‹ Les Epitres de Saint Paul replaceés dans le milieu historique des Actes des Apot̂resChapitre 223 sur 663 · AFFRANCHISSEMENT DES ÂMES · texte numérisé non relu

AFFRANCHISSEMENT DES ÂMES

la conduite de saint Pierre et le motif qui la guidait ; nous ne pouvons qu'admirer la facilité avec laquelle il se laissera ensuite aborder par l'observation très vive de saint Paul, et applaudir à l'humble souplesse qui le fera s'y ranger. Bientôt tous les Juifs qui étaient à Antioche firent comme Pierre luimême. Barnabe, si conscient pourtant de la liberté évangélique, se laissa entraîner, lui aussi, et se détourna des Gentils. Au lendemain du concile de Jérusalem, où il avait été stipulé qu'on n'imposerait aux convertis de la Gentilité aucun des fardeaux mosaïques, la dualité se rétablissait ainsi pratiquement dans l'Eglise, comme si le Seigneur n'avait pas rompu au Calvaire la muraille qui séparait les deux peuples : les Juifs convertis étaient d'un côté ; les Gentils convertis de l'autre. Et ce résultat inattendu naissait de la condescendance de saint Pierre. Saint Paul aperçut aussitôt le péril impliqué dans cette conduite et les conséquences qu'elle entraînait pour l'avenir de l'Eglise ; il aborda saint Pierre devant tous et protesta ouvertement au nom de la vérité de l'Evangile ainsi méconnue. — La vérité de l'Evangile ? dirat-on ; n'y a-t-il point ou méprise ou exagération ? Les réflexions de l'Apôtre vont nous éclairer. Ne craignons pas de nous arrêter, même un peu longuement, aux derniers versets de ce chapitre, à raison de leur extrême densité, de leur forme elliptique, enfin de leur importance souveraine : ils formeront le nucleus de Tépître aux Romains.

Il est plus naturel de supposer que depuis le verset 14 jusqu'à la fin du chapitre, tout a été dit à saint Pierre, quoique non, peut-être, sous cette forme résumée. — Pierre, vous êtes juif de naissance ; la vision de Joppé, la conversion du centurion Corneille, l'effusion des dons surnaturels sur les Eglises de la Gentilité vous ont éclairé : vous êtes sorti des étroites coutumes du judaïsme pour adopter les usages des Gentils. C'est ce que vous avez fait dans les premiers temps de votre séjour à Antioche. Comment se fait-il qu'aujourd'hui, par le refus de communier avec eux, vous rameniez les Gentils au judaïsme ? Car votre attitude nouvelle ne leur Signifie-

t-elle pas que vous ne les considérez pas comme des chrétiens parfaits ? Ces Gentils, aujourd'hui désertés par vous, ne se diront-ils pas : Pierre ne vient plus avec nous ; est-ce donc que nous sommes encore, après le baptême, des êtres souillés ? Voyez, Pierre, vous et moi, nous sommes Juifs, n'est-ce pas ? Nous ne sommes pas de ces Gentils que la loi mosaïque regarde comme des êtres impUrs. Et pourtant, sommes-nous demeurés dans notre judaïsme de naissance ? Non. Mais sachant bien que l'homme ne tire sa justice ni de la loi, ni des œuvres prescrites par elle, mais seulement de son adhésion à Jésus-Christ par la foi, nous avons déserté ■ce judaïsme impuissant, et nous sommes attachés par la foi à Notre-Seigneur Jésus-Christ, afin de puiser en lui la justice, la justice de la foi, non la justice extérieure des œuvres prescrites par la loi. Car, nous le savons par le Psaume CXLII, 2, ce n'est pas avec les œuvres de la foi que nous obtenons la vraie justice devant Dieu (cf. Rom., IV, 2 ; Philip., III, 9). Nous avons donc, vous et moi, donné congé à une loi qui était la nôtre mais impuissante, pour obtenir en Notre-Seigneur Jésus-Christ le nouvel Adam, la justice vraie, réelle, profonde.

Nous avons fait cela. Avons-nous mal fait ? Car je ne comprends plus. Nous avons voulu être justifiés dans le Seigneur : nous avons dit adieu à la loi, pour suivre le Christ. Et où nous a guidés le Christ ? A la justice ? Non, il nous a conduits à la souillure, à cette souillure que nous croyons exister encore dans ces Gentils baptisés dont nous nous détournons aujourd'hui ; à cette souillure que nous redoutons d'avoir contractée hier en communiquant avec eux, et dont nous croyons nous laver aujourd'hui en nous éloignant d'eux. Comme si la régénération par le baptême était imparfaite ! Ainsi, au lieu de la justice, c'est donc à une fausse justice que le Christ nous a conduits ! Loin de nous une telle pensée qui serait un blasphème ! Je vais trop loin, dites-vous, et Je pousse les choses à l'extrême ? Mais enfin, si, comme vous.

je reviens à la'loi après y avoir renoncé, j'ai donc été coupable ou d'y renoncer, ou d'y revenir !

Non, Pierre, voici ce que je pense. Ceux-là demeureront attachés à une loi inefficace puisqu'elle ne peut justifier, à une loi qu'ils jugent eux-mêmes inefficace puisqu'ils se sont rangés à une autre, qui voudront l'inconséquence. Mais moi, je n'ai plus rien à démêler avec la loi. Je suis mort pour elle. Elle n'a plus rien à réclamer de moi, ce serait un anachronisme. C'est quand j'étais vivant pour elle qu'elle avait un titre à réclamer quelque chose de moi. Aujourd'hui il est trop tard. Non seulement je suis mort pour elle, mais c'est par elle que je suis mort. Oui, c'est à la loi que je dois d'être mort à la loi. Et non- seulement parce que la loi prophétise elle-même sa déchéance et son abrogation, non seulement parce qu'elle prédit une alliance plus parfaite, plus étendue, plus efficace (Jerem., XXXI, 31-35 ; Ezech., XXXVI, 25-30), et qu'elle m'invite ainsi à la déserter ; il y a plus : c'est la loi qui me révèle le péché, qui excite ma convoitise par sa défense, et ne me donne pas la force, à moi charnel, de me soustraire au mal. C'est l'impuissance de la loi qui m'a découragé de la loi, qui m'a poussé hors d'elle : elle m'a expulsé de sa région et obligé d'aller demander à Dieu une vie et une justice qu'elle était impuissante à me donner. Il me faut donc vivre à Dieu et non plus à la loi. Pour elle je suis vraiment mort, et par elle. Je ne suis plus en Adam, et en la loi. Par la prédestination de Dieu dont mon histoire réelle n'est autre chose que la projection dans le temps, je suis en Notre-Seigneur Jésus-Christ. J'ai été avec lui attaché à la croix. Avec lui et en lui je suis mort. Car ce n'est pas pour lui seul que le Fils de Dieu a été attaché à la croix, qu'il est mort, qu'il est ressuscité. Mon baptême m'a vraiment plongé dans cette mort et dans cette vie ressuscitée. Ce n'est plus moi qui vis ; le moi que j'étais, celui d'Adam, du péché et de la loi n'est plus : la vie que je mène aujourd'hui dans la chair, c'est une vie puisée tout entière, par la foi, dans le Fils de Dieu qui m'a aimé et s'est livré pour moi. La loi

n'aime pas, elle ; et m'a donné la mort, non la vie ! La vi( consiste, en effet, en un système d'opérations déterminée} par un principe intérieur au vivant, et desquelles le vivan est l'agent, le sujet, le lieu, le terme : or mes opération; aujourd'hui ne sont plus sous le régime de la loi, je n'ai pluj rien à démêler avec elle. Ma vie obéit désormais à une autr< influence : c'est une vie repliée, grave, attachée à Jésus- Christ, prenant en lui son branle, son allure, -sa direction. E lorsque ma vie est ainsi livrée à Dieu, vous venez me demander de revenir en arrière, et de me soumettre de nouveai au joug de la loi, de renoncer à la grâce de Dieu, aux conditions nouvelles où elle m'a établi ! Non, ce serait faire injure à l'amour de Dieu. La vraie justice ne vient pas de h loi : sinon l'Incarnation est vaine, et la Rédemption un gaspillage inutile, que Dieu pouvait s'épargner.

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