ENSEIGNEMENT MORAL
La partie proprement dogmatique s'arrête ici, où commence la doctrine morale et pratique. Elle s'étend depuis XIÏ, 1, jusqu'à XV, 13. Il y a sans doute distinction entre ces deux grandes divisions de l'épître, et il importe de le reconnaître ; il est beaucoup plus nécessaire encore d'observer le lien qui les unit ensemble. La morale de l'Apôtre n'est pas la morale indépendante. La partie pratique n'est chez lui que Ja conclusion de la doctrine théorique. II est normal, en effet, que justifiés comme nous le sommes et appartenant désormais à la vie du Seigneur, toute notre conduite et nos œuvres s'harmonisent avec les grandeurs de notre être surnaturel et la dignité de notre condition. Aussi l'Apôtre indique-t-il le lien de tout ce qui suit avec ce qui a précédé : Je vous exhorte donc, dit-il.
l'usage des charismes et la charité
1 Obsecro itaque vos, fratr^s, per misericordiam Dei, ut exhibeatis corpora vestra hostiam viventem, sanctam, Deo placentem, rationabile obsequiam vestrum. 2 Et nolite conformari huic saeculo, sed reformamini in novitate sensus vestri : ut probetis quae sit voluntas Dei bona, et beneplacens, et perfecta. 3 Dico enim per gratiam quae data est mihi, omnibus qui sunt inter vos : Non plus sapere quam oportet :sapere, sed sapere ad sobrietatem : et ùnicuique sicut Deus ^ivisit mensuram fidei. * Sicut enim in uno corpore multa membra habemus, omnia autem membra non eumdem ac- Uum habent : s Ha multi unam corpus sumus in Christo,
singuU autem alter alterius membra. ^ Habentes autem donationes secundum gratiam, quae data est nobis, différentes: sive prophetiam secundum rationem fidei, ^ sive ministerium in ministrando, sive qui docet in doctrina, s qui exhortatur in exHortando, qui tribuit in simplicitate, qui praeest in solicitudine, qui miseretur in hilaritate.
C'est l'Apôtre qui exhorte ou supplie : en sa personne c'est le Christ qui supplie ou exhorte : Obsecramus pro Christo... Pro Christo ergo legatione fungimur tamquam Deo exhortante per nos (II Cor., V, 20). Il prie et exhorte au nom de cette même miséricorde de Dieu qui^ nous venons de le voir, s'est répandue sur tous : ut omnium misereatur (XI,32). Notre fidélité pratique est reconnaissance. Les précisions viendront dans la suite, mais les premières paroles de l'Apôtre embrassent de façon générale tout l'ensemble de la vie chrétienne dans un raccourci rapide.
Il s'adresse à des frères, sans plus faire mention d'aucune dualité, sans distinguer entre Juifs et Gentils qu'il a réconciliés ; et il leur demande de se prêter à Dieu, de s'éloigner du siècle, de se réformer. Ce sont des devoirs éternels. Epelons les paroles de l'Apôtre, après avoir noté qu'ici surtout le iQ.xiç^ grec l'emporte de beaucoup en précision sur la traduction latine. Tout d'abord, se prêter, ou mieux s'Offrir à Dieu : car la vie chrétienne est, dans son attitude, essentiellement liturgique et adorante. Il s'agit en effet d'offrir à Dieu une victime. Et lorsque saint Paul nous invite à offrir à Dieu notre corps, ce n'est pas que l'âme soit exceptée de cette offrande qui est une victime vivante, nous ne tarderons pas à le voir ; c'est que le corps est regardé comme l'organe de notre activité pratique et aussi comme la portion de nousmêmes où se traduisent plus habituellement les énergies du mal. L'offrande que nous en devons faire à Dieu est conçue sous la forme d'un sacrifice. Mais de même qu'il n'est plus question aujourd'hui d'une justice judaïque, Dieu ne réclame pas davantage les sacrifices de la loi mosaïque. Dorénavant,
l'adoration est celle que le Seigneur a enseignée à la Samaritaine, l'adoration en esprit et en vérité ; ce n'est plus à Jérusalem ni sur le mont Garizim qu'elle est offerte à Dieu, le temple de Dieu est partout maintenant ; et l'holocauste, ce ne sont plus les animaux immolés, c'est nous-mêmes, qui formons l'hostie vivante, l'hostie sainte, le sacrifice agréable à Dieu. Dans la pensée de l'Apôtre, rationabile obsequium vestrum ( vnv "ko-^wriv \axpeiay bp.Qiy, spiritnalem adorationem vestram) est une simple apposition de hostiam, et fait allusion au caractère, désormais spirituel, du culte chrétien et de notre religion affranchie des prescriptions matérielles de l'ancienne loi. C'est en cela, nous dit-il, que consistent l'adoration et le culte spirituel.
La deuxième recommandation de l'Apôtre est de n'avoir plus rien de commun avec les mœurs du siècle : a saeculi actibus se facere allenum. C'est l'équivalent spirituel de cette séparation, de cette solitude hautaine où se confinait le judaïsme. Les chrétiens forment une humanité nouvelle ; ils sont de Jésus-Christ. Et la troisième recommandation vient comme d'elle-même. Ce n'est ni par un éloignement orgueilleux, ni par des pratiques matérielles que nous devons nous distinguer du siècle, mais par notre transformation en la vie nouvelle qui nous a été donnée. Notre âme est renouvelée, nova creatura ; nous sommes une édition nouvelle de l'humanité, non plus selon Adam, mais selon Notre-Seigneur Jésus-Christ : il convient que cç^iie transformation intérieure se traduise et se confirme par nos œuvres, afin que notre vie, devenue prédication, témoigne que nous avons été enseignés de Dieu, et que ce n'est pas en vain qu'il nous a révélé sa pensée. Notre vie enseignera, si elle est pleinement chrétienne, quelle est la volonté de Dieu, puisqu'elle en sera l'expression réelle ; elle dira autour de nous ce qui est bien, ce qui est mieux et agréable à Dieu, ce qui est parfait'
Là s'arrête le programme général dessiné par l'Apôtre. Voici des particularités.
Tout ce qui suit jusqu'à la fin du chapitre a pour dessein
d'assurer l'ordre et la paix dans la communauté chrétienne,soit par l'exercice mesuré et discret des dons surnaturels, soit par l'exercice de la charité.
Nous nous sanctifions et nous nous sauvons en famille, dans la communion des saints, dans la société spirituelle et visible de l'Eglise. Lui appartenir est une nécessité de moyen; et la paix de cette société est un bien absolu auquel nous devons tout sacrifier. Les dons de l'Esprit de Dieu eux-mêmes n'y sauraient contrevenir, et par conséquent, c'est avec une sainte et discrète mesure qu'il faut user même des dons spirituels. Nous retrouvons ici, sous la plume de l'Apôtre saint Paul, la même préoccupation qui a dicté, il nous en souvient, les chapitres XII, XIII et XIV de la Première aux Corinthiens, et fixé dès lors l'usage des dons charismatiques (voir aussi Eph. IV). L'Apôtre exige avec autorité, per graiiam qaae data est mihij et sans faire de distinction parmi ceux à qui il s'adresse, omnibus qui sunt inter vos ; il exige que les dons surnaturels eux-mêmes, dans leur exercice, demeurent subordonnés à la paix et au bon ordre intérieur de la communauté chrétienne. A cette condition ils peuvent édifier ; sinon ils deviennent, par la faute de ceux qui en usent sans règle, un élément de désordre. — Il règne ici un dessein légèrement différent de celui que nous avons lu dans l'épître aux Corinthiens. Là en effet l'Apôtre, visiblement, a voulu recenser les dons charismatiques, les replacer dans leur ordre de dignité, la prophétie d'abord, puis les langues, enfin l'interprétation ; sauf à placer au-dessus d'eux tous, au-dessus de la prophétie elle-même (I Cor., XIII), l'exercice de la charité. Au lieu que dans la circonstance présente, il ne songe qu'à maintenir chaque chrétien, sans intrusion, sans empiétement, dans l'exercice discret de son office propre, charismatique ou non. Puisque par la justice de la foi, nous sommes en paix avec Dieu, justificati ex fide, pacem habemus ad Deum, ne convient-il pas que cette même justice soit en nous le principe de la paix avec nos frères, grâce à l'effacement de tout égoïsme et moyennant la plénitude de la cha-