LE CONFLIT HUMAIN
me captivent ; et si je ne suis secouru, cette partie impuissante, qui semblait vouloir se porter au bien, ne peut rien faire pour ma délivrance : elle écrit seulement ma condamnation ». (Bossuet, Sermon sur la Conception de la sainte Vierge; Ed. Lebarq, I, 246).
Nous savons par quel procédé, à l'origine, Dieu avait corrigé ce déséquilibre, nécessaire, il faut le reconnaître, dans une nature telle qu'est la nôtre. En affranchissant l'homme de la mort et de la souffrance, Dieu l'avait aussi garanti contre la convoitise par le frein d'or de l'intégrité primitive ,* pour parler sans figure, la raison et la volonté étaient, par une grâce préternaturelle, maintenues éveillées, attentives, assez promptes, assez fortes pour n'être ni devancées, ni surprises, ni obscurcies, ni affaiblies, ni circonvenues par l'attrait du bien sensible. Dieu régnait sur la raison, la raison régnait sur la portion inférieure ; il y avait ordre, monarchie, maîtrise, gouvernement de soi.
L'homme vient à pécher ; il perd avec la grâce de Dieu les glorieuses immunités qui y étaient attachées ; aussitôt le conflit, qui n'avait été jusque là conjuré que par une vigueur surajoutée et préternaturelle, apparaît flagrant chez Adam et dans toute sa postérité : voici l'homme sollicité à la fois par ses deux volontés, entraîné par le bien sensible, incapable « s'il n'est secouru » de résister à l'attrait des choses inférieures, et aux passions qui le tyrannisent ; son intelligence obscurcie, sa volonté débile sont devenues impuissantes à réagir efficacement contre l'appel violent du plaisir ; il n'y a plus en lui ni la santé qui consiste dans la coordination harmonieuse des fonctions de l'être vivant, ni la liberté qui est l'affranchissement des servitudes basses et le pouvoir d'obéir à l'intelligence. C'est le conflit humiliant ; c'est, au centre même de l'homme, la souffrance, la contradiction ; et il n'est pas une doctrine, ni une économie religieuse digne de ce nom qui n'ait pour dessein de réduire ce désordre, et de restituer à l'homme sa santé morale. Nous estimerons le bienfait d'une doctrine ou d'une intervention dans la mesure
même où elle contribuera à apaiser ce douloureux conflit qui nous divise contre nous-mêmes. Or la loi, telle que l'entend le mosaïsme, ne fait rien dans ce but. Non seulement elle ne corrige ni n'apaise rien, mais elle n'intervient que pour signaler le conflit, et l'exaspérer encore.
Notre situation de fait une fois reconnue, observons, en effet, la fonction de la loi. Tout d'abord, c'est d'elle, c'est de la loi, que j'ai appris le péché. Telle est la première efficacité de la loi ; elle nous enseigne et le mal du péché, et le mal de la racine du péché, la convoitise. Ceci peut et doit s'entendre de la loi écrite et aussi de la loi de la conscience, de la loi telle qu'elle est entendue par les Juifs, isolée de tout ce qui nous aide à l'accomplir. Et la réflexion de l'Apôtre est rigoureusement vraie : il l'expliquera pourtant encore dans la suite.
J'ai reçu de la loi la connaissance du mal, la connaissance de la racine du mal en moi, l'interdiction prononcée contre l'une et l'autre. Ah ! si j'étais un être normal, sain, équilibré, cette connaissance ne me serait qu'un pur bienfait, et ma vie tout entière s'emploierait à exclure le péché, à éliminer la convoitise du péché, à obéir à la loi. Mais en moi, être incliné au sensible, la loi n'a fait qu'ajouter un surcroît à la passion et au désordre. En même temps qu'elle m'a fait connaître le mal, elle est devenue l'auxiliaire inattendu du pouvoir tyrannique du péché et a accru la convoitise. Le mal, en moi, s'est servi de la loi elle-même pour me faire désirer plus vivement ce qui était proscrit par elle.
Nitimur in veiitum semper, cupimusque negata. N'eût été la loi, le péché était contre moi sans force. Et il fut un temps où la loi ne m'était pas connue. Chacun de nous, au cours de toute une période de sa vie, a porté en soi le désordre d'une nature déchue, et des penchants sensibles et pervers, sans que cela pût être imputé à faute. Le germe du mal est en nous avant que nous sachions ce qu'est le mal : Vidi ego et expertus sum zelantem parvulum, dit saint Augustin (Conf., 1. I, c. VII) : nondum loquebatur, et intuebatur pallidus amaro aspectu collactaneum suum. Mais dans l'ignorance
de la loi, ce désordre demeure matériel. Vienne la loi ; le pouvoir du péché se servira de la loi elle-même, afin de convertir ce désordre matériel en une faute et une réelle iniquité. Et de cette collusion de la loi et du péché, ligués ensemble contre nous, je périrai, moi ; cette même loi, naturelle ou écrite, qui de soi et dans la pensée de Dieu est donnée pour la vie, me donnera la mort, La convoitise intérieure que je porte en moi aura été provoquée et attisée par la prohibition ; le pouvoir du péché se sera appuyé sur la loi, afin de donner de belles couleurs à ce que la loi m'interdit ; car ce que la loi m'interdit, c'est un bien, c'est le bien de mes sens, un bien à qui la défense donne des charmes nouveaux. Pourquoi est-elle venue, cette loi importune, me faire connaître le péché, me faire connaître la convoitise, m'interdire l'un et l'autre, parer même l'objet défendu de séductions nouvelles sans me donner aucune force pour résister, et par tous ces moyens, me livrer en victime au mal tout puissant ? Ce n'est pas le procès de la loi en elle-même que l'Apôtre veut instituer, mais la critique de l'insuffisance de la loi, si elle est réduite à elle seule, Si elle demeure juive et pélagienne. Je ne veux pas, dit saint Paul, décrier la loi, alors même que je constate qu'elle ne suffit pas ; ni la rendre odieuse, alors même que je remarque l'habileté perfide avec laquelle le mal l'a détournée de son intention. On ne saurait rien conclure de tout ce que nous avons dit, si ce n'est la perversité du mal, la faiblesse de l'homme, et l'inefficacité de la loi, lorsqu'elle est isolée de la grâce. La loi, en elle-même est sainte : ses prescriptions sont saintes, justes et bonnes. Mais alors est-ce donc que le bien m'est devenu mal et poison ? Est-ce lui qui a causé ma mort ? Eh non ! ce n'est pas le bien qui est en faute ; ce qui est uniquement en cause, c'est le mal, le péché, le pouvoir tyrannique et pervers qui s'exerce dans le monde, et qui exploite à son profit le désordre de ma nature. Afin de montrer ce qu'il est et de traduire toute sa perversité, il s'est servi du bien lui-même pour me donner la mort ; et au lieu que la bonté de Dieu tire le bien
du mal, le péché a donné toute sa mesure en faisant servir le bien au mal, et la loi elle-même aux fins du péché.
Il est facile maintenent de reconnaître la marche de l'Apôtre au cours de ce chapitre que l'on a souvent peu compris : Tout d'abord il a affirmé que le christianisme nous affranchit de la loi (versets 1-6) ; en second lieu, il a institué le procès de la loi (versets 7-11) ; puis la justification de la loi (versets 12-14). Désormais et jusqu'à la fin du chapitre suivra la description de notre servitude sous le seul régime de la loi.
Depuis que l'Apôtre a commencé le procès de la loi, il n'a cessé, il ne cessera jusqu'à la fin de parler comme d'une condition personnelle à lui, de ce conflit de moralité intérieure, qui est le problème de toute conscience. Il a traduit et fixé, en un tableau immortel, un drame qui se répète en chacun de nous. — C'est entendu, dit-il, nous n'en disconviendrons plus, nous ne maudirons pas la loi. Elle est spirituelle, il est vrai. Mais pour moi, — et c'est bien à moi qu'elle s'adresse, n'est-ce pas ? — ce caractère spirituel de la loi n'est qu'un piège de plus. Car avant le baptême, avant le christianisme, je suis un être charnel, et partant en désaccord foncier avec la loi. Je suis sujet à toutes les convoitises de la chair ; esclave, et, par le fait de cet Adam qui m'a donné la vie, livré au pouvoir du péché. Vous m'offrez la loi, la loi qui est spirituelle ; mais comment ne voyez-vous pas qu'il me faudrait autre chose, c'est-à-dire la destruction, par une mort intérieure, de tout ce qui en moi date de ma naissance même, en un mot une édition nouvelle de ma nature ? Aussi longtemps que vous ne m'aurez pas changé, moi, rien ne sera fait, et la contradiction sera éternelle.
Je suis esclave, en effet. Et le propre de l'esclave, c'est de ne pas s'appartenir. Il est l'homme et la chose d'autrui. Ne lui demandez pas raison de ce qu'il fait, il ne comprend pas ; ce n'est pas sa pensée qui le guide ; ce n'est donc pas à lui, mais au pouvoir qui s'est substitué à lui, qu'il faut demander raison. Si vous trouvez dans sa conduite des inco-
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hérences et des contradictions, ne vous en prenez pas à lui: il est esclave, vous dis-je, et à la merci d'autrui. C'est mon cas, dit l'Apôtre. Je ne comprends pas, ni ne m'explique ce que je fais. Je fais, non le bien que je veux, mais le mal que je ne veux pas ; le poids du corps, le désordre de ma nature, les tyrannies de la convoitise me détournent de ce que je veux, et m'entraînent violemment à ce que je ne veux pas. Par les portions hautes et encore intactes de ma pensée, 11 est des choses que j'aime, il en est d'autres que je hais. Ainsi je rends quand même hommage à la bonté de la loi, et témoigne que si je fais le mal, c'est parce que je suis esclave de ce pouvoir de péché que je porte en moi. Mais l'être inférieur m'entraîne, et emporte, dans son impur et violent tourbillon, les nobles mais inefficaces répugnances de ma pensée €t de ma volonté.
18 Scio enim quia non habitat in me, hoc est in carne mea, bonum. Nam velle adjacet mihi ; perficere autem bonum, non invenio. i9 Non enim quod volo bonum, hoc facio : sed quod nolo malum, hoc ago. 20 Si autem quod nolo, illud facio: jam non ego operor illud, sed quod habitat in me, peccatum. 21 Invenio igitur legem, volenti mihi facere bonum, quoniam mihi malum adjacet. 22 Condelector enim legi Dei secundum interiorem hominem : 23 video autem aliam legem in membris meis, repugnantem legi mentis meae, et captivantem me in lege peccati, quae est in membris meis. ^'^ Infelix ego homo, quis me liberabit de corpore mortis hujus ? 25 Gratia Dei per Jesum Christum Dominum nostrum. Igitur ego ipse mente servio legi Dei : carne autem legi peccati.
Nul n'a marqué d'un trait plus profond et plus exact ce désordre de notre nature, cette contradiction intérieure qui est sans remède sous le régime de la loi, et qui survit partiellement au baptême, nous le savons trop : du moins, après le baptême, nous portons en nous de quoi en triompher. Mais jusque là, je sais, je sens qu'en moi, dans ma chair sollicitée
par l'attrait des sens et la convoitise, ce n'est pas le bien qui habite. L'indice en est évident : non seulement je connais le bien, par la loi et par ma pensée qui applaudit à la loi ; mais, à raison de ce qui reste d'accord entre ma pensée et ma volonté, je veux le bien. Hélas, je le veux d'un vouloir inefficace et gémissant ; je ne trouve pas en moi la force d'accomplir ce que je vois, ce que je veux. Dans l'être disjoint et brisé que je suis par une chute ancienne, il y a rupture persistante et discontinuité, faiblesse et déséquilibre : un poids d'inertie maudite paralyse et déconcerte l'effort de ma volonté ; paresse, instabilité, inattention, surprise, passion, ce sont les noms variés de cette faiblesse intérieure qui me fait accomplir le mal que je hais, et omettre le bien que j'aime. Et s'il en est ainsi, si dans l'ordre de l'action, ma volonté est sans cesse contredite par les défaillances de mon acte, n'estce pas la preuve décisive de mon esclavage ? N'est-ce pas l'indice que quelqu'un s'est glissé en moi, et a usurpé la direction pratique de ma vie ? Ce n'est pas moi qui agis^ c'est le mal qui est en moi et me fait agir à son gré.
Partout ailleurs l'esclavage est extérieur. L'homme ne peut user contre l'homme que d'entraves et de contraintes physiques ; la violence la plus acharnée ne saurait forcer la volonté. Tunde Anaxarchi follem, disait le Stoïcien, Anaxarchum enim non tandis. La volonté peut se rire de toutes les tentatives extérieures, et tout martyr triomphe : on ne l'a pas fait vouloir. Le caractère singulier et vraiment tragique de l'esclavage décrit ici, c'est qu'il est intérieur à moi. Le péché a chez moi des intelligences : sa contrainte s'applique non pas de l'extérieur à mes membres, mais elle agit sur mes puissances intimes par une sorte de possession physique et de mainmise ; elle déconcerte le principe même de mes actes et la source de mes énergies. Ma servitude est au dedans> elle s'aggrave de la profondeur même de cette région de mon âme où le mal s'est établi. La loi est lumière et doctrine : je vois. La loi est précepte et obligation ; je veux comme elle. Seulement, alors que je veux faire le bien, je trouve en mot