‹ Les Epitres de Saint Paul replaceés dans le milieu historique des Actes des Apot̂resChapitre 295 sur 663 · OPPOSITION DES DEUX VIES · texte numérisé non relu

OPPOSITION DES DEUX VIES

Pour le moment remarquons avec lui que les deux vies, différentes par leur principe, différentes par leurs tendances, le sont aussi par leur terme et leur aboutissement (cf. Joan.,. III, 6). Prudentia carnis, mors est — (la Vulgate a traduit le grec (pp6vYip.a, comme s'il était équivalent de ©povrio-K;, et introduit dans le texte un point de vue qui lui est étranger : le verset 5 et le verset 6, <ppovoLia-i,v, ■ (pp6v7ip.a, ne font allusion qu'aux préoccupations, j'allais dire aux songeries familières soit à la chair, soit à l'esprit) — les recherches et les soucis de la chair aboutissent à la mort ; les directions et les recherches de l'esprit nous conduisent à la vie et à la paix. Et la raison décisive qui fait aboutir à la mort les soucis de la chair, c'est que toutes les tendances de la vie dela chair sont hostiles à Dieu, La nature désordonnée, déséquilibrée, toute pénétrée d'égoïsme, ne saurait être soumise à Dieu sans se nier et se détruire elle-même : les exigences du moi sont impérieuses. Dès lors, ceux qui appartiennent à cette vie, et ceux qui, après le baptême, y retourneraient volontairement ne sauraient plaire à Dieu. Il faut choisir : l'égoïsme ou la charité. Et nous devons observer que si la nature est perfide, si elle ne consent jamais et ne saurait consentir à sa défaite, si elle excelle à se servir de toute concession obtenue pour réclamer davantage. Dieu, de son côté, est exigeant jusqu'à l'absolu : il n'existe point d'entente ni de conciliation possible entre Dieu et ceux qui vivent dans la chair.

Le court passage que nous venons de lire (5-8) n'est qu'une sorte de parenthèse, de forme plus pratique que doctrinale, oij l'Apôtre établit l'opposition des deux vies par l'opposition même de leurs tendances, l'exclusion nécessaire de l'une par l'autre, l'impossibilité absolue de les concilier; Il n'est rien de plus grave, ni qui mérite davantage la réflexion d'un chrétien.

L'exposé de la doctrine reprend maintenant ses droits;. Mais vous, les justifiés, les baptisés, vous n'êtes point dans: la chair, vous n'appartenez plus à la vie de nature ; le prin—

cipe, la condition, la direction de toutes vos activités est autre : vous appartenez à la vie de l'Esprit, c'est lui qui pénètre activement tout votre être et l'emploie à ses fins divines. Nous sommes déjà préparés à cette doctrine par la promesse du Seigneur en saint Jean (XIV, 16, 17) : Et ego rogabo Patrem, et alium Paraclitum dabit vobis, ut maneat vobiscum in aeternum, Spiritum veritatis queni mundus non potest acdpere,qma non videt eum nec scit eum: vos autem cognoscetis eum quia apud vos manebit, et in vobis erit. Que cette promesse se soit réalisée, nous le voyons bien au jour de la Pentecôte et depuis. Mais, de plus, la doctrine de l'inhabitation de l'Esprit de Dieu en nous dans la vie surnaturelle n'a cessé d'être supposée par l'Apôtre, au cours des pages que nous connaissons de lui : relisons la Première aux Corinthiens, III, 16, 17, et le chapitre XII en entier ; la Deuxième aux Corinthiens, III, 3, 6, 18 ; l'épître aux Galates, V, 13-26. Nulle part cependant l'Apôtre n'a développé cette doctrine avec plus d'amour et de plénitude qu'en ce chapitre VIII des Romains. Pour lui, si nous échappons au péché (chap. VI), si nous échappons à la loi (chap. VII), c'est afin de vivre désormais sous la souveraineté intérieure de l'Esprit de Dieu, « pourvu, dit-il, que l'Esprit de Dieu habite en nous ». Non que la vie surnaturelle puisse exister sans lui, mais parce que les baptisés eux-mêmes peuvent se dérober à l'Esprit et échapper à son influence.

La théologie catholique ne nous laisse ignorer aucune des réalités intérieures créées en nous par la vie surnaturelle et notre union au Seigneur : nous savons ce qu'est la grâce, ce que sont les vertus théologales, puis les vertus morales, les dons du Saint-Esprit, les béatitudes et les fruits. Ceux qui aiment la psychologie de l'ordre surnaturel feront bien de consulter le Docteur Angélique, dans la I* II", de la question LXII à la question LXX. Notre rôle consiste seulement à marquer, avec l'Apôtre, l'élément transcendant et absolument divin qui entre dans notre vie surnaturelle, et à un titre ^tel que là où il n'est pas, la vie surnaturelle n'existe pas non

l'esprit de dieu et son œuvre 665-

plus : Celui-là n'appartient pas au Christ, qui ne possède pas en lui l'Esprit du Christ.

L'Esprit du Christ ? Qu'est-ce à dire ? nous demandionsnous. La réponse est impliquée dans les versets qui suivent et dans le chapitre tout entier. C'est l'Esprit, l'Esprit de Dieu, l'Esprit du Christ, l'Esprit du Père, l'Esprit du Fils de Dieu. Les désignations sont précises : il s'agit donc de la troisième Personne de la très sainte Trinité. L'influence intérieure et nouvelle à laquelle appartient désormais ma vie n'est pas une tendance anonyme, un instinct impersonnel et sans raison, mais l'influence et le souffle de Dieu même. On dirait que, par une mystérieuse et divine disposition, les deux Personnes qui, envoyées par le Père, travaillent pour lui et amènent vers lui la famille humaine, se sont partagé l'œuvre de notre rédemption et successivement y ont apporté leur effort : le Fils d'abord, puis le Saint-Esprit : Nondum erat Spiritus datas, quia nondum erat Jésus glorificafus (Joan., VU, 39). Aujourd'hui que l'œuvre de la rédemption est achevée, le Fils de Dieu ayant fait sa part, l'Esprit de Dieu fournit la sienne. Il demeure réellement et substantiellement dans l'âme baptisée. Dès lors, je comprends le mystère de la vie nouvelle. Je m'explique bien pourquoi mon âme a été renouvelée par la grâce, par les vertus, par les dons, afin de fournir à son hôte divin une demeure moins indigne de lui. A une âme qui devrait être unie au Christ, ne fallait-il pas créer une dot qui l'élevât à la taille de son Epoux ? Et je comprends aussi, mon Dieu, à la lumière de ces enseignements de l'Apôtre, pourquoi vous m'avez fait une loi de la paix, une loi de la joie, une loi de l'espérance, pourquoi vous avez soustrait mon âme à la tyrannie du péché et au joug de la loi. Tout le mystère de votre tendresse s'éclaire à mes yeux. Je comprends la charte de ma vie nouvelle : être uni à Notre-Seigneur Jésus-Christ par l'Esprit de Dieu. Et l'Esprit de Dieu est en mon âme afin de créer, de maintenir et d'accroître cette union. Toute la doctrine de l'Apôtre s'illumine de ce rayon divin.

Et ne me dites pas que l'Esprit de Dieu est partout, qu'il remplit le monde entier et qu'il n'y a, dès lors, à cette présence nul privilège pour moi. Dieu est présent partout au titre de son action ; seulement regardez l'action qu'accomplit dans l'âme baptisée l'Esprit qui y demeure. — In per~ sonis proprietas, nous dit l'Eglise. Au sein de la Trinité bénie, chaque personne a son caractère propre et sa fonction .dans la vie de Dieu. Nous savons trop peu de chose de ce mystère; nous n'ignorons pas pourtant que c'est l'Esprit de Dieu qui en fait l'intimité profonde. Il est le baiser du Père et du Fils, le lien vivant des deux, le sceau de leur unité ; sa fonction personnelle est d'unir : in unitate Spiritus sancti. Et comme la vie surnaturelle nous fait entrer dans la famille ■divine, et que nous avons été baptisés au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, il se trouve que celui qui fait l'unité dans la Trinité, joignant par un lien incréé les deux Personnes dont il procède, est aussi celui qui joint dans la vie surnaturelle mon être tout entier à Notre-Seigneur Jésus- Christ. Il est le sceau de cette union : in quo (Christo) credentes signati estis Spiritu promissionis sancto, qui est pignus Tiereditatis nostrae (Eph., I, 13, 14). II est la garantie incréée de mon union au Seigneur, il est le gage de ma rédemption, il est mon titre à l'éternité. C'est lui qui me fait parler au Père avec les accents de son Fils : Spiritum adoptionis filiorum in quo clamamus : Abba, Pater ! Et nous appartenons tellement à ce monde divin que nous partageons ses conditions intimes, et que Ton parle de notre union à Dieii en des termes qui impliquent la circumincession divine : Nous sommes dans le Christ et le Christ est en nous ; nous sommes dans l'Esprit et l'Esprit habite en nous.

Et telle étant la charte divine de notre vie surnaturelle, comme nous l'avons dit déjà, notre communion à Notre- Seigneur Jésus-Christ par l'Esprit de Notre-Seigneur Jésus- Christ, il n'y a plus que cela au monde. Tout le reste n'est rien. Prenons notre parti de tout. Si le Christ est en vous, dit Il'Apôtre se souvenant encore des limitations stipulées au

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dernier verset du chapitre qui a précédé (VII, 25), si le Christ est en vous, et il ne peut être en vous que par l'Esprit de Dieu scellant votre union avec lui, qu'importe le retard apporté à la rédemption de notre corps lui-même ? Il est sans doute, partiellement, soumis encore à la convoitise, et il en sera parlé à partir du verset 12 ; il est soumis à la mort à cause du péché, mais qu'est-ce que cela fait, puisque l'esprit vit à cause de la justice ? Alors tout est sauvé, tout est virtuellement réparé. C'est la vie qui l'emporte dès maintenant, et qui demain, au jour de la résurrection, l'emportera de façon définitive. (Le texte grec est bien plus expressif : TÔ Se Tcveùpia t^'n Sià 8'-xa!.o(Tuv7\v, l'esprit qui est en nous est vie par la justification.) En quoi la mort de notre corps peut-elle nous nuire, dit l'Apôtre, tandis que nous portons en nous la vie, nous, baptisés ? Le vivant peut mourir, il est même voué à la mort ; mais la vie ne meurt pas, et nous portons la vie en nous.

En effet, si l'Esprit de ce Dieu qui a réveillé Jésus- Christ d'entre les morts habite en nous et anime notre vie, s'il est, comme nous l'avons reconnu, l'âme de notre âme, le sceau vivant de notre être surnaturel, le gage de notre éternité, le lien qui nous unit à Notre-Seigneur Jésus-Christ, l'hôte de notre temple intérieur ; le même Dieu qui a réveillé le Christ d'entre les morts, rendra quelque jour la vie à nos corps mortels, à raison même de cet Esprit qui est en nous, qui est vivifiant, Çwotcoioç, qui est dès lors un germe de vie, une garantie d'éternité. Un peu de patience seulement.

Voilà donc notre compte réglé avec la mort : il nous reste de le régler avec cette part de convoitise qui, selon le chapitre Vil, 25, survit en nous au baptême. 4

'^^Ergo, fratres, debitores sumus non car ni, ut secandiim carnem vivamus. is Si enim secundum carnem vixeritis, moriemini : si autem spiritu facta carnis morfificaverifis, vivetis. 14 Quicumque enim Spiritu Dei aguntur, ii sunt filii Dei. 15 Non enim accepistis spiritum servitutis iterum in ti~

more, sed accepistis spiritum adoptionis filiorum, in qao cla~ marnas : Abba (Pater). i6 jpse enim sipiritus testimonium reddit spiritui nostro quod sumus filii Dei. i7 Si autem filii, et heredes : heredes quidem Dei, coheredes autem Christi : si tamen compatimur, ut et conglorificemur.

Mais, s'il en est ainsi, si l'Esprit de Dieu est le lien de notre union à Notre-Seigneur Jésus-Christ, s'il est l'âme de notre vie nouvelle, le souffle et l'inspirateur de toutes nos œuvres, c'est donc à lui de donner partout le branle. Je vois le programme de ma vie surnaturelle. En dépit de cette part de convoitise que le baptême a laissée dans mes membres pour m'obliger à combattre, je n'ai plus rien à démêler avec la chair et la vie d'autrefois. A Dieu ne plaise que je revienne en arrière et que, déçu par l'égoïsme, je me dérobe à l'Esprit de Dieu pour réappartenir à des œuvres de mort î Non. Après être entré dans l'intimité de Dieu, il serait insensé de me détourner de la Tendresse, de la Beauté, de la Pureté ; et pour qui et pourquoi ? Désormais, la chair n'a plus rien à réclamer de moi. Elle vient trop tard. Afin de vivre éternellement, je réduirai de jour en jour et amènerai jusqu'à complète élimination, s'il se peut, tout ce qui en moi s'élève encore contre la vie de Dieu : Ceux-là, dit l'Apôtre dans une incomparable formule, ceux-là sont les vrais enfants de Dieu qui se laissent conduire par l'Esprit de Dieu. Toute la vie surnaturelle, qui a commencé par la foi et le baptême, se ramène à la docilité, à la souplesse, à l'abandon aux influences de l'Esprit de Dieu.

Il est à remarquer que l'Apôtre se sert de la forme du passif. Il ne dit pas : ceux qui agissent sous l'influence de l'Esprit de Dieu, ce qui serait exact d'ailleurs ; mais, voulant intimer davantage le devoir de la docilité et son absolue plénitude, il dit : ceux qui se laissent faire, ceux qui se laissent agir par l'Esprit de Dieu : aguntur. Et cette formule à jamais bénie, dans laquelle est recueilli tout le charme, tout le devoir de la vie surnaturelle, nous a été donnée par le plus

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actif de tous les hommes, par celui qui, avec saint Benoît et avec Abraham, a laissé dans le monde par sa doctrine et par ses œuvres la trace la plus étendue comme aussi la plus profonde. D'après saint Paul, la vie surnaturelle, l'être des enfants de Dieu, se résume dans la dépendance joyeuse, dans l'acquiescement intérieur à l'influence divine, dans un Adsum ! cordial donné à la voix de Dieu. Ceux qui se laissent faire, diriger, mener, ramener par l'Esprit de Dieu, ceux-là sont les enfants de Dieu. Il faut le redire. Il est bon pour nous de vivre dans cette lumière et de savoir exactement ce que Dieu attend de nous. II faut le redire aussi, parce que cette devise de Dieu est plus que jamais opportune aujourd'hui. Loin de nous la pensée de décourager les généreuses initiatives et d'inviter les hommes à s'endormir. Nous sera-f-il permis d'observer néanmoins que c'est la nature, en même temps que le siècle lui-même, qui trop souvent porte les bons eux-mêmes à se dépenser en mouvements multiples, en désirs véhéments, en tensions énergiques, en aspirations fiévreuses? A voir certaines vies chrétiennes, que trouver chez elles si ce n'est des empressements, des vivacités actives, des entassements de dévotions, un effort continu vers les indulgences et les mérites, un ouragan toujours déchaîné de toutes les énergies naturelles ? Elles sont sur un perpétuel qui-vive, et ne se satisfont que dans l'essoufflement. Et lorsque la journée se termine dans l'épuisement d'une activité excédée et haletante, il ne reste plus guère que la force de dire au Seigneur : « Vous devez être bien satisfait de moi : j'ai parlé, j'ai couru, je me suis dépensé beaucoup ». Et le Seigneur, lui, bénit quand même, parce qu'il voit bien, malgré l'alliage, l'élément de charité et de dévouement surnaturel qui est impliqué dans ces œuvres multiples ; mais peut-être reconnaît-il tout bas qu'un peu moins d'agitation vaudrait mieux et ferait mieux ses affaires ; et qu'après tout, la docilité à l'action supérieure et calme de l'Esprit de Dieu l'emporterait en efficacité sur cette activité fiévreuse, où il entre un peu de naturalisme et beaucoup de tempérament. Non est aequum

nos derelinquere verbum Dei et ministrare mensis, disaient les Apôtres, et ils déléguaient les diacres aux fonctions actives, en ajoutant : Nos vero orationi et ministerio verbi instantes erimiis. Ne peut-on penser que l'insuccès de bien des œuvres ne soit dû, en large partie, à la méconnaissance obstinée de ce principe surnaturel ? Jamais peut-être on ne s'est plus efforcé ; je n'ose dire : jamais on n'a moins réussi ; mais jamais du moins il n'y a eu plus de disproportion entre l'effort et le résultat. On s'est mépris sur la vraie forme de l'activité surnaturelle ; on s'est persuadé que tout consistait en discours, en œuvres, en agitation et en remuements : Non est volentis, neque currentis, sed miserentis est Dei. Commençons par mettre Dieu avec nous, sans cela toutes nos œuvres ne sont que naturalisme déguisé. La vraie activité surnaturelle ne consiste pas à organiser des manifestations, à s'emparer des journaux, à créer des courants d'opinion ; tout cela peut être combattu et contrefait ; mais peut-être les œuvres de Dieu, et celles même qui prétendent le servir, trouveront-elles un succès plus assuré, si, en même temps que les mains travaillent, les cœurs sont plus à Dieu. Comme il nous serait facile de reconnaître que dans l'attitude ici dessinée par l'Apôtre se trouve le secret de l'activité, le secret de la vraie liberté, le secret de la plus haute dignité surnaturelle ! N'est-ce pas là ce que nous demandons à Dieu par la voix de toute l'Eglise : Actiones nostras, quaesumus, Domine, adspirando praeveni, et adjavando prosequere, ut cuncia nostra oratio et operatio a te semper incipiat, et per te coepta fi niât ur ?

Malgré la longueur inusitée d'un tel commentaire, il est une réflexion que nous ne pouvons taire, et qui se présente d'elle-même à la pensée d'un lecteur attentif. Il n'est question à partir du verset 14, oti nous sommes parvenus, que de la formation dans le chrétien de l'enfant de Dieu. A huit reprises en quelques versets, l'Apôtre nous rappellera cette glorieuse filiation. Est-ce donc une vaine curiosité de nous demander pourquoi l'Apôtre fait spécialement honneur

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(14, 15) à l'Esprit de Dieu de notre adoption en enfants de- Dieu. Sans doute les œuvres ad extra, comme nous l'enseigne la théologie, sont indivisiblement communes aux trois Personnes divines ; l'Incarnation elle-même, bien qu'elle n'ait que le Verbe comme terme (unus vestitus) est pourtant l'œuvre des Trois (très vestientes). Nous avons entendu plus haut l'Apôtre nous enseigner que l'Esprit de Dieu habite en nous ; mais le lien vivant du Père et du Fils ne saurait être en nous sans qu'y soient et au même titre les deux Personnes dont il est le lien : Si quis diligit me, sermonem meum servabit, et Pater meus diliget eum, et ad eum veniemus, et mansionem apud eum faciemus (Joan., XIV, 23), dit le Seigneur en parlant de lui et de son Père. Il en est de même de l'œuvre par laquelle s'accomplit notre filiation : tous trois l'accomplissent par Une même action qui est leur unique nature ; la gloire de la Trinité c'est de ne pouvoir être dispersée : Non potest Filius a se facere quidquam, nisi quod viderit Patrem facientem (Joan., V, 19). Il est vrai ; mais pourtant notre question subsiste : comment expliquer l'appropriation théologique elle-même, et l'expression du texte inspiré qui attribue à l'Esprit de Dieu l'œuvre de notre filiation ?

Curieuse si l'on veut, futile même, la question nous conduit vers le vrai Dieu, vers la très sainte Trinité, avec la théologie, la vraie Béatrix, pour guide. Elle nous apprend que si l'on attribue à une Personne en particulier l'œuvre divine réellement commune, c'est à raison d'une affinité spéciale entre cette œuvre même et le caractère hypostatique de la Personne à qui on l'attribue. Mais dès lors, pourquof l'Apôtre saint Paul ne nous parle-t-il pas comme saint Jean (I Joan., III, 1) : Videte qualem charitatem dédit nobis Pater, ut filii Dei nominemur et simus. N'est-ce pas au Père, à la Tendresse incréée et première, qu'il, appartient de se donner des fils ? N'est-ce pas de lui, par une appropriation très justifiée, que devrait découler notre filiation ? Ou bien si l'on veut assigner à notre filiation sa vraie source, comment nepas la faire dériver du Fils de Dieu lui-même, la Beauté;

incréée, la seconde Personne de la très sainte Trinité ? H est si normal que ce soit à cette filiation que puise toute filiation. Saint Jean s'est placé aussi à ce point de vue : Quotquot autem receperant eum, dit-il, dédit eis potestatem filios Dei fieri (Joan., I, 12). Et saint Paul n'en est pas éloigné, puisqu'il nous signalera, dans un instant, l'exemplaire de notre filiation : Conformes fieri imaginis Filii sui ut sit ipse primogenitus in multis fratribus. Et pourquoi enfin, si nous ne sommes téméraires à interroger à propos de ces choses, pourquoi attribuer à l'Esprit de Dieu cette fonction de créer en nous la filiation divine ? Parce qu'il est l'Esprit du Père et du Fils ? parce qu'il est la Pureté infinie, la Pureté vivante? parce qu'il est le terme dernier de la vie de Dieu et apte à y porter toutes les âmes ? parce que, comme Pureté vivante, les œuvres de sanctification lui sont spécialement attribuées ? Tout cela peut se dire ; il me semble pourtant que le motif de l'appropriation est autre, celui que nous avons précédemment indiqué déjà.

Rappelons-nous la dernière prière du Seigneur en saint Jean (XVII, 20, 21). Il ne prie pas seulement pour ses apôtres, mais pour tous ceux qui à la voix des apôtres croiront en lui. Et il demande, lui qui est toujours exaucé, il demande pour eux, pour nous, pour tous les membres de la famille humaine une grâce dont il faut laisser au Seigneur lui-même l'incomparable expression : Ut omnes unum sinf, sicut tu, Pater, in me et ego in te, ut et ipsi in nobis unum sint... Ego in eis, et tu in me, ut sint consummati in unum. Etre un avec le Fils de Dieu, un avec le Fils comme le Père et le Fils le sont entre eux ; ce n'est pas avoir la même nature, c'est lui être uni par le même lien et le même nœud qui fait l'unité en Dieu même. Dès qu'il y a une union à accomplir, en la Trinité, hors de la Trinité, l'Esprit de Dieu doit intervenir. Il a accompli au sein de la Vierge l'union hypostatique : Spiritus sanctus superveniet in te. Conceptus est de Spiriîu sancto. C'est lui encore qui noue et attache au Seigneur cha- ■^une de nos vies individuelles : il est le lien de nos âmes à

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Dieu, parce qu'il est le lien, le nœud, le baiser de Dieu même.

Toute la doctrine qu'il nous reste à exposer, se ramène à l'efficacité de l'Esprit de Dieu dans toutes les circonstances, à toutes les heures de notre vie surnaturelle :

c'est lui qui nous affranchit du péché, 3-9 ;

c'est lui qui nous affranchit de la mort, 10-13 ;

c'est lui qui est le principe et le moteur de notre vie surnaturelle, 14 ;

c'est lui qui nous fait fils, héritiers, et prépare nos âmes aux espérances éternelles, 15-27 ;

c'est lui encore qui nous les fait attendre dans une assurance invincible, 28, jusqu'à la fin.

Cette page de l'Apôtre est solennelle. Il vient de prononcer le grand mot, expressif de la révolution surnaturelle accomplie par le christianisme : ///// Dei. De soi, la créature n'est rien : Omnes gentes, quasi non sint, sic sunt coram eo, et quasi nihilum et inane reputatae sunt ei. L'être emprunté et réduit qu'elle semble posséder, la fait serve et sujette : Ordinatione tua persévérât dies, quoniam omnia serviunt tibi. Or, à l'esclave d'hier, on vient apprendre qu'il est devenu le fils de Dieu, qu'il est entré dans la famille de Dieu, dans le sanctuaire incréé du Père, du Fils, du Saint-Esprit, soutenant ainsi des relations nouvelles avec le Père dont il est le fils, avec le Fils dont il est le frère, avec le Saint-Esprit qui l'unit au Fils de Dieu et le fait entrer en communion de sa vie. Ce n'est pas avec une mention rapide qu'on peut dessiner la réalité d'une telle révolution. Aussi l'Apôtre insiste : Vous n'êtes plus la même créature, mais une nouvelle création de Dieu. Vous n'êtes plus Juifs, et l'esprit que vous avez reçu n'est point celui qui a régné sur tout l'Ancien Testament et inspiré la crainte : c'est l'esprit d'adoption, l'esprit de « filialité », dirons-nous volontiers, l'inspirateur secret de nos habitudes surnaturelles. Est-ce que nous oserions jamais, nous chétifs, nous les souillés d'hier, nous adresser au Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec les appellations mêmes que le Fils de Dieu donne à son Père, les plus douces,

les plus tendres, les plus intimes, les plus familières qui soient au monde : Père, Père saint, Père juste, mon Père ? Non, nous ne l'oserions pas, mais l'Esprit de Notre-Seigneur Jésus-Christ nous le fait dire. Les petits enfants disent : « Notre Père, qui êtes aux deux ». Provoquée par l'Esprit qui est en nous, l'expression est vraiment spontanée, elle sort de notre cœur ; et elle est entendue de Dieu. Nous parlons à Dieu dans la langue et avec l'accent de son Fils. Nous ne tremblons pas, nous ne doutons pas, nous ne nous accusons pas d'une intolérable témérité, car le lien vivant qui nous unit au Fils de Dieu, l'Esprit-Saint qui ne peut, dans la Trinité, parler au Père comme Fils, (ce droit ne lui appartenant pas au titre de sa procession éternelle), peut néanmoins, parce qu'il est l'Esprit du Fils, nous inspirer cette appellation de tendresse : Abba, Pater ; Père, Père ! Et afin que notre accent soit vrai, il nous donne l'assurance intérieure que Tïous sommes vraiment les fils de Dieu. Il ne saurait tromper. Il ne saurait mentir. Et il nous dit intérieurement, par une conviction qu'il nous inspire : Vous êtes vrai-, ment les enfants de Dieu : pensez, parlez, priez, vivez comme des enfants de Dieu, comme unis au Fils de Dieu par un nœud incréé.

Mais la curiosité chrétienne est insatiable et voudrait savoir quelque chose de l'industrie intérieure dont use l'Esprit de Dieu pour nous persuader que nous sommes les enfants de Dieu. Il serait facile, en effet, de détourner de leur sens les paroles de l'Apôtre, et d'y chercher un abri pour l'illuminisme et l'esprit privé. Quelle est donc, et en quoi consiste la leçon intérieure que nous donne l'Esprit de Dieu ? Comment nous enseigne-t-il de manière à nous persuader ? Sous quelle forme nous rend-il témoignage que nous sommes les enfants de Dieu ?

A l'heure oiî écrivait l'Apôtre, il y avait une démonstration et un témoignage de la filiation divine dans l'effusion des dons charismatiques. La connaissance prophétique, le don des langues, le pouvoir sur les démons, l'accroissement

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