LIBERTÉ DE DIEU
tout entière un privilège qu'il avait jusque là réservé au peuple juif, et auquel le peuple juif, nous le verrons, s'est dérobé. Dieu n'a de dette envers aucun ; il ne doit rien qu'à lui, à sa promesse, à la cohérence et à l'harmonie de son action, aux mérites nés de sa grâce même. Mais libre ainsi à l'égard des individus, Dieu le semble plus encore en face des peuples, alors qu'il s'agit non pas directement du salut des âmes, mais de privilèges, de gratiae gratis datae, d'un apanage précaire accordé à un faisceau social déterminé. En le lui retirant pour l'étendre à l'humanité tout entière, Dieu n'enlève aux individus aucune des grâces de salut qui leur sont toujours largement départies ; il ne fait, sans appauvrir le peuple ni les âmes, que retirer à son privilège son caractère exclusif et limité. C'est un ordre transcendant où s'exercent, avec une plénitude souveraine, la liberté et la libéralité de Dieu. Là Dieu n'a vraiment à compter qu'avec lui. C'est le programme et l'ordre de ses dispositions providentielles. Alors même que dans sa tendresse Dieu semble s'appliquer à effacer les distances entre nous et lui, nous devons, nous créatures, nous en souvenir. Le seul respect nous interdira de traiter Dieu comme un égal et de contester avec lui. Qui sommes-nous donc, pour appeler Dieu à notre barre et juger sa conduite ? Est-ce que le vase d'argile demande au potier qui l'a pétri : Pourquoi m'avoir façonné ainsi ? — Un individu aurait le droit de demander à Dieu la continuité logique et la cohérence interne de son action : « Vous voulez faire de moi un homme ; vous ne pouvez me refuser ce qui entre dans sa définition, ce sans quoi je ne serais pas un homme. Là, Seigneur, vous êtes redevable : redevable envers vous seul, envers votre dessein, mais enfin redevable ». S'il s'agit d'un peuple, de sa vocation, des privilèges qu'il lui accorde. Dieu est absolument libre, et ne prend conseil que des intérêts de sa gloire, La comparaison empruntée à l'argile, si hautaine qu'elle semble à première vue, n'est encore qu'analogie, et, parce qu'elle vient de l'ordre créé, toujours insuffisante pour dessiner la dépendance, foncière des peuples
devant Dieu. Dans l'ordre de leur vocation, les peuples sont, aux mains de Dieu, plus sujets, plus dépendants que l'argile aux mains du potier. L'ouvrier n'a pas fait l'argile, il compose avec elle ; et l'argile pourrait lui dire : « Je ne viens pas de vous ». Mais enfin rien de plus fort ne pouvait se dire : l'argile forme, aux mains du potier, une masse homogène, sans trace de différenciation, sans rien qui recommande telle portion de cette masse pour un usage défini. La destination de l'ensemble dépend de celui qui la pétrit et la façonne. A son gré, il prendra une portion qui, par l'œuvre de sa main, sera affectée à un usage honorable ; une autre qui sera employée à un usage vulgaire. N'est-ce pas son droit ? Cette argile est à lui. D'elle-même cette argile n'a point de droits : elle n'a que le devoir de se prêter, souple, à toutes les exigences de l'ouvrier.
La comparaison empruntée à l'argile s'applique d'ellemême ; il n'y a vraiment rien dans la conduite de Dieu dont Israël puisse se plaind^-e. Il a été choisi de Dieu pour être un vase d'honneur. Qu'est-il devenu par sa faute ? Un vase dp colère. Il ne méritait que d'être brisé, sa destruction eût été justice. Son histoire n'est qu'un long tissu d'apostasies et de murmures, d'infidélités, de révoltes et d'idolâtries : Dura cervice, et incircamcisis cordibus et auribus. Au lieu de le frapper selon ses mérites. Dieu, durant de longs siècles, a supporté en patience ; il n'a cessé de faire à un peuple de rebelles l'aumône gracieuse et persévérante de sa bonté. Il nourrissait le double dessein de manifester, comme il l'a fait en Pharaon, sa puissance dans leur châtiment, comme aussi « de montrer les richesses infinies de sa bonté dans les vases de miséricorde, qu'il a prédestinés à la gloire ». — La phrase de l'Apôtre s'interrompt, sans aucun détriment pour le clarté de sa pensée ; le mouvement premier de la phrase ne reprendra qu'au verset 30. Jusque là se développe une parenthèse dont nous allons, dans un instant, expliquer l'intention. Dans la marche du gouvernement de Dieu, il n'y a rien contre quoi Israël puisse s'élever : Dieu est-il coupable