, maman, asseyez-vous ! reprend celle-ci avec une insistance suppliante.

— Mais qu'est-ce donc? qu'est-ce donc? répète alors Mme de Musy, en cédant à la pression qui lui est faite et s'asseyant.

— Voici une dépêche pour vous. Elle est de Lourdes.

La mère la saisit, mais sans rompre le cachet. Elle la tient serrée dans ses mains convulsives. Haletante et pouvant à peine parler, elle prononce cependant ces mots : ' — C'est la guérison de Victor ! 0 mon Dieu ! quelle grâce ! il est guéri ! il est guéri !

— Ma mère ! ma mère ! je vous en conjure, ouvrez la dépêche ! s'écrie Geneviève épouvantée.

Les doigts agités ont peine à briser l'enveloppe.

Elle regarde, elle lit : et, par un phénomène extraordinaire, sa parole devient ferme :

« De Lourdes, 15 omit. — Vive Marie ! M. de Musy est guéri à huit heures, matin. — Antoine. «

Elle se lève, elle rentre au salon, tenant toujours le télégramme dans sa main droite, tournée vers le ciel. La majesté de son visage est incomparable, son regard est transfiguré. Les cordes les plus sublimes de la nature humaine, l'adoration, la gratitude, l'amour maternel, vibrent dans l'éclat de sa voix :

— Victor est guéri ! c'est la délivrance de mon fils ! c'est le triomphe de la Mère de Dieu !

Le père, muet de bonheur, fait un geste pour bénir le Tout-Puissant, et des larmes silencieuses coulent sur les joues du vieillard. Des exclamations de félicité délirante

traduisent les impressions d'Humbert. Les deux prêtres sont bouleversés. Accourant du dehors, la jeune Marie, qui avait si souventes fois soigné, distrait et égayé son oncle, tressaille et bondit de contentement, comme jadis David devant Tarche^ sainte.... L'abbé Bourbonne est entré aussi, et toutas ces âmes ne sont qu'une seule âme.

Mme de Musy est demeurée debout.. . Mais voici que ses traits s'affaissent. Elle devient d'une pâleur extrême, toute blanche comme un linceul.

— Ma mère, qu'avez- vous ?

— Oh! ce n'est rien. C'est la joie, dit-elle en souriant. C'est mon cœur qui bat de bonheur ! . . . Oh ! comme il bat vite ! . . . Quelle grâce ! Vingt ans de maladie, toute une vie d'infirmité, tous ces maux incurables, disparus sur un mot de Notre Dame de Lourdes ! Remercions Dieu ! remercions la sainte Vierge ! A genoux !.. .

M. Humbert entonna le Magnificat.

Mme de Musy voulut faire part, elle-même, de la nouvelle à tous ses serviteurs.... Elle embrassa la vieille Claudine, les femmes de chambre, les plus humbles servantes. Puis elle sortit, elle alla chez le jardinier : « Mon fils est guéri ! »

Sa joie surabondait ; elle avait besoin de la crier, delà faire déborder, de la répandre .

Le soir, la chapelle de Digoine ne put contenir l'affluence qui commençait à remplir le château. Tout le pays connaissait déjà le bienfait de Dieu. L'abbé Bourbonne prêta la grande voix de l'Église à la gratitude universelle : Te Deuni laudamus ! Te Do7ninwn confîteonui^ !

En sortant de la chapelle, Mme de Musy fut prise de nouveau par cette pâleur subite qu'elle avait eue quelque»^ heures auparavant au salon. Et, comme alors, elle répondit encore :

Ce n'est rien !... C'est la joie... C'est mon cœur qui bat de bonheur. . . Ce n'est rien !...

Ce n'est rien ! — Ah ! pauvre mère, la joie est quelque chose. Elle peut, hélas ! ainsi que la douleur, briser notre fragile nature. Et le cœur qui bat trop vite peut finir par se rompre sous le poids soudain de la félicité !

Mme de Musy venait de ressentir la première atteinte de la maladie qui devait, non point d'une façon immédiate, mais, à la suite d'un certain temps, lui ouvrir les portes du Ciel.

Le médecin, M. le docteur Bidault, fut mandé.

— Hélas ! dit-il, elle ne pourra plus désormais quitter le lit ou le fauteuil ! . . .

— Lejour de l'Assomption m'eût trouvée préparée, répéta plusieurs fois Mme de Musj^ J'attendais la dépêche. Mais le lendemain, je ne l'espérais plus.

Elle ne permit point que l'on instruisît son fils Victor du contre-coup qu'elle avait reçu de sa guérison :

— Je veux, dit-elle, que rien ne trouble, aux pieds de Notre Dame de Lourdes, ni son bonheur, ni son action de grâces !

M. l'abbé de Musy et son fidèle Achate quittèrent la cité bénie le jeudi 21 août, après avoir fait leurs adieux au curé PejTamale, à M. Pellegrin, à l'abbé Sire, à petit Pierre, aux amis qu'ils avaient, en quelque sorte, reçus des mains mêmes de Notre Dame de Lourdes.

Quel que fût son profond désir de revoir Digoine et ses chers habitants, ce ne fut pas sans larmes abondantes que

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le paralytique guéri s'arracha à sa dernière prière, devant les Roches de Massabielle.

Il avait, ainsi qu'il se l'était promis, choisi pour la chapelle de sa famille, la magnifique statue de Notre-Dame de Lourdes, qui, la première, avait frappé son regard, au moment de son douloureux débarquement dans la maison de la rue de la Grotte :

— Que Notre Dame de Lourdes, dit-il, soit désormais la patronne de notre foyer !

Les deux pèlerins partirent vers six heures du matin et voyagèrent toute la journée sans interruption, jusques à Cette, où ils couchèrent.

Nous ne raconterons ni la stupeur des employés du chemin de fer ou des gens d'hôtel, reconnaissant dans ce prêtre, à l'allure vive et forte, le malheureux et inerte infirme qu'ils avaient si péniblement transporté à bras, deux semaines auparavant ; — ni l'émotion de l'assistance chrétienne dans l'église Saint- Joseph de Cette, lorsque, pendant qu'il célébrait la messe avant de reprendre le train, le bruit se répandit parmi les Fidèles que c'était là l'homme miraculeusement guéri par la sainte Vierge ; — ni la peine qu'il eut à s'échapper de cette ville et à se dérober à une ovation. Comme lui-même, nous refusons de nous attarder aux incidents de la route ; comme lui, nous sommes pressés de courir à toute vapeur : nous avons hâte de retourner à Digoine.

Le vendredi, M. Humbert de Musy, quoique plus souffrant encore que de coutume et se mouvant avec difficulté, quitta Digoine dans la soirée, et se trouva à la gare de Chagny bien avant l'heure du train.

Il lui semblait qu'il allait s'éveiller d'un rêve extraordinaire.

Malgré les lettres de Lourdes, malgré toute évidence morale, il se sentait, en dépit de lui-même, envahir par cette incrédulité à laquelle ne put échapper l'apôtre Thomas se refusant à tout témoignage.

— Le voir marcher î le voir marcher ! oh ! non, c'est impossible !... Sans doute, en m'apercevant, il va ramasser toutes ses forces Ah ! si, à l'écart et sans qu'il me

sût là, il m'était permis de suivre de l'œil ses mouvements naturels !

Et, dans ce but, il résolut de rester dans le bureau ^ du chef de station et d'assister ainsi, perdu dans l'ombre d'une encoignure, à la descente des voyageurs.

Le roulement lointain des roues d'acier sur les rails de fer se fit entendre ; la cloche sonna ; les employés se précipitèrent ; et, à travers les ténèbres de la nuit, apparurent les reflets flamboyants

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de la locomotive qui s'arrêta, docile, en face de la gare vivement éclairée.

La résolution de M. Humbert ne peut tenir contre l'anxieuse impatience dont il est dévoré, et d'un pas, à la fois rapide à cause de son empressement et pénible à cause de ses douleurs, il s'avance sur le quai du débarcadère. Mais déjà, de l'autre extrémité du train, le regard perçant de son frère l'a reconnu. Descendant avec agilité de son wagon, l'abbé de Musy est accouru et le presse dans ses bras .

— Humbert !

— Victor !

Étreinte pleine de larmes.

— Quel bonheur ! Oh ! quel bonheur de te voir guéri !

— Oh ! mon pauvre Humbert, que je voudrais que ce fût toi !

— Non! non! oh! certes, non! Et comme Dieu, cher frère, a mieux choisi ! ... Ta vie est mille fois plus précieuse que la mienne ! Que de bien tu vas faire !

Pendant que l'on transportait les malles, les deux frères s'assirent sur un banc, hors des salles d'attente.

— Et notre père ? et notre mère ? et ma sœur ? et tes enfants ? Je vais donc vous revoir tous ! . . . Il va falloir presser les chevaux.

— Mais, mon cher Victor, nous ne pourrions être à Digoine avant une heure du matin, reprit Humbert.

— Eh! bien, qu'importe?

— C'est que notre mère est un peu souffrante. L'abbé de Musy eut un tressaillement.

— Rassure-toi ! se hâta d'ajouter Humbert, il ne s'agit que d'un léger malaise. La nouvelle de ta guérison et de ton retour l'a agitée, et elle a mal dormi hier. H lui faut une nuit bien tranquille, que notre arrivée troublerait. Nous allons coucher ici, à l'hôtel, et partir demain dès le point du jour.

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Devant les paroles d'Humbert, l'abbé de Musy n'eut aucune inquiétude .

Au moment où, le samedi matin, ils traversaient Couches - Îes-Mines, M. le docteur Bidault, qui habitait cette petite ville et qui attendait les voyageurs au passage, vint féliciter son ancien malade et demanda à monter dans la voiture, pour prendre part, disait-il, au bonheur de la famille.... Le lecteur devine que le vieux médecin craignait pour Mme de Musy le second coup de joie foudroyante qu'allait recevoir son cœur, et qu'il tenait à être présent pour toute éventualité.

La calèche suivait, au galop des chevaux, le chemin de Digoine. On connaissait cette calèche dans le pays et on savait qu'elle ramenait le paralytique guéri, celui qu'on appelait « le bon monsieur Victor ». Tous ceux qui la rencontraient, tous ceux qui, travaillant aux champs ou aux vignes sur le bord de la route, apercevaient la physionomie radieuse du prêtre, levaient les bras au ciel, poussaient des exclamations, faisaient entendre des vivats. L'abbé de Musy les saluait de la main, de la voix, du sourire :

— Oui, mes amis, c'est bien moi ! et je suis tout à fait guéri !

Maison ne s'arrêtait jamais. Outre que chacun comprenait la hâte des voyageurs, M. Humbert avait donné ordre de ne faire aucune halte, quoi qu'il advînt, de peur que l'on ne prononçât quelque mot imprudent sur l'état de Mme de Musy, Il voulait que son frère goûtât dans toute sa douce saveur l'allégresse universelle .

Les fermiers, les domestiques du dehors, tout le vaste personnel des exploitations agricoles, s'étaient portés audevant de la voiture. Un grand nombre d'entre eux, mal

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informés de l'heure de l'arrivée, étaient restés toute la nuit à attendre. Plusieurs s'agenouillèrent au bord de la route quand la calèche passa ; et l'abbé de Mus}^ répondant à leur désir, les bénit avec simplicité.

Tout à coup les lignes austères du château de Digoine se profilèrent à l'horizon : les sombres murailles, la haute tour, les chênes séculaires. L'abbé de Musy fondit en larmes et avec lui le compagnon fidèle de son pèlerinage :

— A^oilà Digoine ! . . .

Ils étaient de retour après leur miraculeuse odyssée !

Un long silence se fit Sur un signe de M. Humbert,'le

cocher avait ralenti le pas des chevaux. A mesure que Ton s'approchait, tout devenait plus distinct.

— Qu'est-ce donc? demanda vivement l'abbé de Musy, les volets de la chambre de notre mère sont fermé?;....

Humbert lui prit la main.

— Cher Victor, notre mère est souffrante comme je te l'ai dit, mais un peu plus que je ne te l'ai dit. Elle garde le lit, et les volets sont fermés pour empêcher qu'elle n'entende les bruits extérieurs.

Et il fit connaître à son frère toute la vérité...

La guérison du fils avait produit le mal de la mère ! Au sein de l'angoisse, la mère avait été frappée par la joie comme par une épée. Et voici que dans toutes les exubérances de la plus pure

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