VOCATION DU PEUPLE JUIF
quel peuple ? Celui-là même que la Providence et les prédilections du Seigneur semblaient avoir le mieux préparé à en accueillir la promulgation. Il avait été choisi de Dieu, aimé de Dieu, régi, défendu, gardé par lui. Vingt fois, il avait semblé devoir succomber devant des coalitions redoutables, être absorbé par de grands empires, s'émietter définitivement dans de longues captivités ; pourtant il était sorti victorieux de toutes les épreuves, avait survécu à toutes les dispersions. On eût dit que Dieu le promenait par le monde comme un apôtre, afin de ne demeurer sans témoignage auprès d'aucune des grandes monarchies qui précédèrent l'empire du Christ. En vertu de la promesse divine, ce peuple était nécessaire ; Dieu même avait besoin de lui. Il ne pouvait mourir, — et il le savait, — parce que Dieu s'était engagé et attendait quelque chose de lui. Ce quelque chose, c'était l'Incarnation. La racine de Jessé devait porter une tige, la Vierge Marie, et cette tige une fleur, Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Peut-être même cette fonction glorieuse n'épuisait-elle pas la destinée du peuple choisi. Nous ne pouvons nous défendre en lisant les derniers chapitres d'Isaïe de croire que ce peuple était convié à plus encore. Parmi les promesses de Dieu il en est d'absolues ; il en est aussi qui ont le caractère d'une offre gracieuse et demeurent subordonnées à une acceptation libre. L'histoire du peuple juif aurait pu prendre une autre direction. Que serait devenue la terre si, au lieu de douze apôtres prélevés sur la masse, le peuple tout entier se fût levé pour porter au monde la vérité surnaturelle qui avait germé en lui ? Il eût fait fermenter toute l'humanité... Ce n'est peut-être pas le seul peuple à qui Dieu ait offert une grande mission surnaturelle, comme une rançon de prospérité, de durée et de grandeur.
Quoi qu'il en soit, à l'heure où écrit l'apôtre, le problème s'est dressé. On ne peut plus l'éviter. Il n'eût pas été loyal de passer à côté de lui et de feindre l'inattention, alors surtout que l'honneur de Dieu semblait en cause. Il y a des Juifs par tout le monde. C'est aux synagogues de la dispersion
que l'Evangile a été offert tout d'abord. Avec de légères différences, tout s'est passé comme à Jérusalem : quelques-uns parmi les Juifs sont venus à la doctrine nouvelle : une poignée seulement ; le grand nombre s'est détourné avec colère. Pourquoi cette déchéance ? Pourquoi Dieu a-t-il délaissé le peuple de sa prédilection ? Les patriarches aimés de Dieu forment sa souche bénie ; les prophètes ont parlé pour lui ; il a reçu la loi, il est le gardien des promesses ; Dieu réside au Temple, au centre de la nation juive ; les saints et les justes ne lui ont pas manqué ; enfin, c'est à cette source bénie que le Fils de Dieu a demandé sa Mère, son sang, sa vie humaine ; la source ne lui a rien refusé : pourquoi Dieu s'est-il détourné d'elle ?
Le choix qu'il en avait fait semblait définitif pourtant. Dieu avait tant aimé ce peuple ! Il lui avait dit de si tendres choses, et dont l'expression durera éternellement. C'est à l'Ancien Testament que nous empruntons aujourd'hui encore les formules les plus complètes de l'amour de Dieu. Nous les lui redirons jusqu'à la fin, comme des choses achevées, venues de son Cœur. Et que le Seigneur lui-même, au cours de sa vie mortelle, ait aimé d'amour réel et profond sa patrie, son peuple, et cette capitale sainte qu'était Jérusalem, nous le savons par les larmes du Seigneur et par les paroles qui ont commenté ses larmes : Si cognovisses et tu, et quidem in hac die tua, quae ad pacem tibil... Jérusalem, Jérusalem, quoties volui congregare filios tuos, quemadmodum gallina congregat pullos suos sub alas, et noluisti !
Ainsi, après que le chapitre VIII s'est terminé sur une note de confiance absolue, avec l'accent de la sécurité surnaturelle des élus, appuyés sur l'immuable tendresse de Dieu; par un contraste saisissant et vraiment tragique, peut-être trop peu remarqué, nous nous trouvons face à face avec une apparente inconstance de Dieu. Lé peuple élu devient le peuple rejeté. L'amour se détourne de ce qu'il a le plus aimé. Sans doute, il n'y a rien de plus doux que la théorie de la vie surnaturelle telle qu'elle nous a été proposée ; vraiment,