BIENVEILLANCE MUTUELLE
frères et les place au-dessus de soi ; un saint zèle, un affectueux empressement règne partout, tant les âmes sont soumises au Christ dans une entière docilité. On le voit, le centre commun de toutes ces prescriptions est la charité, et le but de chacune d'elles est la paix intérieure de la société chrétienne. Ensemble les chrétiens se réjouissent dans leur espérance, ensemble ils portent leurs épreuves, ensemble ils persévèrent, dans la prière, venant au secours des saints par les collectes, rendant à tous leurs frères les devoirs de l'hospitalité.
Il est des heures où la charité peut être mise à l'épreuve, ce sont les heures de la persécution. Ne voyez pourtant dans la persécution, nous dit l'Apôtre, que la permission de Dieu et un procédé dont il se sert afin de nous obliger à nous appuyer sur lui. Lorsque la terre nous devient inhabitable, nous n'avons d'autre ressource ni d'autre refuge que lui. Ceux qui vous persécutent sont les propres ouvriers de votre bonheur ; bénissez-les, gardez-vous de les maudire : ce serait méconnaître l'intention de Dieu.
C'est encore échapper à l'égoïsrae que savoir se"^ réjouir avec ceux qui sont dans la joie, s'attrister avec ceux qui sont dans la peine, obéir à un esprit intérieur de bienveillance et de concorde avec tous, fuir l'orgueil, s'incliner vers les humbles, éviter tout élèvement et l'estime exagérée de nous- ' mêmes. Ne rendre à personne le mal pour le mal. — Avec ce dernier conseil, il semble que l'Apôtre songe à définir ce que doit être la conduite des chrétiens avec ceux du dehors. Ceux-là qui ne sont pas chrétiens encore peuvent être gagnés par l'apostolat de notre charité et le devenir ; dès lors ne rendez à personne le mal pour le mal, ne cherchez pour tous et envers tous que le bien, et autant que faire se peut, gardez la paix avec tous les hommes. N'est-ce pas une conception nouvelle de la société chrétienne, où tout doit être paix et Wenveillance et charité ?
Les trois derniers versets doivent nous arrêter un peu. Au discours sur la montagne (Matth., V, 38-42), le Seigneur
avait déjà substitué à la loi du talion le précepte du désintéressement personnel. On sait comment Léon Tolstoï a commenté ces paroles, qui forment l'unique thème de son christianisme, et qui, selon lui, nous fournissent le moyen d'échapper à toutes les entraves sociales. Le monde deviendra une vraie Salente et nous serons sauvés (car « le salut est en nous »,) le jour où les hommes consentiront à prendre ces paroles comme la norme de leur vie, et à supprimer la propriété, la guerre, la légitime défense, et toute revendication, quelle qu'elle soit. — Nous n'avons pas à discuter ici ces thèses, mais à remarquer simplement que, soit dans l'Evangile, soit dans les paroles de l'Apôtre, il n'est question que de la disposition intérieure de désintéressement et de bienveillance qui fait le fond du caractère chrétien. Un chrétien n'est déjà plus de ce monde ; sa patrie, son bien, sa richesse sont ailleurs. Il n'est retenu ici-bas que dans la mesure de ses besoins, et autant qu'un appui terrestre lui est indispensable pour vivre, pour accomplir son devoir, pour faire vivre les siens. Il y a donc, selon l'Apôtre et selon le Seigneur, un attachement légitime à la propriété, et il y a un désintéressement légitime de la propriété. C'est une même vertu à deux faces, que l'Apôtre a définie déjà (I Cor., VII, 29-32), lorsqu'il a invité le chrétien à user du monde comme n'en usant pas. Mais ni le Seigneur, ni l'Apôtre n'ont parlé pour autoriser le vol, encourager les voleurs et légitimer le socialisme. Ne vous défendez pas, frères très chers, poursuit saint Paul ; laissez passer, sans vous opposer, la colère des hommes. Elle n'a pas tellement de valeur : elle ne vous atteint pas. Votre paix vaut mieux. Le Seigneur n'a rien répondu aux accusations des princes des prêtres et des scribes. Sainte Marie-Madeleine ne s'est jamais défendue ; par là, elle a mérité que le Seigneur la défendît lui-même. Remettons, nous aussi, toutes choses à Dieu. Aussi bien a-t-il réclamé pour lui le droit de répondre à nos ennemis : « C'est à moi qu'appartiennent le jugement et la vengeance, est-il écrit. Je ferai justice en son heure ».
Au lieu donc de repousser la violence par la violence, au lieu de répondre à la haine par la haine, faites du bien à celui qui vous est un ennemi ; s'il a faim, donnez-lui à manger ; s'il a soif, donnez-lui à boire. Agissant ainsi, vous entassez des charbons ardents sur sa tête. — Ici encore nous retrouvons l'étrange commentaire de Tolstoï. Il a vu dans ces paroles de l'Apôtre un calcul de férocité. Selon lui, la charité que prescrit saint Paul n'est qu'un piège, une cruelle industrie du chrétien persécuté, afin d'amasser sur la tête de son persécuteur les sévérités de Dieu. Faire du bien à l'ennemi n'aurait d'autre dessein que s'assurer une vengeance plus cruelle, en la remettant à Dieu, grossie encore par un douloureux surcroît. L'Apôtre aurait bien oublié ce qu'il a dit plus haut, Nulli malum pro malo reddentes (verset 17), ce qu'il va dire dans un instant, Noli vlnci a malo, sed vince in bono malum (verset 21). Il faut donc donner à ses paroles leur vraie signification, qui est obvie. Pour l'homme du monde, avide de cruauté, la vengeance, idéale et complète, serait sans doute d'avoir à sa disposition la tête de son ennemi, de pouvoir la réduire en cendres, et l'anéantir en quelque sorte : ce serait là, au sens humain, la vengeance parfaite. Or, vous chrétien, vous trouverez toute votre vengeance dans le bien même que vous ferez à votre ennemi ; et ce bien vous sera l'équivalent du plaisir que trouve le mondain vindicatif à assouvir sa colère. Ainsi l'on peut se venger de deux façons : en empoisonnant son ennemi ; en l'accueillant comme un ami. Il y a une grande fierté et satisfaction dans le second procédé. C'est de la sorte qu'au lieu d'être vaincu par le mal, le bien triomphe du mal ; il triomphe même deux fois, en s'exerçant quand même et malgré tous les obstacles, et en convertissant l'ennemi d'hier en un ami et un frère, gagné par votre charité.