SUPRÊME MANIFESTATION
déroberait, elle, créature de Dieu, à la corruption qui confisque et détourne ses énergies vers des fins perverses. Elle s'impatiente presque ; comme les ouvriers de la parabole, elle voudrait sur l'heure déraciner l'ivraie. Elle appelle le jour oij sera révélée la gloire des enfants de Dieu, parce que ce jour-là sera pour elle aussi le jour de la délivrance et de la glorification. Seule la volonté du Seigneur la fait patienter et attendre jusqu'à l'heure où, selon sa promesse, il viendra délivrer sa création : Convertar et sumam frumentum meum in tempore siio et vintim meum in tempore suo, et liberabo lanam meam et linum meum, quae operiebant ignominiam ejus (Os., II, 9).
C'est ainsi que la création gémit et enfante, qu'elle enfante les élus de Dieu, qu'elle gémit de la captivité et de la douloureuse servitude où la maintiennent les méchants, et qu'elle demande à Dieu l'heure de sa délivrance et la manifestation de la gloire des enfants de Dieu. Comment Dieu n'entendrait-il pas la prière de toute sa création ?
Pour appeler la révélation glorieuse des enfants de Dieu au premier jour de l'Eternité et nous garantir notre héritage éternel, il existe une autre attente, et une autre prière à laquelle, non plus qu'à la précédente, la fidélité de Dieu ne se dérobera. C'est la prière de tous les chrétiens. Ils ont reçu les prémices de l'Esprit ; mais les prémices ne sont pas la moisson complète, elles n'en sont que la promesse. Nous sommes des enfants de Dieu, mais des enfants au berceau ; disons mieux, nous sommes encore au sein de l'Eglise, notre jour natal n'est pas encore venu, et nondum apparuit quid erimus. Nous avons tout à la fois et conscience de ce que nous sommes, et conscience de ce qui nous manque. Même les dons surnaturels qui nous viennent de l'Esprit de Dieu, malgré leur grandeur, trahissent le caractère inachevé de notre vie présente. On nous l'a dit déjà : Ex parte cognoscimus, et ex parte prophetamus. Cum autem venerit quod perfectum est, evacuabitur quod ex parte est (I Cor., XIII, 9,10). Eloignés que nous demeurons ici-bas de l'épanouissement
définitif de notre vie surnaturelle, nous gémissons, nous aussi, à l'unisson de la création, et nous demandons à Dieu de hâter l'aclièvement et la manifestation de notre filiation divine, la rédemption de notre être tout entier, le rachat de notre corps lui-même échappant à la mortalité. Car jusque dans cette joie surnaturelle qui est répandue en nous, il reste une part de besoin, de désir non assouvi :
Tu qui cuncta scis et vales Qui nos pascis hic mortales Tuos ibi commensales, Cohaeredes et sodales Fac sanctorum civium.
L'Apôtre nous dit son âme : Audemus et bonam voluntatem habemus magis peregrinari a corpore et praesentes esse ad Dominum (II Cor., V, 8). O Tendresse ! O Beauté ! 0 Pureté ! qui êtes Dieu, qui êtes mon Dieu, je sais bien que la vie surnaturelle c'est d'être à Vous ; mais c'est d'être parfaitement à Vous que j'ai soif. Si Vous le vouliez, mon Dieu, cette trame légère de la vie présente se déchirerait comme un mince tissu d'un mouvement de vos doigts, dans un acte de charité envers Vous. La vie inférieure s'écroulerait d'ellemême, et je serais avec Vous, qui êtes la Vie, pour l'éternité.
Est-ce donc, se demande l'Apôtre, qu'il manque quelque chose à notre salut ? Non, sans doute : nous avons été sauvés ( éo-toOïijjLsv ), mais néanmoins dans les conditions et sous le régime de l'espérance. (Traduire : « nous sommes sauvés en espérance » n'est pas rendre la pensée de l'Apôtre et constitue même un contresens). Notre salut est enfanté : il est né, mais il est encore au berceau et enveloppé de langes ; notre foi est obscure, notre espérance n'est pas la possession actuelle et présente. Spes quae videtur, nous dit l'Apôtre, car il parle de l'espérance comme on parlerait de la foi ; non qu'il ne distingue clairement l'une de l'autre (cf. I Cor., XIII, 13), mais parce que toutes deux sont en fonction de ce
l'esprit saint fait prier 685
qui reste d'inachevé dans notre vie^ et que d'ailleurs elles se définissent l'une par l'autre : Est enim fides sperandarum sabstantia rerum. (Hebr., XI, 1).
Le salut est chose faite ; mais parce que le bien que nous procure le salut n'est pas encore en notre pleine possession, notre âme demeure par l'espérance dans l'attente de la plénitude promise et comme en suspens. Ainsi que la création matérielle dont il a été parlé, elle est orientée vers l'héritage éternel et la manifestation des enfants de Dieu. C'est une coalition d'espoirs tendant au même but.
Mais il y a plus encore, le monde incréé lui-même conspire avec nous. Car c'est trop peu de la création et de l'aide fraternelle des anges, trop peu de l'espérance des chrétiens eux-mêmes et de l'orientation de leurs désirs vers l'éternité. Ces désirs peuvent se fatiguer, l'espérance s'attiédir, et l'âme hésiter devant les préliminaires de l'éternelle vie ; mais voici que la coalition se fortifie d'un auxiliaire tout-puissant qui supplée à toutes nos infirmités et à nos faiblesses : et in Spirltam sanctum, Dominum et vivificantem. Nous le savons, le saint Esprit est l'Agent intérieur de notre vie surnaturelle : c'est par lui que nous sommes introduits dans un monde nouveau pour nous, dont nous ignorons les exigences et le cérémonial. N'y-a-t-il pas une étiquette pour celui qui se présente à la cour des rois ? Et nous, nous ignorons comment il faut traiter avec Dieu. Que faut-il demander ? Comment le demander ? Quelle doit être notre attitude devant lui ? En quoi consiste même cette révélation de Dieu que nous espérons, et cette éternité que nous lui demandons ? Est-il quelqu'un qui ait vu, une oreille qui ait entendu, un cœur qui ait pressenti ce que Dieu réserve à ceux qui l'aiment ? Alors ce serait à lui de nous enseigner. Mais ceux-là mêmes qui ont le plus voisiné avec Dieu et avec les mystères de l'éternité en sont revenus avec une sorte de découragement, en disant qu'on n'en peut rien dire : et audivit arcana verba quae non licet homini loqui (II Cor., XII, 4). Alors nous ne saurons rien de ces mystères, ni par ceux qui les ignorent, ni non plus
par ceux qui y furent initiés ? Quelle détresse ! Heureusement,' l'Esprit de Dieu vient à notre secours, et lui-même en nous s'adresse à Dieu et nous fait parler à Dieu avec des gémissements ineffables.
Nous le savons par l'Apôtre lui-même et les écrits des premiers siècles, les réunions liturgiques chrétiennes laissaient une large place, après la sainte communion, à l'effusion pieuse et à l'action de grâces. Cette prière libre, improvisée sous le souffle de l'Esprit de Dieu, s'élevait jusqu'à l'enthousiasme et aux plus grandes hauteurs de doctrine; parfois même la langue humaine venait à défaillir, et la prière s'achevait en gémissements inarticulés, en un transport extatique. C'est à cette prière que l'Apôtre semble faire allusion en ce passage. Mais alors même que la langue du chrétien trahissait son cœur et sa prière, et qu'il ne parvenait plus à traduire l'inexprimable que par des gémissements, des sanglots, ou même le silence, Dieu voyait dans l'intime. Dieu à qui s'adresse la prière : ora Patrem tuum in abscondito. II n'ignore pas, lui, ce que l'Esprit suggère, et ce qu'il fait souhaiter aux saints. La prière, même quand elle ne se peut exprimer, n'a point pour lui d'obscurité ; elle vient de lui, comment ne la comprendrait-il pas ? Comment aussi pourrait-il s'y dérober ? Notre espérance n'est-elle pas assurée ? Notre héritage éternel, en notre qualité de fils de Dieu, ne nous est-il pas deux fois garanti, et par l'attente de la création, où se mêle l'intercession angélique, et par ceiie prière secrète que l'Esprit-Saint forme lui-même au cœur des élus de Dieu ?
Avons-nous exagéré, lorsque nous avons parlé d'une coalition des personnes et des choses en faveur de notre salut ? Dieu lui-même en fait partie. Nous savons, de science certaine, nous dit l'Apôtre, qu'à ceux qui aiment Dieu tout tourne à bien. Pour ceux qui ont été appelés selon son dessein de miséricorde, et sanctifiés par lui, il n'y a pas d'obstacle, tout leur est moyen ; les événements et les choses, qui obéissent à Dieu, s'ordonnent sous sa main pour leur bien éternel.