ESPÉRANCE DES BIENS ÉTERNELS
commençait dès lors à juger ses épreuves comme il fait maintenant auprès de Dieu, après vingt siècles bientôt de vision. Comme tout n'est rien ! Comme les hommes ne peuvent rien contre nous, soit qu'ils nous laissent vivre, soit qu'ils nous fassent mourir ! Ce qu'il y a de tribulation dans notre vie est bien fugitif, momentané, léger même, au moins souvent, lorsque nous avons la sagesse de n'y ajouter rien par notre fièvre secrète, et de ne pas l'exaspérer en y portant toujours la main comme pour le réveiller, l'irriter, l'envenimer. Le temps, la succession, l'écoulement des choses est une invention divine ; grâce à elle, les choses existent à peine : elles arrivent et s'évanouissent l'instant d'après. Au lieu que l'éternité est une durée ferme, tota simul, le temps, lui, n'est que pour cesser d'être. Où sont les neiges d'antan ? où sont mes fatigues et mes anxiétés d'hier ? Tout cela passe et tout cela finira. Mais voici que ces épreuves légères, allégées encore par la piété, voici que ces souffrances du temps se convertissent par un procédé divin en un poids de gloire, de bonheur et de joie tel que notre âme, au jour de son éternité, défaillirait et s'en retournerait dans son néant, si pour èire capable de le porter, elle n'était soutenue par la main de Dieu.
Et cette transformation de l'épreuve en une gloire infinie s'accomplit à une condition : que nous ayons l'œil fixé non sur les choses qui se voient, mais sur les réalités qui ne se voient pas encore. Ce que nous voyons passe ; ce que nous ne voyons pas demeure éternellement. N'est-ce pas toute l'attitude de l'âme chrétienne et la perspective où elle se doit maintenir ? « La foi, nous dira plus tard l'Apôtre, est la substance des choses que nous espérons.» (Hebr.,XI, 1). Guidée par elle, notre vie s'achemine vers la Tendresse, vers la Beauté : conviendrait-il d'afler vers Elle avec une humeur languissante et sans joie ?
L'Apôtre a dit de lui qu'il s'efforce de n'être pas indigne de la grandeur de son ministère, qu'il se conduit avec droiture, et, au milieu de toutes les épreuves de sa vie, avec une courageuse résolution. Les derniers versets du chapitre qui
précède nous ont fait connaître le ressort secret de sa vie ; nous savons maintenant pourquoi il ne fléchit pas, non déficimus (IV, 1, 16) : c'est qu'il songe aux réalités qui ne se voient pas, à l'éternelle récompense.
Il écrit à Corinthe, où, nous le savons (I Cor., XV), le dogme de la résurrection avait été contesté. De plus, il vient d'avouer que l'homme extérieur, celui qu'il tient d'Adam (IV, 16), incline vers sa ruine; mais il r^^arde avec une souveraine tranquillité cette destruction qui aura sa revanche et son glorieux lendemain. Nous savons bien, dit-il, que lorsque notre demeure terrestre, cette tente de notre corps, viendra à être emportée par la mort, nous recevrons en échange, de Dieu dans les cieux, une demeure spiritualisée, éternelle. Et si nous gémissons, ce n'est pas de douleur à la vue de notre corps qui tombe en ruines et s'en retourne vers la terre, c'est de désir à la pensée de revêtir notre demeure céleste, un corps renouvelé : car même au ciel, même en notre vie éternelle, nous serons (eûpsQYic-ôfjieOa), non dépouillés, mais revêtus. L'intervalle entre ce qu'on appelle la mort, et ce qui est la résurrection, ne sera pour le corps qu'un loisir de se reposer de ses fatigues dans le lent sommeil du tombeau. Oui, nous gémissons dans cette étroite et lourde demeure de notre corps ; non pas que nous ayons le désir d'être dépouillés et de renoncer à notre corps, mais seulement le désir d'être revêtus à nouveau, et d'un corps dont la vie — dont le Seigneur qui est notre vie, — aura éliminé tout germe de mortalité. Ce n'est pas là un rêve de notre imagination, c'est une espérance assurée que le Seigneur a formée en nous, une promesse qui vient de lui et dont il nous a donné le gage. Ce gage de notre filiation et, partant, de notre héritage, c'est l'Esprit de Dieu, le titre infini et vivant de notre résurrection et de notre bonheur futur. Par lui, grâce à lui, nous avons droit à Dieu.
Ah ! il nous faut bénir Dieu de ce que les mots n'aient pour nous qu'une signification décolorée et réduite : la vérité entière nous éblouirait.
SOURCE ,DE l'espérance 433'
Telle est l'espérance qui soutient l'Apôtre, et anime son courage à toute heure. La mort n'est pas pour lui ce qu'elle est pour les mondains. Il sait que vivre dans le corps, c'est vivre loin du Seigneur et exilé loin de lui : c'est vivre dans la foi, et non dans la vision de la Beauté présente. Présente, elle l'est ; visible, elle ne l'est pas : mais notre âme, dit-il, est pleine de confiance, et aspire à sortir de la prison du corps pour être réunie au Seigneur. Et c'est dans ce dessein que nous nous efforçons d'être trouves agréables à ses yeux, soit aujourd'hui dans la vie, soit à l'heure du jugement et lorsque nous paraîtrons devant lui. Car tous, tant que nous sommes, nous serons présentés au tribunal du Christ, afin de recevoir de lui le salaire de tout ce que nous aurons fait dans notre vie mortelle, le bien ou le mal.
On le voit, les lignes qui dirigent la vie de l'Apôtre sont les mêmes qui doivent guider la vie de tout chrétien ; on voit aussi à quelle source saint Paul puise sa droiture, son énergie, son espérance. Il n'a pas éliminé de sa vie spirituelle la crainte de Dieu, le souci de son jugement, la pensée habituelle de sa présence et de son regard, la peur de lui déplaire. Cette crainte de Dieu n'a rien de servile ; elle est la disposition la plus filiale qui soit, la plus familière à l'Ancien Testament, la plus chère à l'antique spiritualité chrétienne, elle durera dans l'éternité : Timor Domini sanctus, permanens in saeculum saeculi (Ps. XVIII, 10). Une vie surnaturelle qui n'est pas établie en cette disposition manque de racines : là où règne la crainte de Dieu, là commence et s'achève la sagesse.