‹ Les Epitres de Saint Paul replaceés dans le milieu historique des Actes des Apot̂resChapitre 243 sur 663 · RÉSUMÉ DE L'ÉPÎTRE · texte numérisé non relu

RÉSUMÉ DE L'ÉPÎTRE

Nous le savons (Rom., XVI, 22), l'Apôtre dictait ses lettres. Mais il se relisait, et parfois ajoutait en marge une réflexion personnelle. Plus souvent il prenait le calamus des mains de Vamanuensls, et, comme marque d'authenticité, achevait la lettre par quelques mots écrits de sa main. A la fin de l'épître aux Colossiens, de la Deuxième aux Thessaloniciens, de la Première aux Corinthiens se trouve cette formule : Salutatio (âmaTaoc;, l'adieu) mea manu Pauli. — Le verset 1 1 où l'Apôtre prend la plume, n'a aucunement le dessein de faire allusion à l'importance et à la longueur de l'épître ; encore moins d'appeler l'attention des Galates sur les grandes lettres {rcr^J.v.oïc, ypapL,u.aa-î.v ) que l'Apôtre, sa vue étant faible, devait employer! Mais les ennemis de Paul et les brouillons n'avaient pas de meilleur procédé pour autoriser leurs dires que de les abriter de son autorité. Les faussaires ne manquaient pas (II Thess., II, 2). Saint Paul demande aux Galates de le reconnaître à son écriture, et afin de les confirmer dans la foi et la liberté chrétienne, il reprend dans un raccourci nerveux le thème de sa lettre entière : Ce ne sont que des demi-chrétiens, encore attachés pour une part à leur vie d'autrefois, et se complaisant encore dans la chair, ceux qui vous inclinent à la circoncision ; ce n'est pas votre bien qu'ils cherchent : ils ne veulent qu'échapper, grâce à leur christianisme diminué, au scandale de la croix. Ils disent : la loi ! Mais cette loi, ils ne l'observent pas eux-mêmes. (L'épître aux Romains, II, III, montrera que leur prétendue justice n'est qu'une grande faillite). Ce que veulent les mosaïstes par leur propagande en Galatie et ailleurs, c'est se glorifier eux-mêmes de vous avoir entraînés à recevoir comme eux le sceau charnel de la circoncision.

Pour moi, que Dieu me garde de me glorifier de quoi que ce soit au monde si ce n'est en mon Seigneur crucifié, à qui je suis tout entier ; en lui le monde est mort pour moi. En lui je suis mort pour le monde. Un cadavre ne fait pas attention à un autre cadavre. Tout ce qui n'est pas Jésus-Christ ne m'est rien. Circoncision, incirconcision, tout cela n'est

rien (cf. V, 6) ; une chose importe, c'est l'être nouveau, c'est ia création nouvelle que nous sommes en Notre-Seigneur Jésus-Christ ; c'est notre fiHation divine. Que la paix et la miséricorde de Dieu reposent à jamais sur tous ceux qui sont fidèles à cette doctrine : c'est eux, et non d'autres, qui forrnent le vrai Israël, l'Israël de Dieu, le peuple de fils que le Seigneur s'est choisi. Je n'ignore pas que le mosaïsme affecte de contester mon autorité et la valeur de mon ministère. Dorénavant je ne m'en occuperai plus. Il n'est au pouvoir de personne de me séparer de Jésus-Christ. J'ai cet avantage de porter en ma chair les marques de mon appartenance à lui, les stigmates et les traces des souffrances endurées pour lui. (Il aurait fallu les effacer, pour montrer que l'Apôtre n'était pas à Jésus-Christ ; il nous souvient que c'était en Galatie (Act., XIV, 18) que saint Paul avait été lapidé et laissé pour mort) .

Que la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ soit avec votre esprit, mes frères ! Amen.

ÊPITRE AUX ROMAINS

De Thessalonîque ou d'une autre ville de la Macédoine, après avoir écrit son épître aux Galates, saint Paul fidèle à sa promesse se rend à Corinthe (II Cor., XIII, 1 ; Act., XX, 2, 3). Le récit des Actes nous apprend qu'il y séjourna l'espace d'environ trois mois : de décembre 57 à mars 58. Les derniers jours de cette troisième expédition apostolique semblent avoir été paisibles : c'est alors, croyons-nous, que l'Apôtre prit une décision considérable dont l'épître aux Romains est devenue le fruit.

L'enseignement de l'Apôtre, nous le savons déjà, était dirigé contre le mosaïsme ; mais le mosaïsme, en possession depuis des siècles, en possession orgueilleuse et jalouse de la vérité religieuse, se défendait avec énergie. Saint Paul avait à supporter à la fois l'effort des Juifs et celui même des chrétiens judaïsants, coalisés contre lui. Evincé d'abord à Antioche, puis écarté par la sentence rendue au concile de Jérusalem (Act., XV), le mosaïsme ne se tenait pas pour battu ; il abordait à Corinthe, s'attaquait aux Eglises de Galatie, sollicitait l'une après l'autre les communautés chrétiennes que l'Apôtre avait fondées, sans néanmoins obtenir toujours un plein succès. Une même cause ne produit pas partout les mêmes effets : les milieux où elle agit sont inégalement préparés à l'accueillir et répondent diversement à son action. Corinthe n'avait été que troublée, au lieu que la simplicité des Galates s'était laissé entraîner vers l'apostasie. Durant les trois mois de son séjour à Corinthe, l'Apôtre eut le loisir de reconnaître mûrement la situation. Connaissant l'énergie obstinée de sa race, averti déjà par l'expérience du passé, il comprit que désormais il ne cesserait de rencontrer le mosaïsme sur son chemin.

Ne pourrait-on, se demandait sans doute l'Apôtre, conjurer cet effort de l'ennemi et déconcerter son acharnement ?

- — Ecrire comme il venait de le faire aux Corinthiens et aux Galates, au lendemain des manœuvres juives, détromper les âmes, répondre aux difficultés semées par les mosaïstes ; en un mot porter la main, comme les Barbares, là où le coup a frappé : c'est là un procédé de pure défensive qui laisse à l'ennemi trop d'avantage. Le mal arrive bon premier : l'antidote ne vient qu'ensuite. Il peut même se faire que son efficacité soit réduite. N'existerait-il pas un moyen de conjurer le mal, d'arriver la veille et d'immuniser, contre le prosélytisme judaïque, l'ensemble des communautés chrétiennes, de celles-là même qui ne se réclamaient pas de saint Paul ? Une sorte d'inoculation préventive ne pourrait-elle les défendre contre le poison du mosaïsme ? Une lettre, sous forme d'encyclique, adressée non plus à une Eglise particulière, mais à plusieurs Eglises, contenant un exposé didactique et complet du caractère de la révolution religieuse due au christianisme, ne serait-ce pas le moyen de désarmer le judaïsme, ou de neutraliser son action ? Sans être un résumé de toute la doctrine, du moins sur la question spéciale de la justification, de la justification par la foi, sur le rôle de la loi mosaïque, sur le caractère du christianisme, sur les relations de droit avec cette économie surnaturelle, qui l'ayant précédé, et préparé, voudrait les confisquer aujourd'hui, cette lettre serait, comme on dit, une mise au point ; dans les centres chrétiens qui n'ont point souffert du judaïsme, et même dans les communautés qui en ont déjà ressenti l'action, elle formerait un exposé lié, complet, capable de les défendre contre le mosaïsme et ses prétentions.

Le lecteur pensera peut-être que tout ceci n'est que mise en scène ; mais l'étude que nous commençons lui montrera que nous n'imputons rien à l'Apôtre qui ne se justifie par son texte même. Lorsqu'une hypothèse s'accorde, au point que nous >errons, avec les circonstances historiques et avec le détail du texte, elle fait tellement corps avec l'ensemble que l'esprit ne parvient plus à s'en détacher.

Que le dessein de l'Apôtre ait été celui que nous venons

de marquer, nous en trouverons l'indice dans le premier chapitre, dans les deux derniers,dans le caractère impersonnel et didactique de l'exposé doctrinal ; même saint Paul s'est tellement satisfait par la forme encyclique de sa lettre aux Romains qu'il l'emploiera plus tard encore, dans l'épître aux Ephésiens. Botnojns-nous à cette indication : pour le moment, nous n'avons pas à justifier davantage notre hypothèse : si elle est vraiment fondée, la lecture de l'épître nous l'apprendra. Du moins pouvons-nous déjà reconnaître ce qui distingue l'épître aux Romains de toutes celles qui l'ont historiquement précédée : lettres aux Thessaloniciens, aux Corinthiens, aux Galates. La lettre aux Romains est de forme plus didactique, plus large et plus compréhensive ; c'est un ensemble doctrinal suivi et puissant, volontairement impersonnel comme une pensée qui vise un auditoire extrêmement étendu.

Nous ne nous proposons, dans les réflexions qui vont suivre, que de retrouver de notre mieux le sens de saint Paul, et le mouvement continu de sa pensée. N'ayant point de système dogmatique, n'étant ni critiques, ni exégètes de profession, nous ne voulons que restituer l'époque historique de saint Paul avec ses tendances, ses soucis, ses controverses, repenser la doctrine de l'Apôtre, évoquer les conditions de son temps, les idées de ses contemporains, reconnaître ce que le christianisme qui commence, ce que le judaïsme à son déclin, entendent par la foi, la grâce, la loi, la justification, la vie chrétienne, en un mot nous faire une âme antique dans l'étude de ces pages antiques. C'est du moins ce que nous avons voulu tenter.

Echappons donc à l'heure présente. Nous sommes à Corinthe, durant les premiers mois de l'année 58 de Notre- Seigneur Jésus-Christ. La troisième expédition apostolique de saint Paul touche à sa fin. L'Apôtre se défend contre l'hostilité du judaïsme : il affermit Corinthe dans la foi, la Macédoine lui demeure attachée, les Eglises de Galatie viennent d'être fortement rappelées à la fidélité. Mais il est d'autres

chrétientés, non fondées par lui, qu'il veut aussi abriter contre une doctrine qui ne tend à rien moins qu'à diminuer le Christ, à réduire la portée de la Rédemption, à altérer le caractère de la révolution accomplie par son sang versé. Vers laquelle de ces chrétientés ira la parole de l'Apôtre ?

Saint Léon a remarqué la disposition providentielle qui amena saint Pierre à Rome : Beatissimns Petms, princeps apostolici ordinis, nous dit-il, ad arcem destiûatur imperii, ut lux veritatis, quae in omnium gentium revelabafur salufem, efficacius se ab ipso capite per totum mundi corpus ejfunderet. Que l'Apôtre saint Paul ait eu, lui aussi, une idée exacte de cette diffusion hiérarchique de la vérité, rien ne le démontre mieux que le souci habituel chez lui d'établir le centre de sa prédication dans les villes importantes ou capitales de l'empire, Antioche, Ephèse, Thessalonique, Athènes, Corinthe, et d'y créer des communautés, chargées ensuite de rayonner autour d'elles. Qu'y a-t-il d'étonnant, dès lors, que sa pensée se soit portée d'elle-même vers la capitale des capitales, et qu'il ait à plusieurs reprises nourri le dessein de la visiter? (cf. Rom., I, 11, 13; I Cor., XVI, 5, 6, 7; Act. XIX, 21). Les routes mêmes que l'Apôtre avait suivies jusqu'alors le guidaient vers Rome : dans l'empire tout convergeait vers le centre. Encore que la communauté chrétienne n'y eût pas été fondée par lui, l'Apôtre la connaissait assez pour pouvoir lui adresser la parole ; lui-même n'y était pas un inconnu, depuis vingt ans de travaux. Un lien de solidarité étroite unissait ensemble ces jeunes chrétientés. Même en l'absence de la revue périodique ou du journal quotidien, le mouvement de va et vient qui se propageait le long des grandes voies romaines reliant Antioche, Ephèse, Corinthe, Thessalonique, au centre de l'empire, apportait à l'âme toujours attentive de l'Apôtre l'écho des controverses qui s'élevaient à Rome. Il savait les tensions et rivalités, capables, sinon de diviser, du moins de troubler une communauté chrétienne qui groupait dans son ^ sein, à côté de chrétiens venus de la gentilité, des Juifs observant encore, même après le baptême, les prescrip-

tions rituelles du mosaïsme, et d'autres Juifs qui, sans doute, y avaient renoncé. Même on peut conclure, sans crainte d'erreur, de l'étefidue donnée par l'Apôtre à la part de doctrine qui les concerne, que les Juifs convertis formaient la majorité chrétienne, et qu'ils y apportaient, en faveur du mosaïsme, un élément prépondérant. Il y avait, dès lors, non seulement motif, mais urgence à intervenir : l'Apôtre écrivit, avant de s'éloigner de Corinthe, l'épître aux Romains.

L'introduction comprend les 17 premiers versets du chapitre I.

l'adresse

'^Paulus, servus Jesu Christi, vocatus Apostolus, segregaias in Evangelium Dei, 2 quod ante promiserat per Prophetas suos in Scripturis sanctis s de Filio suo, qui factus est ei ex semine David secundum carnem, 4 qui praedestinatus est Filius Dei in virtute secundum spiritum sanctificationis ex resurrecfione mortuoram Jesu Christi Domini nostri : s per quem accepimus gratiam et Apostolatum ad obediendum fidei in omnibus Gentibus pro nomine ejus, 6 in quibus estis et vos vocati Jesu Christi : 7 omnibus qui sunt Romae, dilectis Dei, vocafis sanctis. Gratia vobis, et pax a Deo Pâtre nostro, et Domino Jesu Christo.

Paulus : Nous le connaissons déjà par le récit des Actes (VII, 58 ; VIII, 1, 3 ; IX ; XÏII, 2). On nous a dit les trois expéditions apostoliques fournies par lui (XIII, 4 ; XV, 40 { XVIII, 23). Nous avons lu ses épîtres aux Thessaloniciens, ses deux épîtres aux Corinthiens, son épître aux Galates ; pourtant c'est ici le lieu de reconnaître comment le doigt de Dieu l'a préparé à devenir le héraut de la doctrine qu'il va proposer aux Romains et, par eux, au monde entier. Saint Paul est juif ; il a hérité de la vocation de sa race. Or le peuple de Dieu n'a pas existé pour lui seul et pour son compte personnel : parle dépôt de là îoî confié à ses mains, par son histoire même, il a été le docteur de l'humanité ; c'est lui qui a fait les expériences religieuses dont le monde tout entier devait bénéficier ensuite. Il a fait connaissance avec Dieu, il

a éprouvé sa Providence, sa fidélité, sa tendresse, sa justice aussi. Et ce sont des événements accomplis, il y a trois mille ans et plus, au bénéfice immédiat du peuple juif, qui ont créé les convictions religieuses actives aujourd'hui encore : nous vivons sur le trésor des idées qu'il a recueillies pour nous, et qui ont fixé la pensée humaine dans ses rapports avec Dieu. Ce peuple est vraiment prophétique, prédestiné ; son histoire est l'enseignement du monde ; et ce qui est advenu dans sa vie a formé la conscience religieuse de l'humanité.

N'est-il pas vrai que, dans une large mesure, la destinée de l'Apôtre ressemble à la vocation du peuple juif ? N'a-t-il pas fait, lui aussi, des expériences qui devaient profiter à l'humanité chrétienne ? Sa vie ne dessine-t-elle pas la doctrine qu'il nous enseignera ? Cette opposition entre la loi et la foi, il a commencé par la porter en lui-même ; et il a fallu une intervention toute-puissante du Seigneur pour faire du pharisien, sectateur zélé de Moïse et de la loi, un disciple du Christ et un apôtre de la foi. Il a été tout d'abord la vivante antithèse de ces deux tendances dont il va nous dire le conflit.

Servus Jesu Christi : pour la première fois dans ses épîtres, il prend ce titre de serviteur de Jésus-Christ. Si la première partie de cette expression, servus, nous effraie, la seconde, Jesu Christi, nous doit rassurer. Cette glorieuse servitude constitue la liberté du chrétien ; et elle forme le premier titre dont l'Apôtre se réclame auprès d'une communauté qu'il n'avait pas fondée. Il se met par là-même au rang de tous. Toutefois, afin de parler avec autorité, il rappelle sa dignité d'Apôtre : vocatus Apostolus. Apôtre, il l'est non par une désignation humaine, ni par usurpation, mais par vocation et investiture divines : deux fois, en effets le choix de Dieu s'est reposé sur lui (Act., IX, 15 et XIII, 2).

Segregatus in Evangélium Dei. Ce n'est plus le pharisien d'autrefois, qui se mettait à part et se distinguait du peuple par son orgueilleuse et méprisante justice ; aujourd'hui Dieu ne le sépare de son peuple que pour le vouer à la diffusion de l'Evangile ; il doit semer partout la bonne nouvelle sur-

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