PROCÈS DU JUDAÏSME
Le païen lui-même n'a pu ignorer quel jugement le Seigneur porte en sa justice contre le crime. Il y a au cœur de tout homme un sens de la loi, une estimation du bien et du mal, un idéal, au moins confus, de moralité. Le païen n'en est pas dépourvu. Aussi tout homme qui se fait censeur d'autrui et vengeur de la loi morale, est sans excuse. Il juge ; il témoigne donc posséder par devers lui un sens de moralité, qui lui fait discerner le bien et le mal. Et il se décerne une supériorité dans l'ordre moral à raison de cette connaissance, alors qu'il est coupable, lui aussi, de ce qu'il condamne chez autrui. Sa connaissance le fait inexcusable. En effet, nul n'ignore, Juif ou Gentil, que Dieu est le gardien de la loi morale, qu'il ne l'a pas promulguée en vain au cœur de l'homme, que son courroux châtiera les infractions selon la vérité, c'est-à-dire sans acception de personnes, et dans cette absolue équité qui mesure exactement la quantité de la faute.
Observons la formule o homo, qui, comme au verset 1, enveloppe le Juif sans le nommer encore. Dieu avait donné au peuple d'Israël une promulgation écrite de la loi morale (Exod., XX) ; et les institutions religieuses, les fêtes annuelles, la voix des Psaumes rappelaient sans cesse le souvenir de l'intimation divine : les Docteurs de la loi avaient dépensé autour d'elle quatre siècles de commentaires. Il y avait un peuple au monde qui connaissait clairement la pensée de Dieu. De là à regarder de très haut le reste de l'humanité et à s'en faire le censeur et le juge souverain, au nom et avec la lumière de la loi divine, il n'y avait qu'un pas ; et même à défaut de l'histoire, nous apprenons par la seconde partie de ce chapitre qu'il fut facilement franchi (II, 17-26). — Vous croyez donc, vous, le censeur si empressé à condamner le pécheur, grâce à la connaissance de cette loi que vous n'observez pas vous-même, vous espérez vraiment échapper à la justice de Dieu et à l'effusion de sa colère ? — Comme si la seule connaissance de la loi suffisait pour nous assurer la faveur de Dieu et le salut !
L'Apôtre n'a pas adressé la parole directement aux Gen-
tils ; il a parlé d'eux. On remarque facilement qu'ici il vise une autre portion ,de l'humanité : il interpelle directement et aborde la discussion d'une pensée qu'il connaît bien : Je vous entends, leur dit-il, vous vous élevez par comparaison. Vous vous persuadez n'être pas au niveau de moralité des Gentils. Le déluge de colère divine, selon vous, ne s'est abattu que sur la gentilité ; vous n'êtes pas, vous^ au même degré de corruption. D'ailleurs, vous avez des privilèges, vous êtes le peuple choisi, dont Dieu même a besoin. C'est vous qui possédez la loi, le Temple, la circoncision, les promesses. Et vous vous flattez que cette condition personnelle oii Dieu, gratuitement, vous a établis, vous permet de compter, malgré vos fautes, sur une mesure indéfinie de patience et de longanimité ! Vous péchez ; rien de fâcheux ne vous survient, et votre longue impunité vous rassure ! Ignorez-vous que cette large mesure de bonté, de patience, de longanimité, dont vous usez si mal et qui sera comble dans quelque dix ans, ne vous est accordée que pour vous amener à la pénitence, et non pour vous soustraire au châtiment ? Le dessein du Seigneur, lorsqu'il ne frappe pas sur le champ, n'est ni d'encourager le mal, ni de l'autoriser, mais de laisser au pécheur le loisir de se ressaisir et de se raviser. Au lieu de vous rendre à cette invitation divine, emportés par votre orgueil et votre cœur incirconcis, vous vous amassez un trésor de colère, pour le jour de la justice de Dieu ! (Nous sommes en l'an 58 ; en l'an 70, la prophétie de saint Paul sera réalisée). Avec vous. Dieu a patienté, il a ajourné le châtiment : vous étiez nécessaires à son dessein ; mais l'heure vient oià il vous dira : Haec fecisti, et tacui. L'exemple des païens aurait dû vous rappeler la justice de Dieu ; vous avez fermé les yeux à cette lumière. Mais le jugement de Dieu n'est que momentanément suspendu : il rendra à chacun selon ses œuvres.
Il rendra à chacun selon ses œuvres 1 Nous ne sommes agréables à Dieu, nous ne sommes justifiés devant lui eî sauvés ni à raison de notre lignée charnelle, ni par notre condition personnelle ; ni par nos privilèges, car ils ne font