‹ Les Epitres de Saint Paul replaceés dans le milieu historique des Actes des Apot̂resChapitre 15 sur 663 · LES BIENS EN COMMUN · texte numérisé non relu

LES BIENS EN COMMUN

erat. ^e Joseph auteni, qui cognominatus est Barnabas ab Apostolis, (quod est interpretatam Filius consolationis) Lévites, Cyprins génère, ^^ mm haberet agrum, vendidit eam, et attulit prefium, et posait ante pedes Apostolorum.

Nous l'avons dit : ces premiers chapitres au lieu d'être un récit suivi, continu, forment une série d'épisodes détachés, se suivant à intervalles indéfinis, séparés par des vides. Saint Luc s'est efforcé de combler ces vides en traçant à plusieurs reprises la physionomie intérieure de la communauté chrétienne. Nous retrouvons ici (32-37) l'une de ces descriptions, mais plus appuyée encore qu'au chapitre II, 42.

Il eût été loisible à la Synagogue de former le noyau de l'Eglise universelle et de donner au Seigneur non pas seulement douze apôtres, mais un peuple d'apôtres. La Synagogue n'y voulut pas consentir, sous l'influence de passions que les Actes et les épîtres de saint Paul nous font trop connaître. Mais aussi longtemps que le pouvoir religieux des Juifs n'avait pas encore brisé le lien, aussi longtemps que Jérusalem et le Temple demeuraient debout, l'Eglise naissante n'était toujours que la Synagogue des Nazaréens, synagogue de grand avenir qui communiait à la vie et à la prière de la Synagogue de Jérusalem. Elle s'en distinguait déjà pourtant, et le texte sacré met en un ferme relief les caractères de ceux qu'il appelle « les croyants ».

Leur physionomie est dessinée par leur foi, puis par leur charité. Ils étaient nombreux : ils n'avaient pourtant qu'un cœur et qu'une âme, la charité effaçant les diversités individuelles. Cette charité trouvait et son indice et son moyen dans l'élimination du mien et du tien, sûre condition de l'élimination du moi. Au sein de cette communauté, réduite encore, aucun ne s'attribuait en propre rien de ce qui était à lui ; mais toutes choses étaient communes à tous.

Aussi ne se rencontrait-il aucun indigent parmi eux, grâce à l'apport généreux de ceux qui étaient plus fortunés. Car ceux qui possédaient des terres ou des maisons les ven-

daient, en apportaient le prix aux pieds des apôtres et, sur cette masse commune, on prélevait ce qui était nécessaire aux besoins de chacun. Ainsi se prolongeait la vie inaugurée par le Seigneur lui-même au sein du collège apostolique. C'était du bon socialisme. Ainsi se réalisait, dès la première heure, le concept de la pauvreté monastique. Ces conditions économiques ne pouvaient néanmoins convenir qu'à une communauté encore réduite, sans constituer une forme de vie réalisable pour l'Eglise entière, ni applicable à perpétuité. De telles conditions, d'où le mien et le tien sont exclus, appartiennent seulement à l'éternité ou à des groupements qui voisinent avec l'éternité, à raison même de ce qu'elles exigent d'effacement du moi et de toute recherche personnelle. Avant même de créer dans la communauté de Jérusalem un état d'indigence auquel l'Apôtre saint Paul devra subvenir dans la suite, elles entraînaient, dans la pratique, et à mesure même que s'accrut le nombre des fidèles, des négligences presque fatales et de menues rivalités dont le chapitre VI nous livrera le secret. Les biens des fidèles, jetés ainsi en vente, étaient d'ailleurs dépréciés par leur affluence même. Mais alors chacun ne songeait qu'à être pauvre, libre de tout, membre de la sainte fraternité. Seule la vie monastique a recueilfi l'héritage de ces conditions premières, concilié les droits de la pauvreté avec les lois de la prudence et, moyennant le travail et l'austérité de ses membres, réalisé une société de pauvres qui individuellement ne possèdent rien, ne demandent à Dieu que le pain de chaque jour, l'obtiennent de sa bonté et, par surcroît, sont encore capables de secourir leurs frères.

Les deux derniers versets du chapitre nous présentent un personnage dont il sera plus amplement question dans la suite. Il s'appelait Joseph. Lors de sa conversion, les apôtres lui donnèrent le nom hébreu de Barnabe, fils de la prophétie, soit à raison d'une désignation dont il fut favorisé, soit plutôt, comme l'interprète saint Luc, pour signifier en lui le fils de l'exhortation et l'organe de la parole éloquente.^

ANANJE ET SAPHIRE 55

Il était né dans Tîle de Chypre et avait rang de lévite. La loi mosaïque, nous le savons, n'avait pas donné de part aux lévites dans la distribution de la Terre promise entre les tribus, mais peut-être, après le retour de la captivité, les divisions premières étant effacées, la loi mosaïque était-elle, sur ce point, tombée en désuétude ; peut-être aussi le bien foncier possédé par Barnabe était-il situé dans l'île de Chypre, peutêtre enfin provenait-il d'une donation ou d'un héritage ; quoi qu'il en soit, il vendit' son champ et, à l'exemple de ses frères (34), en apporta le prix aux apôtres et au capital de la vie commune, grossi d'autant.

l'épisode D'ANANIE et de SAPHIRE

1 Vir autem quidam nomine Ananias, cum Saphira uxore sua, vendidit agrum, 2 et fraudavît de pretio agri, conscia uxore sua ; et afferens partent quamdam, ad pedes Apostolorum posuit. s Dixit autem Petrus : Anania, car tentavit satanas cor tuum, mentiri te Spiritui sancto, et fraudare de pretio agri ? 4 Nonne manens tibi manebat, et venumdatum in tua erat potestate ? Quare posuisti in corde tuo hanc rem ? Non es mentitus hominibus sed Deo. ^ Audiens autem Ananias haec verba, cecidit et expiravit. Et factus est timor magnas super omnes qui audierunt. ^ Surgentes autem juvenes amoverunt eum, et efferentes sepelierunt. "^ Factum est autem quasi horarum trium spatiam, et uxor ipsius, nesciens quod factum fuerat, introivlt. s Dixit autem ei Petrus : Die mihi, muïier, si tanti agrum vehdidisiis ? At illa dixit : Etiam tanti. 9 Petrus autem ad eam : Quid utique convenit vobis tentare Spiritum Domini ? Ecce pedes eorum, qui sepelierunt virum tuum ad ostium, et efferent te. 10 Confestim cecidit ante pedes ejus, et expiravit. Intrantes autem juvenes invene-

runt illam mortuam, et extulerunt, et sepelierunt ad virum suum. ^^Ei factus est timor magnas in universa ecclesia, et in omnes qui audierunt haec.

Ce qui vient d'être dit de la vie commune des premiers chrétiens prépare l'épisode d'Ananie et de Saphire (1-12).

Aucune prescription apostolique n'avait fait une loi de îa communauté des biens. La propriété individuelle demeurait libre ; il était loisible à chacun de garder la disposition de son avoir, et de vivre de ses biens. L'incident d'Ananie et de Saphire nous le montre clairement. A l'exemple des autres fidèles, ils vendirent un champ qui leur appartenait, puis se concertèrent pour en prélever une part et apporter le reste aux pieds des apôtres comme le fruit total dé leur vente.

Ananie se présente et, dès le premier abord, est sévèrement accueilli par saint Pierre averti par l'Esprit de Dieu ; « Ananie, comment avez-vous permis à Satan de s'emparer de votre cœur pour tromper l'Esprit-Saint et. dissimuler le prix de votre champ ? Il était à vous, vous pouviez le conserver, vous pouviez le vendre et en garder tout le prix. Mais pourquoi avez-vous fait cela ? Ce n'est pas les hommes, c'est Dieu que vous trompez. » A ces paroles, Ananie tomba et rendit l'âme. La scène se passa devant témoins et causa une grande terreur. Des jeunes gens prirent le corps inanimé, l'emportèrent et l'ensevelirent.

Nous n'avons pas à justifier saint Pierre, de qui le Seigneur a autorisé la parole par un miracle, mais à expliquer le texte sacré. Une dissimulation, un mensonge, afin d'obtenir auprès de la communauté chrétienne le crédit et l'honneur d'un entier désintéressement, la réserve d'un bien qui était son bien, y a-t-il là de quoi justifier une excommunication, si soudainement suivie de la mort? Il est bien superflu pour expliquer la sévérité de ce châtiment de nous dire qu'au début de la société nouvelle il était utile d'assurer l'obéissance et la fidélité par des peines qui fissent trembler. Il ^st plus superflu encore de rapprocher le cas d'Ananie et de Saphire de

l'église naissante 57

celui de Simon le Magicien. Nulle affinité entre eux et, quelque hypocrisie qu'il y ait dans la conduite d'Ananie, il n'a point voulu acheter l'Esprit de Dieu. Rappelons-nous seulement l'institution juive du Corban ou trésor sacré, constitué par les offrandes des fidèles et si familier aux Juifs que des fils dénaturés se dispensaient, après lui avoir voué leurs biens, de tout devoir envers leurs parents (Marc, VII, 10-14). Ce trésor était, à leurs yeux, si sacré que les trente deniers, prix du sang du Juste, n'y purent être accueillis (Matth.,XXVII,6). Le trésor de la communauté chrétienne primitive se créa à l'image de celui-là.

Y apporter tout son bien, c'était professer appartenir à Dieu, se confier en lui, attendre de lui ce qui était nécessaire à la vie : et le fait d'Ananie et de Saphire, outre l'hypocrisie et le mensonge, impliquait encore une autre espèce de malice ; car les deux époux, en se créant un pécule, en fraudant le trésor sacré, se constituaient auprès de la communauté chrétienne un droit d'être entièrement soutenus par elle, au titre même de ce qu'ils lui avaient abandonné. A côté de la fraude, de la dissimulation, du mensonge, de la vaine gloire, il y avait, dans leur acte ainsi concerté, une saveur de larcin et d'iniquité.

Quoi qu'il en soit, nous apercevons ici la première sentence d'excommunication prononcée dans l'Eglise de Dieu. Et le châtiment visible frappe aussitôt celui que la sentence de saint Pierre a séparé de l'Eglise, il y a donc une autorité dans la communauté chrétienne. Auprès de cette autorité et des TtpÊcrêÙTepoi, il y a des ministres ou vswtsooi qui exécutent ses ordres. Dieu accrédite par des miracles l'exercice de cette autorité. C'est là ce que nous devons recueillir du texte sacré. Se demander si Ananie et Saphire furent sauvés, c'est entrer indiscrètement dans le conseil de Dieu.

Mais il nous est possible de déterminer ce qu'on pourrait appeler l'économie de l'excommunication religieuse, en la rapprochant des paroles prononcées par saint Paul en une circonstance analogue à celle-ci. C'est ainsi qu'il chasse de

l'Eglise l'incestueux de Corinthe : Ego quidem absens corpore, praesens autem spiriiu, jam judicavi ut praesens eum qui sic operatus est : In nomine Domini nostri Jesu Christi, congregatis vobis et meo spiritu, cum virtute Domini nostri Jesu, trader e hujusmodi satanae in intèritum carnis, ut spiritus salvus sit in die Domini nostri Jesu Christi (I Cor., V, 3, 4, 5).

Ces sentences apostoliques sont infiniment remarquables, car elles trahissent une idée sociale profonde. L'individu est peu de chose par lui-même, peut-être l'était-il moins encore à l'origine, avec la sauvagerie des mœurs primitives. Omnis qui invenerit me occidet me (Gen., IV, 14), disait le premier homicide. Etre seul, être libre comme nous dirions aujourd'hui, était chose redoutable ; il n'y avait pour chacun de sécurité qu'à la condition d'appartenir à une famille, à un clan, à une tribu de qui l'on pût se réclamer. Agar congédiée par Abraham n'avait que faire de sa .liberté. Or il se trouve que la situation de l'homme en face de Dieu est exactement conforme à celle que nous venons de décrire. L'axiome : « Hors de l'Eglise point de salut », est une loi profonde. L'homme ne se sauve et n'est agréé de Dieu que lorsqu'il fait partie d'une société religieuse où il trouve la vie, la grâce, la sainteté. Devant Dieu et contre les ennemis invisibles, le croyant peut se réclamer de ce grand faisceau vivant dont il est solidaire. S'il sort de cette société, s'il en est expulsé, en un mot, s'il est excommunié, il cesse d'être garanti par elle et tombe fatalement sous la juridiction des puissances invisibles ennemies. L'Apôtre saint Paul a dit : Tradere hujusmodi satanae in intèritum carnis, et dans le fait présent, nous voyons que la sentence de saint Pierre est aussitôt suivie de la mort. L'autorité apostolique et le devoir d'être à l'Eglise en prenaient un relief saisissant. Les paroles de saint Paul nous laissent entendre que le châtiment avait parfois un caractère médicinal : ut spiritus salvus sit in die Domini.

Trois heures s'écoulèrent, — le loisir de la sépulture, — et l'épouse d'Ananie, Saphire, qui ne savait rien de ce qui

l'église naissante 59

venait de se passer, se présenta à son tour à saint Pierre, qui l'interrogea : « Est-ce bien là, femme, tout le prix de votre champ ?» — « Oui », répondit-elle. Saint Pierre lui dit : « Pourquoi vous être ainsi concertés pour tenter l'Esprit de Dieu ? » Car c'était tenter l'Esprit de Dieu que de lui mentir, que de se persuader qu'il ne résidait pas dans l'Eglise, que de parler comme s'il ignorait la vérité. « Voici, ajoute saint Pierre, que les jeunes gens qui ont emporté le corps de votre mari, reviennent, leur besogne faite ; ils vous emporteront, vous aussi. » Elle tomba aussitôt aux pieds de saint Pierre et expira. Les vewTspo!, ou veav{a-xo!., les jeunes ministres qui avaient donné la sépulture à son mari, prirent son corps et l'ensevelirent auprès de lui. Ce double miracle inspira une grande terreur à toute l'Eglise et à tous ceux qui l'apprirent. Pour la première fois saint Luc donne à la communauté chrétienne, élue et appelée de Dieu, !e nom d'Eglise (èxxl7)ar(av).

Page 1