LA QUESTION JUIVE
Selon le procédé familier à l'Apôtre, l'épître aux Romains se divise en deux grandes portions : une première portion, doctrinale, qui contient les huit premiers chapitres ; une seconde, d'intention pratique, commençant au chapitre XII. Au milieu, se glisse une vaste parenthèse, qui comprend les chapitres IX, X et XI.
Nous avons reconnu dans la portion dogmatique :
1) la faillite universelle de la justice chez les Juifs et chez les Gentils (I-III, 20) ;
2) le procédé de la justice qu'apporte au monde l'Evangile (III, 21-IV) ;
3) le caractère de la justice et de la vie surnaturelle (V-VIII).
Les trois chapitres qui suivent se distinguent très nettement des huit premiers et forment un ensemble très lié, très suivi. Nous les comprendrons d'autant mieux que nous en aurons d'avance dessiné l'intention. Rappelons-nous que nous sommes à Corinthe, en l'an 58. Trente années se sont écoulées depuis le sacrifice du Calvaire, douze ans s'écouleront encore avant la destruction de Jérusalem ; mais déjà le peuple juif a pris définitivement son attitude en face de la religion nouvelle qui est sortie de lui. La Synagogue a été infidèle à sa mission de désigner le Christ au monde ; elle est demeurée incrédule, puis devenue hostile ; elle a excité contre le christianisme naissant la cruauté de ses rois : Occidlt (Herodes) jacobum, fratrem Joannis, gladio. Videns autem quia placer et Judaeis apposait ut appréhender et et Petrum. Et après s'y être d'abord vainement essayée, elle réussira, à la longue, à armer contre lui l'autorité romaine (Act., XVI, 20 ; XVII, 7 ; XVIII, 12). Sans doute, une minorité de Juifs se
sont convertis, mais ils ont gardé même après la conversion un attachement exagéré au mosaïsme ; déconcertant ainsi, s'ils avaient réussi à l'emporter, tout l'avenir religieux de l'économie chrétienne, s'efforçant de la réduire à une édition nouvelle du judaïsme, limitant son caractère d'universalité pour l'emprisonner et l'asservir dans des pratiques étroites et locales. En face de cette opposition aucun apôtre ne s'est montré aussi nettement résolu que ce même pharisien persécuteur qui depuis sa conversion avait, lui, renoncé à tout ce qui était en arrière, et ne connaissait plus que Jésus et Jésus crucifié. Tout ce que les Actes et les épîtres nous ont appris de lui, nous le montre occupé à cette polémique, la seule qu'il ait soutenue au cours de son apostolat, comme s'il n'avait connu d'autre ennemi que le mosaïsme attardé, acharné à ramener vers Moïse tout ce que l'Apôtre avait attaché à Jésus-Christ.
Telle est, à l'heure où nous sommes, l'attitude qu'a prise en face du christianisme naissant la masse du peuple choisi de Dieu. A elle seule, cette hostilité constitue un problème douloureux que nous devons reconnaître tout d'abord pour comprendre les chapitres qui suivent. A la distance oti nous l'apercevons, nous, et avec la perspective de vingt siècles, ce problème n'est pour nous qu'un fait lointain et qui nous demeure presque étranger ; mais pour l'Apôtre, pour ses contemporains et à cette heure où nous remontons par la pensée, l'incrédulité du peuple juif, le démenti donné à Dieu par son peuple est une énigme inexpliquée, une sorte de scandale.
Réfléchissons. La doctrine de la justification ou de la vie surnaturelle, la théorie de nos relations avec Dieu, telle qu'elle nous a été exposée jusqu'ici, est admirablement fondée, infinim.ent belle, infiniment douce. Mais plus elle est fondée, puisque Abraham et les anciens justes n'en ont point connu d'autre, plus il est étonnant que la postérité d'Abraham s'en soit détournée. Plus cette théorie de la vie surnaturelle est belle et douce, moins on peut trouver un sens à ce iait que la majorité du peuple se soit élevée contre elle : et