LA DÉCHÉANCE D'ISRAËL
La question est-elle ainsi définitivement résolue ? Sans doute Dieu n'est pas injuste. On n'est injuste que le jour où on ne rend pas à autrui ce qui est dû, le jour où l'on trahit une parole donnée. Dieu n'est point capricieux et arbitraire, puisqu'il justifie sa tendresse en faisant la beauté de ce qu'il aime, et que ses sévérités sont motivées par la réelle indignité de celui qu'il châtie. Il a donné des promesses, il est vrai ; mais à raison des sélections dont nous avons parlé, le bénéfice de ses promesses n'est assuré qu'à ceux qui le méritent ; et Dieu n'accorde ses privilèges, ses libéralités secondes, que pour de bons motifs.
Sans doute, poursuit le Juif ; mais ses libéralités premières, mais le premier discernement ? Ses préférences se justifient par ce qu'il donne, ou par ce qu'il laisse se constituer dans la créature : il est vrai. Mais l'acte premier qui de Moïse a fait Moïse, c'est-à-dire un objet de la bienveillance divine, et de Pharaon un Pharaon, c'est-à-dire un trophée de la victoire de Dieu sur lui, d'oti vient-il et comment est-il justifié ? — C'est la question du droit de Dieu ; elle est nettement soulevée par la demande courroucée de l'adversaire : S'il en est ainsi, si Dieu fait la dignité première et l'indignité de qui il veut, si la destinée de l'homme et du peuple est ainsi suspendue à un premier vouloir de Dieu, pourquoi Dieu s'irrite-t-il ? De quoi peut-il se plaindre ? Tout vient de lui, tout vient de sa volonté. C'est lui qui, originellement, engage la créature dans la direction qu'elle suivra ! Est-ce que l'on peut résister à la volonté de Dieu ? Et de quoi peut-il s'étonner, alors que le discernement. premier vient de lui ? .
A cette question directe, l'Apôtre oppose tout d'abord une fin de non-recevoir très résolue. Ce n'est pas, nous le verrons dans la suite,' qu'il ait peur de la discussion. Seulement, il n'aime pas le sans-façon dans les relations avec Dieu. La créature n'a nul titre à exiger de Dieu des comptes, ni à contester avec lui : « Homme, qui êtes-vous pour vous dresser devant Dieu ? » C'en est assez pour rappeler à la créature ce qu'elle est et qui est Dieu. Mais aussitôt après avoir écarté
comme irrecevable l'attitude de la créature, pour bien montrer qu'il ne fuit pas la question et ne se dérobe pas, saint Paul l'aborde par son centre.
Avant même de suivre l'Apôtre dans sa réponse, observons tout d'abord qu'il n'est aucunement question ici ni de prédestination ni de réprobation individuelle. La formule des dispositions divines à l'égard des individus et en vue du salut éternel a été donnée au chapitre III, 22 : Justifia autem Dei per fidem Jesu CHristi in omnes, et super omnes, qui credunt in eum ; non enim est distinctio. Ce serait une thèse calviniste, contredite par toute la doctrine de l'Eglise et par tout l'Evangile, que d'attribuer à Dieu le pouvoir arbitraire et sauvage de vouer sans motif l'un à la béatitude, l'autre à la damnation : Deus vult omnes homines salvos fieri et ad agnitionem veritatis venire (I Tim., II, 4). Dans ces trois chapitres IX, X, XI, il s'agit de la déchéance d'un peuple comme tel ; il s'agit de la perte pour lui de privilèges religieux qui lui avaient appartenu jusqu'alors, de la cessation, par nivellement, d'une condition spéciale qui lui avait été momentanément assurée par Dieu. Remarquons en effet qu'au point de départ le problème a été la déchéance du peuple juif ; que le sujet est le peuple, non l'individu ; que l'objet précis, c'est la situation aristocratique constituée au peuple juif, et aujourd'hui supprimée ; enfin que les exemples individuels apportés ont une valeur ethnique et représentative de groupements populaires : Isaac et Ismaël, Jacob et Esaii, Moïse et Pharaon signifient et représentent des peuples entiers. Ne laissons pas notre esprit se détourner de la question précise : il s'agit de peuples et de vocations de peuples. Il s'agit finalement de la déchéance d'un peuple, de sa déchéance d'une bénédiction surajoutée, de la cessation d'un privilège qui, après avoir été une condition exceptionnelle pour lui, devient la condition commune de toute l'humanité. Tout ce que nous lirons justifie ce point de vue.
Or, Dieu est libre, souverain de ses actes, maître de ses préférences, et dès lors, en possession d'étendre à 'l'humanité