INUTILITÉ DES PRIVILÈGES
qu'accroître nos responsabilités ; ni par notre connaissance, puisqu'elle nous rend inexcusables si elle ne se traduit pas en vertu ; ni même par la grâce de Dieu ou par nos bonnes dispositions, puisque tout cela peut, par notre faute, demeurer stérile : le jugement de Dieu ne porte que sur nos actes, et nos œuvres seules plaideront pour nous. Nous sommes devant lui ce que nous font nos oeuvres, c'est-à-dire notre pensée, notre vouloir, notre tendresse profonde. Ce sont nos œuvres qui traduisent notre être réel. C'est à elles que sera attentive la justice de Dieu. Aujourd'hui qu'a été renversée par le sang du Christ la muraille qui séparait l'une de l'autre les. deux portions de l'humanité. Dieu ne fait plus de distinction entre elles, et ne les voit plus toutes deux que dans le Christ, qui est notre paix.
Tel est le juste jugement de Dieu, telle la loi universelle qu'il applique au gouvernement du monde moral. Il donne la vie éternelle à ceux qui., persévérant dans le bien, cherchent la gloire et l'honneur qui viennent de Dieu, et désirent la pureté et l'incorruption ; les esprits rebelles qui se dérobent à Dieu par amour pour eux-mêmes et leur pensée, qui se détournent de la vérité pour croire au mensonge, la colère et le châtiment de Dieu les attendent. Le départ entre les hommes se fait selon les œuvres. Toutes distinctions venues d'ailleurs sont effacées aujourd'hui par l'économie religieuse nouvelle. Dieu se retrouve comme à l'origine en face de l'humanité ramenée, en Notre-Seigneur Jésus-Christ, à l'unité d'une même famille ; et si pour un temps et à raison d'un privilège momentané, les Juifs sont les premiers à qui est offert le bienfait, ils sont aussi et pour la même raison, les premiers au châtiment. Encore cette précession, toute précaire d'ailleurs, ne change-t-elle rien à l'unité du régime. La vie religieuse du judaïsme préparait au christianisme : elle en était le noviciat et comme l'apprentissage. Une sorte d'harmonie préétablie entre ces deux dispensations religieuses conduisait de l'une à l'autre. En vertu des leçons de l'Ancien Testament, le Juif était plus proche du Nouveau ; et c'est à Israël le premier,
588 ÉPÎTRE AUX ROMAINS. — CHAP. Il
comme plus voisin et mieux préparé, que s'adressait tout d'abord la doctrine évangélique. Mais s'il y avait de ce chef un avantage, il y avait aussi, chez un peuple qui avait mieux connu la volonté de Dieu, une responsabilité plus lourde en cas de révolte ; en tout cas cette priorité momentanée n'affecte aucunement l'unité générale du régime, la parité dans la. récompense, l'égalité dans le châtiment. C'est aux œuvres de chacun que regarde le Seigneur ; toutes autres considérations sont écartées comme étrangères.
Il était peu agréable pour les Juifs, à raison de la longue mésestime où ils avaient tenu les Gentils, de s'entendre ramener à un dénominateur commun avec une race réputée par eux comme souillée, et de devoir passer avec les Gentils sous le niveau inquiétant des œuvres. Aussi, dans leur cœur, s'élevaient des objections contre une promiscuité qui leur était une déchéance, « Non, se disaient-ils, — et c'est à cette objection muette que saint Paul répondra jusqu'à la fin du chapitre ; — non, nous ne sommes pas sur le même palier religieux que les Gentils. Nous avons, nous, un idéal divin de moralité qui nous guide ; nous avons la loi de Moïse ; et pour que cette loi ne fût pas abandonnée aux mains d'une race souillée, nous avons reçu la circoncision : partant, double titre à l'exception.»
La possession de la loi, dit l'Apôtre, ne contredit pas l'égalité de traitement devant Dieu. Ceux qui ont péché sans la loi de Moïse, périront sans la loi ; l'éternelle justice ne leur demandera pas la conformité à une loi qu'ils ont ignorée. Ceux-là seront jugés selon la loi à qui et pour qui elle a été promulguée ; et si elle a été méconnue par eux, plus lourde sera leur responsabilité. Car ce n'est pas d'avoir reçu la loi des mains de Dieu, — pur privilège ; ce n'est pas d'en avoir entendu la lecture et l'explication dans les synagogues, — ce qui est un simple surcroît de lumière ; c'est de l'avoir observée pratiquement qui justifie devant Dieu.
D'instant en instant, l'Apôtre serre de plus près le problème juif. Et parce qu'il venait, par une sorte de paradoxe, d'affirmer que seraient condamnés sans la loi ceux qui