LA VIE SURNATURELLE
Il est presque décourageant de le dire, mais il faut néanmoins l'avouer pour être exact, tout ce qui précède n'est encore que préliminaire : soit les quatre premiers chapitres où l'Apôtre nous a enseigné la faillite commune du judaïsme et de la gentilité, puis, dans la formule de la justification (III, 21, 22), le procédé selon lequel Abraham lui-même est devenu l'ami de Dieu ; soit même les trois chapitres qui viennent de nous apprendre les habitudes intérieures de la vie chrétienne : la paix avec Dieu, la joie, l'espérance daiis l'union au Seigneur, la liberté dans l'affranchissement et du péché et de la loi. Ce n'est encore la vie surnaturelle que par son côté négatif, ou dans son effet ; le chapitre VIII achève toute cette doctrine, et nous définit la vie surnaturelle par les réalités positives dont elle implique en nous la présence et l'action ; disons-le, dût notre parole sembler téméraire : par l'intimité étroite et la glorieuse parenté où elle nous établit avec Dieu. Par la foi, par le baptême, nous avons reçu en Notre-Seigneur Jésus-Christ une vie nouvelle, désormais affranchie du joug du péché et de la tyrannie de la loi ; encore cette vie doit-elle être animée, mise en mouvement, guidée dans ses œuvres par une influence intérieure qui en soit l'âme et la raison. La vie, en effet, est essentiellement activité intérieure, spontanée, immanente à l'être vivant qui, dès lors, est à la fois cause, lieu et terme de son action. Avant d'entrer dans cette considération nouvelle, l'Apôtre conclut par une réflexion dernière la doctrine du chapitre précédent.
1 Nihil ergo nunc damnationis est Us, qui sunt in Christo Jesu : qui non secundum carnem ambulant. 2 Lex enim spi~ ritus vitae in Christo Jesu liberavit me a lege peccati et mortis. 3 Nam quod impossibile erat legi, in quo infirmabatur per carnem : Deus filium suum mittens in similitudinem car-
nis peccati, et de peccato damnavit peccatam in carne, * ut justificatio legis impleretur in nobis, qui non secundum carnem ambulamus, sed secundum spiritum. s Qui enim secundum carnem sunt : quae carnis sunt, sapiunt ; qui vero secundum spiritum sunt : quae sunt spiritus, sentiunt. 6 Nam prudentia carnis, mors est : prudentia autem spiritus, vita et pax. 7 Quoniam sapientia carnis inimica est Deo : legi enim Dei non est subjecta ; nec enim potest. s Qui autem in carne sunt, Deo placere non possunt. 9 Vos autem in carne non estis, sed in spiritu : si tamen spiritus Dei habitat in vobis. Si quis autem Spiritum Christi non habet : hic non est ejus. lo Si autem Christus in vobis est : corpus quidem mortuum est propter peccatum, spiritus vero vivit propter justificationem. 11 Quod si Spiritus ejus, qui suscitavit Jesum a mortuis, habitat in vobis : qui suscitavit Jesum Christum a mortuis, vivificabit et mortalia corpora vestra, propter inhabitantem Spiritum ejus in vobis.
II est vrai, dit-il, que j'acquitterai la dette de la mort, il est vrai aussi que ma chair est encore sollicitée, même après le baptême, par l'attrait du bien sensible ; cependant la victoire de Dieu est parfaite, et à ceux qui sont dans le Seigneur et vivent de sa vie, il ne reste plus matière à condamnation ni à jugement. (Le Qui non secundum carnem ambulant, n'est pas dans le texte original et a été emprunté au verset 4). La raison décisive pour le baptisé de la paix, de la joie et de l'espérance où il est établi, c'est qu'il appartient à l'être et à la vie du Seigneur, qu'il est une créature nouvelle, la chair de la chair du Christ, et que Dieu selon la dernière prière du Sauveur, ne distingue plus entre son Fils et les élus : dilectio qua dilexisti me, in ipsis sit, et ego in ipsis (Joan,, XVII, 26). Christianisme débile et chétif celui qui n'a souci que du moi, de ses états sensibles, de ses anxiétés vaines, de ses menues inquiétudes, de ses puériles tristesses, de ses misérables délaissements. Comme nous excellons à rapetisser les œuvres de Dieu ! Nihil damnationis est iis qui sunt in Christo Jesu.
Et voici pourquoi en nous qui sommes à Notre-Seigneur Jésus-Christ, il n'est plus de matière à jugement et à condamnation : c'est que maintenant le corps n'entraîne plus l'âme. Le baptisé est une créature nouvelle, il n'a plus rien à démêler avec la vie d'autrefois ; aujourd'hui il est recréé de fond en comble ; il jouit dans le Christ d'une vie nouvelle, et l'influence de l'Esprit de cette vie nouvelle l'a affranchi de la loi du péché et de la mort. Il est naturalisé dans le Christ. L'Esprit de cette vie nouvelle (le grec porte : la loi de l'Esprit de la vie dans le Christ Jésus), l'Esprit du Seigneur lui-même, l'Esprit qui est à la fois le lien de notre union au Seigneur et l'influence intérieure à laquelle dorénavant sont soumises les énergies de notre âme, cet Esprit a dépossédé l'usurpateur et nous a affranchis de la tyrannie du péché et de la mort. Car si j'ai échappé au péché, ne croyez pas que ce soit pour m'appartenir : la condition de la créature n'est pas d'être à soi, de se suffire et de n'avoir, dans une triste et solitaire liberté, personne de qui elle puisse se réclamer. Ce ne serait là que la liberté d'Agar, dans le désert de Bersabée, la liberté de mourir de faim et de soif. Je n'ai cessé d'appartenir au péché et à la mort que pour être livré désormais au Christ et à la vie. Mais est-ce donc que j'ai échappé absolument aux chances du péché ? Est-ce que, par la chair et sa convoitise, le mal n'a pas conservé sur moi une part de son empire ? L'Apôtre ne vient-il pas de le reconnaître ? (VII, 25, b). Il est vrai, mais les conditions sont tout autres à dater de notre insertion en Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ce que la loi était impuissante à accomplir, ce en quoi elle échouait misérablement, parce qu'elle s'adressait à un être charnel, déséquilibré, incliné au mal, en un mot la soumission de l'homme au bien, Dieu l'a réalisé par une industrie de puissance et d'efficacité infinies. Il a envoyé son Fils, dans la réalité d'une chair sœur de notre chair et semblable à la chair du péché. Car le Fils de Dieu s'est dépouillé de toutes ses gloires, comme si elles lui eussent été importunes, et il s'est revêtu de toutes les infirmités de notre na-
ture compatibles avec sa mission de Rédempteur. II est venu dans la ressemblance de la chair de péché, afin de lutter contre le péché, Iv ô[ji.ot.co{jiaTi. o-apxèç àpiapTiaç xcd Tcspl ôtjJLapxiaç (la leçon grecque donne un sens plus facile), et d'offrir en sa chair l'expiation du péché : Ecce Agnus Dei, qui tollit peccatum mundi.
C'est ainsi que Dieu, nous l'avons vu déjà, prend sa revanche. Jusqu'alors la chair avait été élément et facteur de péché ; et voici que cette même chair devient, dans le Christ, l'agent de la destruction du péché. Sous la main de Dieu, elle sert victorieusement les fins du bien et de la loi. Dans la chair du Christ, le péché est frappé à mort ; désormais la justice de la loi, ce même programme de moralité sans cesse démenti, sans cesse déconcerté par le désordre de notre chair, se réalisera pleinement, grâce à la chair du Christ, en nous tous, baptisés, qui vivons sous l'influence et la direction de l'Esprit, non de l'homme et de la chair.
Il existe donc deux vies, définies tout d'abord par leur principe : l'une est selon la chair, selon l'homme, selon Adam qui nous l'a transmise ; l'autre est sous l'influence de l'Esprit. Les tendances et les directions de ces deux vies sont diamétralement opposées, et par conséquent exclusives les unes des autres.
L'Apôtre reprend et précise le thème du chapitre VI sur l'impossibilité pour le chrétien de revenir en arrière : la part de convoitise que le baptême laisse subsister en nous l'oblige à marquer l'opposition qui règne entre les deux vies, celle qui a précédé le baptême et celle qui le suit.
Les deux vies sont définies non seulement par leur principe, mais aussi par leurs tendances et leurs directions : tout en elles est divergent, opposé, incompatible. Ceux qui vivent selon la chair ont le souci des choses de la chair : ils escomptent les avantages du temps, les biens du monde, les désirs de l'égoïsme ; ceux qui vivent selon l'Esprit n'ont de goût qu'aux choses de l'Esprit. Mais encore quel est, et qui est cet Esprit ? L'Apôtre ne tardera pas à nous l'apprendre.