LA PROMESSE ET LA LOI
disons qu'Abraham est dépositaire de cette bénédiction, nous n'oublions pas qu'il recueille lui-même le fruit de cette bénédiction où il est entré par sa fçi : vidit et gavisus est. Or, cette bénédiction messianique dont Abraham est le gardien, est-elle subordonnée au régime contractuel de la loi ? S'il en est ainsi, c'en est fini d'elle ; la promesse devient caduque et la foi est inutile. Oui, la foi est inutile, puisqu'elle est écartée par la loi, et que la promesse ne peut simultanément appartenir à deux systèmes inconciliables entre eux. Mais ce qui est bien plus grave, c'est que la promesse, une fois subordonnée à la loi, une fois entrée dans le système de la loi, court toutes les chances du système auquel elle appartient. La loi, de soi, ne produit que colère : en effet, s'il n'y avait pas de loi, il n'y aurait pas de violation de la loi ; le système de la loi est tel que la bénédiction messianique n'y saurait être incorporée, sans s'y perdre. L'obéissance à la loi vient d'ailleurs que de la loi. La promesse ne pourrait être incorporée à la loi qu'à la condition de lui être subordonnée ; l'obéissance de l'homme à la loi serait alors la condition de l'accomplissement par Dieu de sa promesse ; et, inversement, la désobéissance à la loi entraînerait la caducité de la promesse. Le système de la loi est donc un système conditionnel, bilatéral, de pure justice, et, comme nous le disions naguère, donnant, donnant. La promesse messianique, si elle entre dans ce régime, en subit dès lors les chances ; car la loi ne fait germer que la colère ; et la loi n'étant pas obéie, Dieu irrité reprend sa promesse, retire sa parole et la bénédiction s'évanouit. .On conçoit que Dieu, accoutumé qu'il est à prendre mieux ses sûretés, ne subordonne pas une telle grâce à une telle condition.
Autre est le système de la foi. Là, Dieu promet, mais de façon absolue, sans suspendre l'effet de sa promesse à aucune clause fournie par l'homme ; il ne s'engage qu'en face de sa propre fidélité. S'il en est ainsi, rassurons-nous : la bénédiction viendra. Dieu ne peut pas se trahir. Or, voyez comment Abraham a reçu la promesse : en dehors de là loi. A
quel prix il l'a obtenue ; sans mention des œuvres. Sous quelle condition il l'a transmise : sous la seule garantie de la promesse divine. Dès lors, conclut l'Apôtre, la promesse due à la seule bienveillance de Dieu est sans retour : la bénédiction promise demeure assurée à toute la postérité d'Abraham: à celle qui vient de la loi, oui ; à celle aussi qui vient de la seule foi d'Abraham, sans descendre de lui par la lignée charnelle. Car Abraham est le père de tous les croyants ; tous ceux qui croient peuvent et doivent se réclamer de lui : c'est Dieu lui-même qui nous l'assure. Ce même Abraham dont on a voulu exploiter la justice et le nom contre la doctrine évangélique, a cessé, sous la main de saint Paul, d'appartenir au judaïsme pour devenir par sa foi le père de tous les croyants, le modèle de tous les chrétiens, sans distinction.
Le Patriarche n'est donc plus, devant Dieu, le père d'une nation, mais le père de beaucoup de nations, selon la promesse qui lui a été faite (Gen., XVII, 5). Le sens de l'original est légèrement différent. Au verset 17, là oii la Vulgate traduit ante Deum cui credidit, le texte grec suggère ce sens qu'Abraham est devenu le père de beaucoup de peuples, le père de tous les croyants, en récompense de sa foi en ce Dieu qui peut rendre la vie aux morts, appeler ce qui n'est pas comme ce qui est, en un mot faire sortir du néant toutes choses. La foi d'Abraham a été la confession parfaite de la toute-puissance de Dieu, l'adhésion à une promesse qui avait contre elle toutes les apparences humaines ; il a espéré contre l'espérance, ce qui lui a valu sa glorieuse paternité et l'accomplissement de ce qui lui avait été dit : « Regardez au ciel, comptez les étoiles, si vous le pouvez ; comme elles, votre postérité sera sans nombre» (Gen., XV, 5).
Car tout semblait démentir la parole de Dieu : Isaac n'était point né, Sara était stérile, Abraham avait près de cent ans, la promesse de Dieu était invraisem.blable, et pour éprouver davantage encore la foi du Patriarche, un jour viendrait où le Seigneur lui demanderait le sacrifice de son fils unique, de cet Isaac en qui se devait réaliser la promesse.