‹ Les Epitres de Saint Paul replaceés dans le milieu historique des Actes des Apot̂resChapitre 336 sur 663 · LE POUVOIR PUBLIC · texte numérisé non relu

LE POUVOIR PUBLIC

formules religieuses souvent incomprises. Il est vrai, la philosophie s'adjugeait quelquefois, et toujours au détriment de la religion courante, un droit de direction sur les âmes, un titre à critiquer les idées et les actes du culte païen ; mais cet enseignement ne descendait pas jusqu'aux masses ; comment eût-il réussi à modifier notablement un ensemble de pratiques qui avaient pour elles le temps et la coutume ? En outre, les écoles de philosophie, divisées entre elles, manquaient d'autorité et n'excellaient qu'à détruire ; et en vertu de ce principe, appliqué longtemps avant d'être formulé, que région et religion, tout est aux mêmes mains, la réaction philosophique demeurait strictement limitée à ce que le pouvoir politique voulait bien lui permettre ou lui abandonner. L'empereur était grand-prêtre : à ce titre, il se sentait investi du droit de défendre la religion dont il était le chef, et le sénat avait fort à faire pour réprimer l'invasion des cultes étrangers. Le ritualisme matériel et étroit auquel s'était réduite la religion romaine, le vide de ses formules et de ses pratiques assurait d'avance toute faveur aux superstitions orientales, aux mystères inquiétants de l'Egypte ou de la Phrygie.

On pressent, dès lors, cette situation étant donnée, à quel point était délicate la condition du christianisme naissant, alors que le chef de l'Empire, le grand-prêtre de la religion romaine s'appelait Néron. Sur Dieu, sur le seul Dieu, sur le culte dû à lui seul, sur la royauté du Messie, sur la limitation divine apportée désormais à l'autorité de César, la religion nouvelle apportait au monde des doctrines si étrangères à la pensée païenne, si exclusives de tout ce qui avait eu cours jusque là, qu'elle prenait la forme d'une agression violente et devait en refour provoquer l'hostilité. Il était audacieux jusqu'à la témérité, en face du César tout-puissant et au mépris d'une longue possession, de prétendre constituer un pouvoir spirituel affranchi, indépendant, exercé dorénavant par des mains consacrées ; de revendiquer ainsi non pas la liberté de conscience, ce qui est une absurdité, mais la liberté des consciences et leur droit absolu de servir Dieu

sans entraves. Mais alors, quelle attitude garder en face de ce même pouvoir que l'on s'en venait dessaisir et déposséder ? Etait-il possible à la fois de l'évincer et de lui obéir ? Prescrire aux chrétiens soumission au pouvoir politique tel qu'il existait alors, n'était-ce pas resserrer ces mêmes entraves que l'on voulait briser, et consacrer par une grave inconséquence la mainmise du pouvoir public sur les âmes, sur les consciences, sur les choses de la religion ? N'était-ce pas préparer dès lors les Eghses nationales, et renoncer dès la première heure à cette note d'universalité dont la religion nouvelle se montrait si fière ? Il est vrai, on se fût ainsi épargné le travail douloureux des trois premiers siècles : ni les martyrs, ni les . Pontifes n'eussent versé leur sang pour conquérir la division des deux pouvoirs, politique et religieux. L'histoire de l'Eglise eût été tout autre. Car cette division des deux pouvoirs, qui a affranchi les consciences, après avoir été chèrement achetée, n'a cessé d'être contestée ensuite ; le monde a été longuement troublé par l'effort antagoniste des deux royaumes également acharnés, l'un à maintenir ses droits acquis au prix du sang, l'autre à reconquérir un pouvoir dont il se croit injustement dépossédé. Les empereurs de Rome et de Byzance, les empereurs Germains, les Investitures, les Querelles du sacerdoce et de l'empire, les Concordats et les Séparations, est-ce que tout, dans l'histoire, ne nous remet pas sans cesse sous les yeux ce conflit séculaire 014 le pouvoir politique, aidé par les légistes et appuyé de la force brutale, s'efforce de nous ramener aux conditions du paganisme et de ravir la hberté aux consciences chrétiennes. La pensée de l'Apôtre n'avait pas besoin de prévoir tout ce lointain avenir ; le présent eût suffi pour le faire hésiter, au moment de consacrer, sans réserve apparente, aux mains qui le détenaient, un pouvoir où il était facile de pressentir un ennemi.

Le péril venait d'ailleurs encore. A ne consulter que la simple habileté, en s'efforçant d'incliner devant le pouvoir politique les âmes chrétiennes, l'Apôtre courait encore le

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risque de s'aliéner une vaste portion de la chrétienté. On sait l'hostilité irréconciliable que nourrissait le peuple juif contre l'étranger qui s'était emparé de lui. Israël se considérait comme en théocratie. Dieu était son roi. Ici encore, ici surtout, vie religieuse et vie nationale ne faisaient qu'un : le souci du culte et la direction politique étaient aux mêmes mains ; et si Néron était grand-prêtre dans l'empire romain, en Judée la Synagogue présidait à la vie nationale tout entière. Le peuple de Dieu ne pouvait être tributaire ; Dieu ne pouvait être dépossédé ; un pouvoir païen s' exerçant sur une région qui était à Dieu, constituait pour Israël une abomination, une sorte de sacrilège. Depuis plus d'un siècle que la puissance romaine s'était étendue sur la Syrie et la Palestine, elle y était de moins en moins accueillie, toutes les impatiences de la liberté perdue s'avivaient au cœur des Juifs des ardeurs religieuses elles-mêmes ; les zélotes ne cessaient de cultiver cette passion nationale, toute la pensée du peuple était tendue vers un Messie guerrier, appelé à restituer le royaume de David. Dix ans ne s'écouleront pas sans provoquer l'explosion violente de ces passions populaires, qui verseront le sang à flots, et amèneront la destruction de la ville sainte. Combien il était urgent, mais aussi combien il était périlleux de rappeler aux communautés chrétiennes, formées en large partie de Juifs convertis, une obligation aussi importune qu'elle est indispensable, aussi odieuse aux Juifs qu'elle était nécessaire. Outre sa portée universelle, l'enseignement apostolique sur la soumission aux pouvoirs publics impliquait ainsi une valeur de circonstance, et de singulière actualité. Saint Paul, en ce chapitre XIII, rappelle tout d'abord le devoir de l'obéissance envers le pouvoir politique ; la seconde partie du chapitre concerne de nouveau la charité et la dignité de la vie chrétienne.

1 Omnis anima potestatibus sublimioribiis subdita sit : Non est enim potestas nisi a Deo : quae autem sunt, a Deo ordinatae sunt. 2 Itaque qui résistif potestati, Dei ordinationi

résista : qui aufem résistant, ipsi sibi damnationem acquirunt. 3 Nam principes non sunt timori boni operis, sed maîi. Vis autem non timere potestatem ? Bonum fac : et habebis laudem ex illa : ^ Dei enim minister est tibi in bonum. Si autem malum feceris, time : non enim sine causa gladiunt portât. Dei enim minister est, vindex in iram ei qui malum agit. 5 Jdeo necessitate subditi estote, non solum propter iram, sed etiam propter conscientiam. 6 Ideo enim et tribata praestatis ; ministri enim Dei sunt, in hoc ipsum servientes. '^ Reddite ergo omnibus débita : cui tributum, tributum ; cui vectigal, vectigal ; cui timorem, timorem ; cui honorem, honorem.

Tel est le principe général. Il est formulé en des termes équivalents par saint Pierre (I Petr., II, 13-17). Le devoir de la soumission aux puissances qui sont au-dessus de nous, est universel et s'impose à tout chrétien, partant même aux juifs convertis. Et réagissant ainsi contre l'esprit de rébellion commun à tout le judaïsme, l'Apôtre séparait sa cause d'avec celle des révoltés ; il montrait dans les chrétiens des citoyens paisibles, accréditait le christianisme même auprès d'un pouvoir jaloux, prenait ses sécurités en face d'un droit public facilement inquiet et ombrageux ; et, moyennant cette attitude irréprochable, préparait l'affranchissement des âmes. Sic est voluntas Dei, disait saint Pierre, ut bene facientes obmutescere faciatis imprudentium hominum ignorantiam, quasi liberi, et non quasi velamen habentes malitiae libertatem, sed sicut servi Dei. Si le pouvoir politique avait un peu d'équité en face de la conduite des chrétiens, il devait se faire cette réflexion que si les baptisés n'adorent pas des dieux auxquels les enfants eux-mêmes ne croient plus, nec pueri credunf, s'ils ne sacrifient pas au Génie de l'empereur, jamais on ne les trouve parmi ses assassins.

Le devoir de la soumission s'appuie sur l'investiture divine donnée à l'autorité. La vraie et profonde raison de ce devoir est l'ordre hiérarchique voulu par Dieu dans la société.

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