L'ESPÉRANCE FERME
en quelque sorte pris pied comme dans une condition de droit. Le bienfait de notre justice surnaturelle va plus loin : elle nous établit, en effet, dans la paix du temps, et dans l'espérance de la gloire de Dieu, de la gloire des enfants de Dieu pour l'éternité.
Les paroles de l'Apôtre ont un accent de triomphe. Jouissons de notre paix, tressaillons dans notre espérance. Les biens de l'éternité sont encore à venir, mais ils nous sont, en Notre-Seigneur Jésus-Christ, tellement assurés que saint Paul nous invite à l'exultation et à l'allégresse, tout comme s'ils étaient dès maintenant conquis et possédés. L'espérance nous élève au-dessus du temps. Voici même le paradoxes c'est peu de nous réjouir, dans l'assurance des biens futurs ; l'allégresse de notre espérance doit triompher, disons mieux, elle doit s'alimenter des aspérités et des douleurs de la vie présente. Le propre de ceux qui sont à Dieu est d'être fermés à toute tristesse. Réjouissons-nous à la pensée des biens futurs ; bien plus, réjouissons-nous au milieu même des tribulations de la vie présente : elles sont, aux mains de Dieu, un procédé souverain de notre éducation surnaturelle. Nous le savons bien, la souffrance produit en nous la patience, elle enracine en nous et nous rend plus cher le bien pour lequel nous avons consenti généreusement à souffrir. A son tour la patience et la persévérance à endurer montrent notre fermeté et notre constance : elles témoignent devant Dieu que nous sommes des soldats éprouvés ; cette fermeté augmente en nous l'espérance, sachant bien que Dieu ne laisse rien sans récompense, et qu'il recueille en sa science infinie toutes ces souffrances mêmes dont notre âme ne se souvient plus. Or, ajoute l'Apôtre, l'espérance ne trahit pas, elle ne trompe pas le chrétien : il ne saurait y avoir de déconvenue pour ceux qui sont assurés de la tendresse de Dieu. La raison dernière de la paix chrétienne, de la joie et de l'allégresse chrétiennes, c'est que la charité de Dieu a été versée dans nos cœurs par l'Esprit de Dieu qui nous a été donné. Nous avons nos garanties, nos larges sécurités. L'Esprit de Dieu
qui est le fruit de l'amour en Dieu nous a été donné ; il a été versé dans nos cœurs comme un parfum, et soit par la conscience intime qu'il nous donne de sa présence et de son action, soit par les dons surnaturels dont il est en nous le principe, il nous rend témoignage que nous sommes enfants de Dieu, aimés de Dieu. Notre paix et notre joie sont divinement appuyées ; si nous sommes les enfants de Dieu, si nous sommes aimés de Dieu, ne défierons-nous pas toute souffrance ?
Ainsi nous sont garanties et la joie du temps et l'espérance de l'éternité. Dieu ne saurait nous trahir, car il nous aime, il nous en donne l'assurance intérieure. Encore un esprit critique aurait-il pu observer que l'amour de Dieu est chose invisible, que le témoignage intérieur n'existe que pour celui qui l'a recueilli, et que le bénéfice des expériences surnaturelles ne se transmet pas à autrui, mais demeure incommunicable. Et l'Apôtre de mettre cet amour de Dieu en pleine lumière, par une démonstration telle que nul ne puisse la récuser. A ce point de vue, la légère différence grammaticale du latin et du grec laisse intacte la pensée de l'Apôtre : Ut quid enim Chnstus..."Ezi yàp Xp'.3--6?... Elle se confond avec la pensée de saint Jean : Et nos cognovimus et credidimus charitati quam habet Deus in nobis (I Joan., IV, 16). Voici, en effet, le titre de notre espérance, et la garantie que nous possédons d'être aimés de Dieu. Nous étions misérables, incapables de toute œuvre salutaire, sans pouvoir aucun pour le bien ; et cependant, à l'heure marquée de Dieu, le Christ, envoyé de Dieu, est venu mourir pour nous ; pour nous impies, méchants, éloignés de Dieu. Cela n'est pas vulgaire. Voici un homme simplement juste, et qui ne nuit à personne : qui consentira à mourir pour lui? — Voici un homme qui nous a fait du bien : il se recommande à nous davantage, et peut-être le souvenir de ses bienfaits nous fera-t-il affronter la mort pour lui. Mais ici les conditions sont bien différentes et la charité du Seigneur est placée en très éclatante lumière. II a élevé son amour au-dessus de toute contestation, et ga-
ranti par conséquent notre espérance, liée, selon la doctrine de saint Paul (verset 5), à sa charité pour nous. Nous étions pécheurs et souillés, le Christ ne s'est pas détourné de nous ; et l'heure de Dieu venue, il a donné son sang pour nous. Dès lors, aujourd'hui que nous sommes justifiés et lavés dans son sang, revêtus de sa beauté, comment par lui et grâce à lui, n'échapperions-nous pas à la colère de Dieu ? Nous étions les ennemis de Dieu : il a tellement voulu nous attacher à lui qu'il a livré son Fils à la mort, nous a rachetés, nous a réconciliés avec lui par le sang du Christ ; aujourd'hui que nous sommes réconciliés, unis au Christ, entrés dans sa vie, aujourd'hui que nous ne formons plus qu'une même chose avec lui, comment le salut de Dieu nous serait-il refusé ? Une fois de plus, l'Apôtre témoigne que la vie chrétienne escompte comme accomplies déjà les promesses de Dieu : elle n'a rien d'inquiet > ni de gémissant ; elle est allégresse, fierté, exultation, triomphe ; non sans douté qu'elle s'en fasse accroire, mais parce qu'elle se sent appartenir au Fils de Dieu.
La vie chrétienne, la vie du justifié n'est que joie, fierté, allégresse, exultation : sans doute ; mais n'y a-t-il pas dans cette doctrine un péril de témérité et de présomption ? L'humilité du justifié résistera-t-elle à la tentation ? Une sécurité orgueilleuse ne sera-t-elle point l'écueil d'une condition si haute ? Non, car au cours même de son exposé, huit fois en quelques versets, saint Paul rappelle que c'est par le Seigneur que nous avons tout reçu, et que ce n'est qu'en lui que nous possédons avec sécurité le bienfait de Dieu : Per Dominum ( 1 ) ; per quem (2) ; per ipsum ; in sanguine ipsius (9) ; per mortem Filii ejiis ; in vita ipsias (10) ; per Dominum nostrum : per quem reconciliationem accepimus (11). Cette affectation singulière de tout rapporter à Notre-Seigneur Jésus-Christ n'a d'égale que celle que nous devrons signaler dans l'épître aux Ephésiens, I, 3-15 ; elle prépare les enseignements qui vont suivre. Car d'affirmer que tout bien surnaturel nous vient de la médiation de Notre- Seigneur Jésus-Christ, cela peut s'entendre en ce sens que le
Seigneur a conquis toute richesse surnaturelle, qu'il nous la communique et nous la fait partager, comme fait un ami avec son ami. Mais il y a plus ici qu'une communication affectueuse ; il y a une véritable communion vitale : nous entrons, par la justification, dans la vie même et dans l'être du Seigneur, nous sommes vraiment quelque chose de lui.
12 Propterea sicut per unum hominem peccatum in hune mundum intravit, et per peccatum mors, et ita in omnes homines mors pertransiit, in quo omnes peccaverunt : is usque ad legem enim peccatum erat in mundo : peccatum autem non imputabatur, cum lex non esset. i* Sed regnavit mors ab Adam usque ad Moysen etiam in eos, qui non peccaverunt in similitudinem praevaricationis Adae, qui est forma futuri. 15 Sed non sicut delictum, ita et donum : si enim unius delicto multi mortui sunt : multo magis gratia Dei et donum in gratia unius hominis Jesu Christi in plures abundavit. 16 Et non sicut per unum peccatum ita et donum : nam judicium quidem ex uno in condemnationem : gratia ex multis delictis in justificationem. i7 Si enim unius delicto mors regnavit per unum : multo magis abundantiam gratiae, et donationis, et justitiae accipientes, in vita regnabunt per unum fesum Christum. is Igitur sicut per unius delictum in omnes homines in condemnationem ; sic et per unius justitiam in omnes homines in justificationem vitae. i9 Sicut enim per inobedientiam unius hominis, peccatores constituti sunt multi : ita et per unius obeditionem, justi constituentur multi. 20 Lex autem subintravit ut abundaret delictum. Ubi autem abundavit delictum, superabundavit gratia, 21 ut sicut regnavit peccatum in mortem : ita et gratia regnet per justitiam in vitam aeternam, per Jesum Christum Dominum nostrum.
Ainsi assistons-nous à une revanche de Dieu sur le mal. Or, une revanche n'est pas une diversion ; elle doit être remportée sur le terrain même où a été subi l'échec. La revanche sera plus complète encore et plus éclatante, si elle parvient