LA PRÉDICATION APOSTOLIQUE
gneur a voulue à son berceau ; ce ne sont pas davantage les procédés du siècle qu'il appelle à la naissance de son Eglise. La croix du Christ n'en a pas besoin, elle perdrait quelque chose de son éclat propre, à solliciter du dehors je ne sais quel appui humain... Nous nous sommes trompés tout à l'heure en imputant à Dieu un parti pris d'humilité : nous aurions dû reconnaître en lui le souci de sa gloire. Montrons l'Evangile tel qu'il est, pense l'Apôtre. Ne voilons la doctrine de la croix ni par les habiletés de la rhétorique ni par les formules gracieuses de la philosophie. Pourquoi jeter les haillons de l'éloquence humaine sur la pourpre divine de la croix ? Nous n'avons pas le droit d'humilier Dieu. Sans doute, pour ceux qui, refusant de croire, se vouent à périr, la doctrine de notre Rédemption par la croix est folie. Est folie tout ce qui heurte violemment la pensée humaine ; est folie pour la raison ce qui est hors de ^proportion avec le but réel à atteindre. Mais pour nous qui sommes entrés en la voie du salut, cette doctrine de la croix est la force de Dieu même s'employant à nous sauver.
Nous retrouverons dans l'épître aux Romains (I, 16) cette même expression, chère à saint Paul, que l'Evangile, -c'est la force même de Dieu guidant et portant au salut celui qui croit. Mais ici le point de vue semble plus polémique ; saint Paul veut humilier toute sagesse humaine devant la folie de l'Evangile et de la croix, selon le principe formulé déjà par Isaïe, XXIX, 14 et XXXIII, 18: «Je ruinerai la sagesse des sages, et déconcerterai la prudence des prudents.» Et en effet, demande l'Apôtre avec un accent de triomphe devant cette disposition divine : Où sont, parmi vous, les sages ? Oii sont les docteurs de la loi ? Où les philosophes avec leurs recherches profondes ? Et alors que Dieu a frappé de folie toute la sagesse de ce siècle, j'irais, moi, dans ma prédication, emprunter quelque chose à cet ensemble que Dieu a dédaigné, écarté, réprouvé ?
Il n'est personne qui ne reconnaisse ici, toute dessinée •déjà, la doctrine du premier chapitre de l'épître aux Romains
et la faillite de la science humaine au regard de la vie surnaturelle et du salut ; mais entrons dans l'intelligence plus complète de cette disposition divine. Dieu n'a point réprouvé la science, ni la pensée, comme telles ; lorsqu'il aura donné à l'orgueil humain la grande leçon ici décrite, il ne refusera pas dans la famille chrétienne une place pour les sages, pour les puissants, pour les rois ; et malgré la parole de Tertullien, les Césars eux-mêmes pourront devenir chrétiens à leur tour. La réprobation momentanée de la sagesse humaine est un châtiment ; pour le bien comprendre, entrons avec l'Apôtre dans le conseil de Dieu. C'est parce que le monde, au lieu de se servir, pour aller à Dieu, de la sagesse qui lui avait été donnée, s'est détourné de lui, que, par une sorte d'ironie puissante, Dieu s'est plu à sauver par la folie de la croix ceux qui croient à notre prédication. « Nous avons échoué par la sagesse, semble s'être dit le Seigneur, peut-être réussirons-nous par la folie. » Dès lors, le prédicateur, s'il veut s'accorder pleinement avec le dessein de Dieu, son maître, a-t-il le droit d'en appeler à cette sagesse du monde que Dieu a écartée souverainement ?
« Voyez en effet, dit l'Apôtre avec fierté, voyez ce qui se passe, à quel point notre prédication mérite le nom de folie, et nous, le nom d'insensés. Nous sommes en désaccord avec tous. Que veulent les Juifs ? Des signes, des miracles, un système religieux de grandioses manifestations auquel leur vie les a accoutumés. Dieu les ayant sauvés autrefois in brachio extento, in signis atque porfentis (Deut., XXVI, 8 ; Jer., XXXII, 21). Que réclament les Grecs? De la sagesse, de l'art, de la beauté. Et en face de ces exigences, voici que nous apportons, nous, l'Evangile du Christ crucifié, un scandale pour les Juifs qui l'ont repoussé ; une foHe pour les Gentils : un Juif ! un Juif crucifié, pour sauver le monde ! Et pourtant ce Juif crucifié est vraiment la force de Dieu, vous l'entendez, Juifs ? il est la sagesse de Dieu, saChez-le, Gentils ; mais il n'est tout cela que pour ceux qui se rendent à sa voix. » Nous n'avons pas à rougir de l'Evangile, nous
dira l'Apôtre plus tard (Rom., I, 16), car la folie de Dieu est plus sage que toute la sagesse des hommes, et la faiblesse de Dieu plus puissante que toute leur force. Elle n'est dite par les hommes faiblesse et folie, que parce qu'elle dépasse leur pensée et se rit de leurs moyens. Dès lors, une fois encore, est-il besoin de venir au secours de Dieu par les procédés dont il n'a pas voulu ?
Et que tel soit, en effet, le dessein de Dieu, de triompher par cette folie, les Corinthiens n'ont pour s'en assurer qu'à prendre conscience d'eux-mêmes et des circonstances de leur vocation. Combien sont clairsemés, parmi eux, les sages selon le monde, les puissants du siècle, les gens de noble naissance ! Ainsi l'exigeait la pensée divine : l'Evangile, sa prédication, ses conquêtes ne devront rien qu'à Dieu seul !
C'est afin d'affirmer cette glorieuse indépendance, que Dieu a choisi dans le monde ce qui est insensé afin de confondre les sages ; ce qui est faible selon le monde afin d'humilier les forts ; ce que le monde a de plus chétif, ce qui n'est rien du tout afin d'annuler ce qui est : ainsi nulle chair ne se glorifiera devant Dieu. Non, nulle chair, ni les sages, qui sont exclus, ni même les humbles, qui sont accueillis. Car ces derniers ne doivent rien à leurs mérites : c'est par le fait de Dieu seul, par son élection gratuite (ex ipso est emphatique) que tous les convertis sont entrés dans la vie du Seigneur Jésus. Ils n'étaient rien, ne possédaient rien ; et voici qu'ils ont trouvé dans un milieu divin, dans leur unité de vie avec le Seigneur, I3 vraie sagesse, celle qui est de Dieu, la justice première, la sainteté et ses accroissements, en un mot, l'affranchissement de tout leur être, acquis désormais à Notre- Seigneur Jésus-Christ. Tout ne nous est donc venu que du cœur de Dieu : l'élection, la vocation, l'insertion dans le mystère et la vie du Seigneur, les richesses dont nous jouissons dans ce milieu divin : de quoi l'homme pourrait-il s'enorgueillir ? Dorénavant nul ne se glorifiera qu'en Dieu seul ; il ne s'agit ni de Paul, ni d'Apollos, ni de Céphas : leur nom même a disparu pour ne laisser place qu'à la seule gloire de Dieu.
1 Et ego, cum venissem ad vos, fratres, veni non in sublimitate sermonis, aut sapientiae, annuntians vobis testimonium Christi. 2 Non enini jadicavi me scire aliquid inter vos, nisi Jesum Christum, et hune cracifixam. ^ Et ego in infirmitate, et timoré, et tremore multo fui apud vos ; 4 et 'sermo meus, et praedicatio mea non in persuasibilibus humanae .sapientiae verbis, sed in ostensione spiritus, et virtutis ; s ut fides vestra non sit in sapientia Hominum, sed in virtute Dei.
. Tel est donc le dessein de Dieu, humilier la sagesse humaine en se passant d'elle qui se croyait nécessaire, en triomphant contre elle qui se croyait invincible, en accomplissant dans le monde, et sans elle, ce à quoi elle n'a jamais pu réussir, l'unité de l'esprit. L'Apôtre ne pouvait agir que de concert avec Dieu. Aussi n'a-t-il apporté à Corinthe ni les hauteurs de la pensée, ni l'éloquence de la parole. Il n'avait d'autre mission que d'y apporter le témoignage de Dieu. En cela consistait sa fonction d'apôtre. Or celui qui est porteur d'un témoignage n'y doit rien mêler d'étranger ; il doit le redire avec l'esprit et dans les termes où il l'a reçu. C'est pour cela qu'à Corinthe, saint Paul n'a voulu parler que de l'unique objet du témoignage divin, de l'essentiel de la révélation : Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié. Savoir cela, suffit au salut, à Corinthe et partout. C'est pour cela aussi qu'à Corinthe, l'Apôtre a vécu dans le sentiment de sa faiblesse, dans la crainte et un continuel tremblement. En parlant ainsi, il fait moins allusion, selon nous, à se» infirmités physiques et aux incessantes persécutions des Juifs qu'à ses dispositions intérieures et au sentiment de sa propre responsabilité. Ni les menaces de l'extérieur, ni son état de santé ne semblent avoir pesé beaucoup sur l'Apôtre ; mais vivre à Corinthe, y faire une œuvre divine dont l'enjeu est le salul
OU la perte de beaucoup d'âmes, porter assidûment en soi la conscience de sa faiblesse, c'était plus qu'il n'en fallait pour causer un saint effroi. D'autant plus, nous le savons déjà, que sa mission d'apôtre ne lui permettait pas d'en appeler aux artifices de l'éloquence et aux procédés ordinaires de la persuasion, au charme de la parole et aux habiletés de la sagesse. Sa prédication n'a été altérée par aucun alliage humain ; elle n'a réclamé d'autre appui que celui de l'Esprit et de la force divine qui s'est térnoignée, en effet, par les conversions accomplies, par les dons surnaturels, par la science et la prophétie. C'est ainsi que la foi des Corinthiens repose, non sur une base fragile et humaine, mais simplement sur la vertu de Dieu ; elle serait chancelante, si leur adhésion avait été autrement obtenue ; un beau discours peut être effacé par un plus beau discours, une philosophie humaine éclipsée par une philosophie plus spécieuse : la foi établie sur la vérité et la vertu de Dieu ne saurait chanceler.
6 Sapientiam autem loquimur inter perfectos ; sapientiam vero non hujas saeculi, neque prlndpum hujus saeculi, qui destruuntur ; ^ sed loquimur Dei sapientiam in mysterio, quae abscondita est, quam praedestinavit Deus ante saecula in gloriam nostram, s quam nemo principum hujus saeculi cognovit ; si enim cognovissent, numquam Dominum gloriae crucifixissent. 9 Sed sicut scriptam est : Quod oculus non vidit, nec auris audivit, nec in cor hominis ascendit, quae praeparavit Deus iis, qui diligunt illum ; lo nobis autem revelavit Deus per Spiritum suum ; Spiritus enim omnia scrutatar, etiam profunda Dei. n Quis enim hominum scit quae sunt hominis, nisi spiritus hominis, qui in ipso est ? ita et quae Dei sunt, nemo cognovit, nisi Spiritus Dei. 12 Nos autem non spiritum hujus mundi accepimus, sed Spiritum, qui ex Deo est, ut sciamus quae a Deo donata sunt nobis ; i3 quae et loquimur non in doctis humanae sapientiae verbis, sed in doctrina Spiritus, spiritualibus spiritualia comparantes. i4 Animalis autem homo non percipit ea, quae sunt Spiritus Dei ; stultitia
276 PREMIÈRE AUX CORINTHIENS, —r CHAP. II
enim est illi, et non potest intelligere ; quia spiritualiter examinatiir. is Spiritualis autem judicat omnia ; et ipse a nemine judicatur. i6 Quis enim cognovit sensum Domini, qui instruat eum ? Nos autem sensum Christi habemus.
Si décisive que fût sa réponse, les adversaires pouvaient encore prétendre que l'Apôtre s'était borné au catéchisme de Jésus et de Jésus crucifié, parce que, à la différence d'Apollos, sa science n'allait pas au delà. « C'est parce que vous ignorez la sagesse, la science supérieure, une intelligence plus étendue des mystères de Dieu, pouvait-on lui répliquer, que vous n'en avez rien dit à Corinthe. »
« Non, reprend l'Apôtre ; si nous n'avons abordé à Corinthe aucune recherche plus haute et plus intime, ce n'est pas que le christianisme n'ait sa sagesse, la vraie sagesse ; et ce n'est pas que nous l'ignorions ; c'est qu'il ne faut parler avec chacun que dans la langue qu'il comprend. Il faut qu'il y ait équation entre le moteur et le mobile, entre l'enseignement et l'enseigné. On parle de sagesse avec les parfaits ; ils peuvent l'entendre. » L'Apôtre en parlera aux Romains, aux Ephésiens, aux Hébreux. Mais cette sagesse surnaturelle n'a rien, de commun avec la vaine sagesse de ce siècle, dédaignée de Dieu ; avec la sagesse des grands de ce monde, que le Seigneur a écartés et réduits à rien : nous l'avons appris dans le chapitre précédent. La sagesse de l'Apôtre vient non des hommes, mais de Dieu. Au-dessus de la foi, et toujours établi sur elle ; au-dessus de l'adhésion intellectuelle donnée au témoignage de Dieu, il y a dans les parfaits un état de vérité surnaturelle qui, sans approcher de la vision, constitue néanmoins une connaissance plus intime, plus assurée, plus attachée à son principe, plus savoureuse et vraiment expérimentale, une possession tranquille de la vérité : Confiteor tibi, Pater, Domine caeli et terrae, quia abscondisti haec a sapientibus et prudentibus, et revelasti ea parvulis. Cette sagesse de Dieu en nous, la vraie yvcôa-iç , peut être définie par ses deux éléments : des vérités plus hautes, plus étendues, mieux coor-