RÉPROBATION DES JUIFS
cela est sorti du Cœur de Dieu. Il ne semble pas que personne au monde puisse s'excommunier d'un tel bienfait. Ceux-là seuls peuvent se détourner qui ne le connaissent pas. Et il se trouve que, dans l'universalité des peuples à qui s'adresse l'Evangile, le seul peuple étranger à ce bienfait universel est précisément celui-là même que ses antécédents et la Providence de Dieu y ont le mieux préparé, le peuple qui y a directement collaboré, le peuple qui l'a assuré au monde ! II avait préparé le festin ; il ne devait pas s'y asseoir. Le festin était universel ; mais le festin universel n'était pas pour lui. Il est vrai, encore une fois, tout cela est bien loin de nous et s'efface dans la perspective de tant de siècles. Mais songeons qu'il y avait alors des Juifs dans toutes les communautés chrétiennes, que l'Eglise de Rome en composait sa majorité, et qu'entre toutes ces âmes juives existait une fraternité puissante, une intime et forte solidarité dont aucune nationalité aujourd'hui ne saurait nous donner une idée exacte. Un même sang, les mêmes ancêtres, une même pensée, une même religion, une même et antique histoire, des espérances communes» tout avait concouru à faire de ce peuple un faisceau vivant où toutes souffrances et toutes douleurs étaient unanimement ressenties. C'était un peuple de frères ; le travail des quatre ou cinq siècles qui précédèrent la venue du Seigneur avait encore resserré le faisceau, affermi l'unité : dès lors la réprobation du peuplé juif formait un problème ressenti par chacun avec une douloureuse anxiété : Jérusalem n'a pas voulu. Et Dieu a permis qu'elle ne voulût pas ! Pourquoi ? Est-ce que l'amour de Dieu n'est pas tout-puissant ? Est-ce donc qu'il y a des obstacles devant lesquels il s'arrête, vaincu et comme découragé ? Ou bien même est-ce qu'il y a dans le caractère de Dieu des retours terribles ? Sa colère estelle d'autant plus redoutable qu'il a plus aimé ? Est-ce que d'être plus près de son cœur crée un péril d'être plus durement rejeté, si l'on n'est entièrement fidèle ? Est-ce que son amour est un danger et sa tendresse un piège, et n'y a-t-il plus de sécurité lorsqu'on vit tout près de l'Eternel ?
Il est trop facile de répondre que si Dieu s'est détourné, c'est que le peuple, dans son illusion et le faux usage de sa liberté, s'est lui-même détourné de Dieu ; la réprobation des Juifs n'est donc que le châtiment de sa perversité volontaire et le juste salaire du déicide. Mais ce n'est là qu'une demiréponse et qui recule seulement la difficulté : car enfin qu'estce qui a pu désorienter à ce point la masse du peuple de Dieu et la jeter dans l'illusion tenace, l'incrédulité et le déicide ? L'erreur d'une volonté humaine est possible, l'erreur même de tout un peuple l'est aussi ; mais la liberté humaine n'est pas une cause dernière ; les choses humaines ne se développent pas toutes seules, elles sont jusque dans leurs libres déviations, dominées et régies par un pouvoir souverain. La Providence du Seigneur intervient dans ces révolutions humaines, elle est en cause dans les problèmes qu'elles soulèvent. Il y a dans les ressources de Dieu un pouvoir sans limite pour incliner, comme il le veut, le cœur des hommes et des peuples. Il peut absolument vaincre toute incrédulité. Dès lors, originellement, c'est à une permission divine qu'il convient de rattacher l'incrédulité -volontaire, et l'illusion, et le déicide. Il y a eu d'abord un délaissement divin ; et le problème ainsi porté à sa cause première redouble encore l'anxiété.
Gardons-nous de croire que cette question nous demeure étrangère, et que l'exposé des pensées de l'Apôtre se limite au commentaire d'un fait historique lointain et qui ne nous regarde pas. Il s'en faut de tout ; le problème ici discuté par l'Apôtre est éternellement actuel, il est personnel à chacun de nous. Dans la réprobation de ce peuple aimé de Dieu, choisi de Dieu, peuple vraiment unique, et, comme nous l'avons dit, nécessaire à Dieu, puis rejeté de Dieu et maudit comme Caïn, nous reconnaissons en leur exercice les lois du gouvernement^rovrdentieh Nous sommes en face d'un cas particulier, mais qui dessine la conduite de Dieu envers les hommes et les peuples, envers les institutions, même les plus aimées. L'Église seule possède des promesses d'éternité ;