LES PRÉDICATEURS TÉMÉRAIRES
« Mon dessein, ajoute l'Apôtre afin de donner toute portée à sa leçon, a été de limiter la question à Apollos et à moi, et de personnifier, en nous deux seulement, tous ceux qui s'érigent ou qu'on élève, à Corinthe, en chefs de cabale. Je n'ai voulu que vous détourner, sans faire allusion à d'autres que nous, de prendre vivement parti et de vous enflammer sans mesure pour ou contre l'un ou l'autre prédicateur. » Il est facile, dans la réticence même de l'Apôtre, de reconnaître l'existence d'autres partis, d'autres groupements de fortune, se réclamant d'autres docteurs encore. Corinthe était une cité remuante et vaniteuse ; à la fin de ce même premier siècle, saint Clément devra apaiser, une fois encore, l'humeur tumultuaire de la communauté soulevée contre ses chefs réguliers. Ni chez les Juifs, ni chez les Corinthiens, le baptême n'a fait table rase de tout le tempérament premier. Même le levain du christianisme a, dans une mesure, fait fermenter leurs dispositions naturelles : le vin nouveau, dit l'Evangile, déchire les outres ; et l'Apôtre au chapitre XIV devra réprimer les désordres et l'ivresse indiscrète de leurs réunions. On devine que parfois les dons charismatiques, au lieu de servir à l'édification de l'Eglise, étaient détournés de leur intention : des docteurs nouveaux s'improvisaient, rivalisaient, dogmatisaient, enivrés de leur science fumeuse, s'élevant au-dessus des apôtres, à qui désormais ils n'avaient plus rien à envier. Il n'est aucun de ces traits qui nous ont servi à décrire l'état de la communauté de Corinthe, qui ne nous soit livré par le texte même de saint Paul ; même le désordre a dû prendre des proportions extrêmes pour mériter la sévère répression et l'ironie vengeresse dont l'Apôtre va l'accabler.
Il s'adresse tout à la fois aux beaux parleurs qui se font docteurs des autres, et aux admirateurs passionnés qui les entourent ; il interpelle l'un quelconque des premiers : Qu'estce qui vous distingue de vos frères et vous fait sortir du rang ? Sans doute, une science surnaturelle, un don de l'Esprit ? Mais ce don qui vous rend si fier, n'est-il pas vrai
que vous l'avez reçu gracieusement, reçu sans droit, reçu sans mérite ? L'ayant ainsi reçu, pourquoi vous en glorifier comme si vous le teniez de vous-même ?»
« Hé quoi ! poursuit l'Apôtre en songeant aux docteurs enflés de leur science et aux privilégiés enivrés de leurs dons spirituels, baptisés d'hier, vous êtes déjà, d'emblée, en possession de tous les biens célestes ! Déjà rassasiés et comme gorgés de richesses divines ! Si vous avez consenti, dès l'abord, à nous recevoir, aujourd'hui vous n'avez plus besoin de personne ; l'apôtre ne vous est plus rien. Vous avez dépassé ceux qui vous ont apporté l'Evangile, vous êtes couronnés avant eux ! Ah ! s'il pouvait en être ainsi ; et si nous pouvions, après vous et grâce à vous, avoir une part dans votre triomphe ! »
Corinthe avait ses jeux isthmiques, une allusion à leurs combats devait être facilement comprise par les Corinthiens. « En effet, dit le terrible ironiste, dans ce stade olympique où nous sommes proposés aux regards de Dieu, des anges et des hommes, nous ne sommes, nous, les apôtres, que des lutteurs vaincus, qu'un geste dédaigneux, tout à l'heure, va livrer à la mort ; nous n'avons plus qu'à attendre le coup de grâce. Mais si nous sommes tout couverts de confusion, vous, vous êtes couronnés et victorieux. Deux parts ont été faites dans la vie chrétienne : toute l'élévation est pour vous ; tout ce qui est souffrance et indignité, pour nous. Voyez : avec notre doctrine de folie, nous ne sommes que des insensés qui cherchent le Christ ; les Corinthiens le possèdent et sont des sages. Nous sommes chétifs et déshonorés ; la gloire et l'honneur reviennent aux Corinthiens. A eux les grands rôles. Pour nous, c'est sans fin, c'est sans trêve, que nous souffrons la faim, la soif, les intempéries, les mauvais traitements, la détresse ; gagnant notre pain à la sueur de notre front, ne répondant à l'injure que par la bénédiction, à la persécution que par la patience, aux outrages que par la douceur : rebut du monde, lie misérable et rejetée de tous. La part des Corinthiens est meilleure ! Ils ont été bien plus sages, ils ont mieux
ANNONCE d'une VISITE A CORINTHE 291
compris le christianisme, ils ont fait un équitable partage, en ont recueilli tous les avantages et les triomphes, et en ont laissé à l'apôtre toutes les aspérités et les souffrances ! »
Saint Paul s'arrête : il redoute que ce dur parallèle ne soit intolérable pour beaucoup, et son accent s'adoucit soudain. « Ne croyez pas, leur dit-il, que je veuille, parlant ainsi, vous couvrir de confusion ; non, je ne prétends que vous avertir et vous corriger comme des fils très-aimés. Vous avez pu, depuis quatre ans de vie chrétienne, avoir des maîtres et des instructeurs sans nombre ; mais vous n'avez, comme tous, qu'un seul père, et c'est moi qui, par ma fonction d'àpôtre et la première prédication de l'Evangile, vous ai donnés au Christ: »
L'Eglise de Corinthe avait été réellement fondée par lui. « Je vous en conjure, ajoute-t-il, en s'adressant à ceux sur l'affection de qui il n'a pas cessé de compter, gardez-vous de ne voir dans la vie chrétienne qu'un prétexte à l'exaltation orgueilleuse et à relèvement ; ce n'est pas ainsi que Paul l'a comprise, et ce n'est pas ainsi que le Christ l'a instituée. Pensons-nous entrer dans la joie du Seigneur par d'autres voies que celles qu'il a suivies lui-même ? »
17 ideo misi ad vos Timotheum qui est filius meus charissimus et fidelis in Domino ; qui vos commonefaciet vias meas, quae sunt in Christo Jesu, sicut ubique in omni Ecclesia doceo. is Tamquam non venturus sim ad vos, sic inflati sunt quidam. i9 Veniam autem ad vos cito, si Dominus voluerit ; et cognoscam non sermonem eorum, qui inflati sunt, sed virtutem. 20 ]^on enim in sermone est regnum Dei, sed in virtute. 21 Quid vultis ? in virga veniam ad vos ? an in charitate et spiritu mansuetudinis ?
« Et c'est pour vous affermir dans les vraies dispositions de la vie et de l'humilité chrétiennes que j'ai donné à Timothée, mon fils bien-aimé et dévoué, le conseil de se rendre, s'il le peut, à Corinthe (XVI, 10). Lui n'ignore rien de moi, vous l'écouterez comme si c'était moi-même ; il vous rap-
pellera ce que je suis, ce que j'enseigne, ce que je fais au sein de toute communauté chrétienne. »
Pour bien comprendre les quatre derniers versets de ce chapitre où le ton de l'Apôtre retourne à la sévérité, nous devons rappeler encore les rapports antérieurs de saint Paul avec Corinthe. Il s'y est rendu une première fois, d'Athènes, lors de la première évangélisation (Act., XVIII, 1). Il a fait une deuxième visite à Corinthe, d'Ephèse où il est encore ; visite rapide, dont les Actes n'ont pas conservé le souvenir, mais qui est visiblement impliquée dans II Cor., XIII, 1, et dans I Cor., XVI, 7. Traverser en passant, en courant, une Eglise qu'il avait évangélisée durant dix-huit mois fut interprété par les adversaires de saint Paul comme une marque de désaffection envers des communautés où il avait cessé d'avoir seul l'autorité. Ils en augurèrent bientôt que l'Apôtre ne reviendrait plus et que son dépit le tiendrait définitivement éloigné d'une Eglise qui échappait à son influence. Lorsqu'ils apprirent que c'était à Timothée que l'Apôtre, au lieu de venir en personne, avait abandonné le soin de visiter Corinthe, ils s'applaudirent de leur perspicacité, et leur orgueil s'accrut. « Il promet de venir, disaient-ils, et il envoie Timothée sous prétexte de lui préparer les voies et faire la collecte des aumônes. Nous pressentons bien ce que cela signifie. Paul se dérobe, il ne viendra plus. » Ils s'en félicitèrent, escomptèrent l'avantage de son absence et parlèrent avec plus d'audace. « Il en est parmi vous, dit l'Apôtre, visant cette fois les auteurs du désordre, qui se sont gonflés d'aise, espérant que je ne reviendrais pas à Corinthe. Je me propose de déjouer leur espoir et sans tarder, si Dieu me le permet. Alors je verrai à quoi se réduit non la parole, mais la puissance de ces hommes si considérables. Car c'est en cela que consiste le royaume de Dieu : des faits, des actes, de la vigueur réelle, non des paroles vaines. » L'Apôtre emprunte le dilemne de Popilius : « Je vous laisse le choix, leur dit-il : vous fixerez vous-mêmes en quelle disposition je dois venir. Voulez-vous la sévérité et le châtiment ? Voulez-vous la douceur et l'affection ? »