LA REVANCHE DIVINE
que la mort, fruit du péché, a sévi sur ia nature humaine depuis Adam, le premier pécheur, jusqu'à Moïse, le héraut de la loi mosaïque ; et, fait plus expressif encore, la mort a exercé son empire sur ceux-là mêmes qui ne se sont rendus coupables d'aucun péché personnel et n'ont point marché sur les traces du premier pécheur, Adam. Les justes, les enfants, ceux qui n'ont eu ni le loisir, ni la volonté d'une faute personnelle, sont morts comme les autres : n'est-ce pas un signe que la nature tout entière est déchue et pécheresse, empoisonnée dans sa source ?
Et l'Apôtre achève cette première partie de son exposé par une sorte de conclusion : le premier Adam est le type du second, l'humanité a été ramassée et recueillie tout entière deux fois : une première fois en Adam, et elle a hérité de sa déchéance, Adam nous ayant transmis, avec la vie naturelle, le péché et la mort ; une seconde fois, en Notre-Seigneur Jésus-Christ, en qui elle bénéficie de la rédemption et de la justice restituée par le second Adam.
Mais il ne suffit pas à la revanche divine de calquer le procédé par lequel est venu le péché : le triomphe de Dieu sera bien plus éclatant encore si, à côté des ressemblances, se rencontrent des différences ; si la portée et l'étendue de la Rédemption dépassent l'effort du mal; si Dieu nous restitue par le second Adam plus que nous n'avons perdu dans le premier ; enfin si l'Eglise, devant l'œuvre réparatrice accomplie par son Epoux, est contrainte de s'écrier : O cerfe necessarium Adae peccatum, quod Christi morte deletum est ! O felix culpa, quae talem ac tantum meruit habere redemptorem ! Ce n'est pas la même chose pour l'humanité d'avoir à sa tête un homme ou un Homme-Dieu ; de recevoir de son chef la. mort ou la vie... Mais il vaut mieux suivre la pensée de l'Apôtre.
Il n'en va pas de même, nous dit saint Paul, de la chute, et de la grâce. Il a suffi de la chute d'un seul, qui n'était qu'un homme, pour entraîner la chute de sa postérité ; comment la charité de Dieu et la grâce méritée par le Seigneur
ne se répandraient-elles pas à flots, elles aussi, sur toute l'humanité qui voudra ! Il y a assez de vie et de mérite pour la sauver tout entière : e''ç iroùr KoXkoù:; . Le Seigneur est plénitude et cette plénitude s'épanche sur toute l'humanité sans s'épuiser.
Autre différence entre l'effusion du péché et le bienfait de la justice. Le point de départ du jugement et de la condamnation, c'est l'unique faute qui a déterminé, à elle seule, la chute de la nature humaine ; au lieu que le bienfait de Dieu efface toutes fautes antérieures, l'originelle et les actuelles, sans rien laisser que la justice à l'âme régénérée. Ainsi d'un côté, la mort, introduite par un seul, a exercé son empire maudit ; il convenait donc que, grâce au Seigneur, l'abondance de la justice se répandant sur nous nous valût la vie éternelle et un royaume sans fin : ut qui in ligno vincebat, in ligno quoque vinceretur.
On sent que l'Apôtre est fier de l'habileté rédemptrice et qu'il se complaît dans un parallèle on se traduit si visiblement le triomphe de Dieu : il y a, en effet, une ironie divine dans le soin de reproduire en la Rédemption les circonstances de la chute. Les deux versets 18 et 19 forment une récapitulation de ce qui a précédé et mettent face à face le premier Adam et le second, .la désobéissance de l'un et l'obéissance de l'autre, le péché et la justice, la mort d'une race et la vie de l'humanité.
Dans cette large comparaison entre le premier et le second Adam, dans ce tableau en raccourci de l'histoire humaine, il pouvait sembler, à un Juif surtout, qu'une mention, du moins, était due à Moïse et à la loi (Gai., III, 19). N'y avait-il pas exagération à concentrer tout l'intérêt dans le seul conflit des deux Adam ? N'était-ce pas justice de faire une place à la loi ? La loi de Moïse est-elle donc un élément négligeable, et n'a-t-elle pas eu son rôle dans ce duel tragique du péché et de la justice ? Oui, sans aucun doute, répond fort nettement l'Apôtre, la loi a joué son rôle : le rôle d'un auxiliaire inattendu pour le péché. — Il nous faut pa-
tienter jusqu'au chapitre VII, pour bien comprendre tout ce qui est enveloppé dans la brièveté de cette réflexion : Lex sabintravit ut abundaret delictum. Mais déjà nous reconnaissons le caractère et la condition de la loi. La loi et le régime inauguré par elle n'existent pas pour eux-mêmes. La fonction de la loi est provisoire et occasionnelle, elle n'a rien de premier, ni d'essentiel, ni d'éternel. Elle s'est glissée de façon presque subreptice dans la trame des choses. Elle fut une disposition divine, et par conséquent ordonnée pour le bien ; elle a sans doute contribué à la sainteté dans l'Ancien Testament et mérité tout le bien que dit d'elle le Psaume CXVIII; mais le bien qu'elle accomplissait ne venait pas d'elle, il venait d'une part de grâce et de christianisme accordée par avance, dès avant le Seigneur, et par ses mérites prévus. De ce bien, dès lors, la loi ne peut s'enorgueillir. Et il ne lui reste, comme loi, que la fonction malfaisante de provoquer le mal et d'accroître le péché. Elle a été un ferment de péché; historiquement et de fait, dans le duel du péché et de la justice, elle s'est rangée du côté du péché. Oh ! entendons-nous bien, ce n'est pas que Dieu soit coupable et inattentif ; ce n'est pas qu'il provoque le péché, ni qu'à son insu il travaille contre lui-même. Aussi longtemps que la loi s'appuie sur le Christ qu'elle prépare et de qui elle bénéficie déjà, la loi est un élément et un facteur du bien. Mais telle n'est pas la prétention juive. Pour le mosaïste, la loi, c'est la loi toute seule, là loi sans la grâce et sans Jésus-Christ, le code religieux et rien de plus. Et c'est pour elle que le Juif revendique, comme le feront les pélagiens, l'absolue efficacité, la pleine suffisance afin de réahser en l'homme la justice.
Selon l'Apôtre, la loi ainsi entendue ne fait pas une époque. Elle n'est qu'un incident, un fait historique, réduit, tardif, Hmité, et, si elle est isolée de la grâce qui ne vient que de Jésus-Christ, un élément malfaisant. Ne croyons pas qu'il y ait ici un paradoxe violent, ni un artifice de polémique : c'est une appréciation mûrie que nous avons trouvée déjà chez saint Paul, lorsqu'il disait aux Corinthiens : Stimulus
mortis peccatum est, virtus vero peccati lex (I Cor., XV, 56); et aux Galates (III, 19) : Propter transgressiones posita est. En effet, la loi seule n'est qu'en vertu du péché ; dans son être froid et strict, elle prête sa force au péché, elle est facteur de colère, elle irrite le penchant mauvais. Dieu ne l'a pas donnée dans ce dessein, non ; mais historiquement, et à elle seule, la loi n'a fait que multiplier et faire abonder le péché. L'affirmation de l'Apôtre est rigoureusement, vraie. Si Dieu pouvait être vaincu, il l'eût été par cette coalition de la loi et du péché : la loi provoquant l'abondance du péché, la loi élevant elle-même le plus haut possible la digue qui prétend s'opposer à la grâce de Dieu. Elle eût découragé Dieu même ; mais voici qu'en élevant l'obstacle, elle n'a fait que marquer à la tendresse infinie la hauteur qu'elle devait atteindre et dépasser, pour se répandre quand même : le fleuve a pris son temps, et l'heure venue, les grandes eaux, comme un torrent, ont rompu la digue et emporté tout obstacle, quasi aquae maris operientes. Le péché avait abondé, la grâce surabonda, triomphant par sa puissance souveraine de tout ce que la coalition du péché et de la loi avait accumulé devant elle, et dépassant de quinze coudées et plus les montagnes amoncelées. Ah ! la grande, la bénie révolution ! Que la revanche de notre Dieu est complète ! Le péché avait régné et fait régner la mort avec lui ; aujourd'hui la grâce de Dieu triomphe à son tour, assurant aux hommes, en Notre-Seigneur Jésus-Christ, la paix, la joie, la vie éternelle. Et au Heu que le péché d'Adam n'a fait que suivre péniblement le cours des siècles et infecter, l'un après l'autre, tous ceux qui naissent d'une nature souillée ; voici que le fleuve de la grâce et de la vie a rebroussé chemin, il a reflué vers sa source ; la beauté surnaturelle du Seigneur remontant le cours du temps a rejailli sur ses ancêtres et sanctifié dès l'origine du monde les justes qui l'ont précédé : Agnus occisus ab origine mundi.
Il n'y a vraiment rien à ajouter à la doctrine de l'Apôtre ; encore pouvons-nous observer, pour terminer le long parai-
lèle institué par lui entre les deux chefs de l'humanité, que nous appartenons plus réellement, plus profondément à Notre-Seigneur Jésus-Christ qu'au premier Adam. Il est vrai que je suis greffé en Adam, que ma vie individuelle est un prolongement et comme un retentissement de la sienne. Mais enfin, cette vie adamique que je porte en moi est à moi, elle est indépendante et se suffit. La cause n'est pas contenue dans son action : elle s'est retirée sans que j'aie pour cela cessé de vivre. Ma vie chrétienne est d'autre sorte, ma suture au Christ est plus étroite, et l'adhésion vitale plus profonde. Je ne communie pas à un mort : Christus resurgens jam non moritur. Et non seulement la vie surnaturelle ne me vient que de lui seul et sans intermédiaire, mais elle ne m'est pas donnée une fois pour toutes : elle ne se continue, s'alimente et se soutient que par un appel constant et un retour de toutes les heures à sa source bénie : à toute heure je puise, à toute heure je reçois. Cette vie surnaturelle tient tellement à Dieu qu'elle ne saurait cesser de dériver de lui. Là je ne suis jamais adulte, mais toujours petit, toujours naissant, recevant sans cesse et sans trêve ; sujet, en une mesure, aux conditions de la vie divine oti le Fils ne cesse d'être engendré du Père, où l'Esprit ne cesse de procéder du Père et du Fils.
l'affranchissement du péché
N'est-ce pas chose regrettable que ceux qui, en ces derniers temps, ont recherché curieusement en quoi consiste l'essence du christianisme, l'aient définie selon l'arbitraire de leur propre pensée, au lieu d'en demander l'expression authentique aux pages que nous lisons ? N'est-il pas vrai qu'elles contiennent une haute leçon de psychologie surna-
turelle, et donnée par une compétence supérieure ? Pour l'Apôtre, être justifié, ou, en d'autres termes, être chrétien, c'est être et tenir à Dieu par Notre-Seigneur Jésus-Christ : en cela consiste la révolution religieuse apportée à l'homme avec l'Evangile. Déjà graduellement, pas à pas, nous a été définie l'allure intérieure du chrétien : la paix, la joie, dans la certitude d'être aimé de Dieu (chapitre V).
Vient ensuite là liberté ; la liberté qui consiste dans l'affranchissement de nos deux anciennes servitudes, le péché et la loi, coalisées pour nous réduire. La vie nouvelle qui nous est donnée en Notre-Seigneur Jésus-Christ ne saurait se dérouler et s'exprimer comme notre vie ancienne. Aujourd'hui que nous appartenons à la vie du Seigneur, nous échappons au péché (chap. VI) ; nous échappons à la loi (chap. VII).
1 Quid ergo dicemus ? Permanebimus in peccato ut gratia abundet ? 2 Absit. Qui enim mortui samus peccato, quomodo adhuc vivemus in illo ? s An ignoratis quia quicumque baptizati sumus in Christo Jesu, in morte ipsius baptizati sumus ? ^ Consepulti enim sumus cum illo per baptismum in mortem : ut quomodo Christus surrexit a mortuis per gloriam Patris, ita et nos in novitate vitae ambulemus. s 5/ enim complantati facti sumus similitudini mortis ejus : simul et resurrectionis erimus. ^ Hoc scientes, quia vêtus homo noster simul crucifixus est, ut destruatur corpus peccati et ultra non serviamus peccato. 7 Qui enim mortuus est, justificatus est a peccato. s 5/ autem mortui sumus cum Christo : credimus quia simul etiam vivemus cum Christo : 9 scientes quod Christus resurgens ex mortuis jam non moritur, mors illi ultra non dominabitur. 10 Quod enim mortuus est peccato, mortuus est semel : quod autem vivit, vivit Deo. n Ita et vos existimafe, vos morfuos quidem esse peccato, viventes autem Deo, in Christo fesu Domino nostro. 12 Mon ergo regnet peccatum in vestro mortali corpore ut obediatis concupiscentiis ejus. 13 Sed neque exhibeatis membra vestra arma iniquitatis peccato : sed exhibete vos Deo, tanquam ex mortuis viven-