LA CHARITÉ, RÈGLE DES ACTES
charité est l'arôme de la science et l'empêche de se corrompre. Si quelqu'un aime Dieu, il est connu de lui, et d'une connaissance d'approbation. » La traduction peut se soutenir, elle se justifie par le texte de la Vulgate et par le texte grec lui-même. Est-il défendu de supposer ici qu'un hébraïsme s'est glissé dans l'expression de saint Paul ? Les hébraïsants nous apprennent que, parmi les formes de conjugaison hébraïque, il en est une qui est causale ; savoir, en la forme Hiphil, devient : faire savoir ; et en la forme Hophal, le même verbe, au passif, devient : être fait savoir, ou être enseigné. Si l'on admet que l' è'yvwc-Tai du grec a été, dans la pensée de J' Apôtre, un équivalent de cette dernière forme hébraïque, le verset 3 devra être lu ainsi : « Mais si, au lieu de se complaire en lui-même à raison de sa science, quelqu'un aime Dieu, il est vraiment enseigné de Dieu ; alors il a reçu sa science de Dieu même. » Le sens est plus suivi, et beaucoup plus satisfaisant. Quoi qu'il en soit, la parenthèse de l'Apôtre se ferme sur le verset 3 ; il reprend au verset 4 le tour de phrase du verset 1 : « Au sujet des viandes offertes aux idoles, nous savons bien que l'idole n'est rien du tout, qu'il n'y a qu'un seul Dieu. Ce n'est pas que la gentilité n'en donne le nom à je ne sais combien de dieux prétendus, dont l'Olympe est rempH ; mais pour nous, chrétiens, il n'existe qu'un seul Dieu, de qui viennent toutes choses comme de leur source première, vers qui s'acheminent toutes choses comme vers leur fin ; il n'existe qu'un seul Seigneur, Jésus-Christ, par qui ont été faites toutes choses et par qui nous retournons à Dieu. En cela les docteurs de Corinthe ne se trompent pas. »
« Mais, nous devons pourtant l'observer, la science parfaite n'est point le partage de tous. Il est tels chrétiens, convertis du paganisme, vivant encore sous l'influence de leurs habitudes ou de leurs préjugés d'autrefois, persuadés que l'idole est quelque chose, que la consécration idolâtrique a informé cette viande, et qu'y participer est communier à l'idolâtrie ; leur conscience, trop faible pour parvenir à votre science parfaite, ne s'établit pas dans la vérité ; ils mangent,
et comme les actes sont déterminés dans leur moralité par la conscience actuelle de l'agent, leur âme se souille réellement de toute la faute qu'ils croient commettre. » La Didachè (ch. VI), à la fin du premier siècle ou au commencement du second, disait encore : Immolata simulacrorum valde déclina; servitus enim sant deorum mortuorum.
8 Esca autem nos non commendat Deo. Neque enim si manducaverimus, abundabimus ; neque si non manducaverimus, deficiemus. 9 Videte autem ne prie haec licentia vestra offendiculum fiât infirmis. lo Si enim quis viderit eum qui habet scientiam, in idolio recumbentem ; nonne conscientia ejus, cum sit infirma, aedificabitur ad manducandum idolothyta ? 11 Et peribit infirmus in tua scientia f rater, propter quem Christus mortuus est ? 12 Sic autem peccantes in fratres, et percutientes conscientiam eorum infirmam, in Christum peccatis. is Quapropter si esca scandalizat fratrem meum, non manducabo carnem in aeternum, ne fratrem meum scandalizem.
Telle est la situation d'âme du chrétien, faible encore, et, comme nous dirions aujourd'hui, de conscience non formée. Voici, en face de lui, la condition du fidèle de conscience plus éclairée et plus ferme. Ce n'est pas ce qu'il mange, il le sait bien, qui peut le rendre agréable à Dieu. S'il mange cette viande, il n'en sera pas plus riche, ni meilleur ; s'il n'en mange pas, il n'y perdra rien. C'est pour lui chose indifférente de manger ou non cette viande. Il est libre, oui ; mais il doit prendre garde que l'usage indiscret et l'exercice hautain de sa liberté ne deviennent un péril, un scandale pour ses frères plus faibles que lui. Comment cela peut-il arriver? Le voici. «Vous êtes assis, à table, dans un édifice voisin du temple ou une de ses annexes, et auprès de vous, un autre chrétien votre frère. Vous avez la science, vous ; mais il est faible, lui. Il sera entraîné par votre exemple à manger, comme vous, de c&iie viande que sa conscience lui montre
comme souillée et sacrilège. Et parce que les actes ont la valeur morale que leur donne la conscience au moment de l'action, il commettra la faute pressentie par lui ; il faudra donc, à cause de votre science, que votre frère périsse ! Le Christ est mort p.our lui ; et vous le perdez, vous, au nom de'votre science maudite ! Il s'agit bien de vous abriter de votre liberté, de vous justifier vous-même sous le fallacieux prétexte que vous êtes éclairé, vous ! Ce n'est pas de science, ce n'est pas de liberté, c'est de charité qu'il est ici question : de charité pour votre frère, afin qu'il ne meure pas ; de charité pour le Seigneur, afin que sa mort ne soit pas vaine. Mais d'ébranler et de scandaliser vos frères, parce que vous êtes forts, et qu'ils sont faibles, c'est vraiment pécher contre le Christ. »
Et l'Apôtre conclut : « Je suis apôtre, et peut-être ma science est-elle aussi éclairée que la vôtre (VII, 40). Mais si la viande que je puis manger est capable de scandaliser mon frère, afin de lui éviter ce scandale, jamais plus de la vie je ne mangerai de viande. Ce ne sont pas les prétendus droits de ma liberté, c'est la charité qui est la règle et le guide de mon action. »