‹ Les Epitres de Saint Paul replaceés dans le milieu historique des Actes des Apot̂resChapitre 274 sur 663 · DERNIÈRE OBJECTION · texte numérisé non relu

DERNIÈRE OBJECTION

Car l'adversaire avec qui saint Paul dialogue depuis longtemps déjà, a réservé pour la dernière heure un argument redoutable, et auquel, à première vue, il ne semble pas que l'on puisse donner une réponse satisfaisante : le voici. Il n'y a, selon l'Apôtre (III, 21), qu'un procédé unique de la justice, celui que l'Evangile annonce au monde, la foi en Jésus- Christ et l'adhésion à lui. Dès lors, que dirons-nous d'Abraham, notre père selon la chair ? II fut juste pourtant ; et l'Ecriture l'appelle l'ami de Dieu. II fut juste vingt siècles avant que fût révélé le procédé nouveau de votre justice : vous ne pouvez ni contester sa justice, ce qui démentirait l'Ecriture et soulèverait contre vous le monde entier, ni faire rétrograder jusqu'à lui votre procédé nouveau de la foi en Notre- Seigneur Jésus-Christ Vous venez donc trop tard. Et nous ne vous parlons d'Abraham seul, que parce que nul ne peut contester sa justice ; mais il en est tant d'autres, dans l'économie patriarcale et dans la gentilité. Job et Melchisédech par exemple, justes aussi, et aussi étrangers à votre mode de justification. Que faites-vous de tous ces justes et en particulier d'Abraham ? Comment leur est venue la justice ?

L'objection, certainement embarrassante, n'était pas inattendue. Déjà au IIP chapitre de l'épître aux Galates (6-19), l'Apôtre l'avait rencontrée, et s'était borné à répondre qu'Abraham n'avait pas été non plus justifié par la loi, promulguée quatre siècles après lui. S'adressant aux Romains, il veut serrer la question de plus près et faire justice définitive d'une contestation importune. Il y avait sans doute une réponse décisive : celle que le Seigneur lui-même en saint Jean (VIII, 56) avait opposée aux Juifs : Abraham pater vester exultavit ut videret diem meum ; vidit et gavisus est. A elle seule, elle eût démontré qu'Abraham était un vrai chrétien avant la lettre ; mais elle n'eût pas ruiné suffisamment la thèse juive, ni fourni à l'Apôtre l'occasion d'arracher aux Juifs Abraham lui-même et de le ranger parmi les disciples de la justice nouvelle. Au Heu donc de se borner à une réponse sommaire, il analyse l'objection et la réfute

pied à pied. Lorsqu'il aura démontré qu'Abraham n'a été justifié ni par des œuvres qui ne lui eussent servi de rien, ni par la circoncision qui fut en lui postérieure à la justice, ni par la loi survenue quatre siècles après lui, il lui sera facile de conclure que la justice d'Abraham lui est venue de la foi, de son adhésion à Dieu, qu'il est le père de tous les croyants, et chrétien lui-même.

« Eh bien ! que dire d'Abraham, notre père selon la chair ? Il est bien juste, celui-là !»

L'Apôtre répond à la pensée secrète qui est impliquée dans la question du Juif. Oui, Abraham fut juste. Mais s'il le fut de par ses œuvres, il a mérité l'éloge des hommes ; il n'a pas, du chef de ses œuvres, de titre de gloire devant Dieu. Le mosaïsme a été victime d'une grande illusion : dans son ritualisme, il s'est persuadé que la prestation des actes, que leur conformité avec la loi étaient seules requises, et suffisaient ; il a oublié qu'une condition personnelle est indispensable dans l'agent lui-même pour que ses œuvres aient une valeur devant Dieu. Tant vaut l'agent, tant vaut l'acte. Il faut dissiper le malentendu. Etre juste par ses œuvres, c'est être païen ; on mérite ainsi l'éloge des hommes qui voient les œuvres, on n'a pas de titre devant Dieu. Les œuvres qui viennent de l'homme, même louables, ne font pas la justice ; car pour être accueillies de Dieu, elles supposent la justice et doivent venir d'un ami de Dieu. Il serait intolérable de penser que Dieu soit redevable et débiteur de sa gloire envers un ennemi. Si Abraham ne porte en lui que la justice de ses œuvres, il a du mérite, mais devant les hommes, non devant Dieu.

Aussi bien demandons à l'Ecriture ce qu'elle pense de la justice d'Abraham (Gen., XV, 6 ; Gai., III, 6 ; Jac, II, 23) : « Abraham a cru à Dieu, il s'est rangé à la pensée et à la promesse de Dieu ; cela M fut imputé à justice. » Lorsqu'on y regarde de près, on voit que le procédé est autre que celui des œuvres ; les œuvres sont incapables, à elles seules, de

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