‹ Les Epitres de Saint Paul replaceés dans le milieu historique des Actes des Apot̂resChapitre 338 sur 663 · CONDESCENDANCE MUTUELLE · texte numérisé non relu

CONDESCENDANCE MUTUELLE

science de sa pleine appartenance à Jésus-Christ. Là, en effet, il eût appris qu'il n'y a plus dans le Christ de distinction de personnes (Gai., III, 27, 28), puisque nous sommes tous libres d'une même liberté, tous nobles d'une même noblesse ; non plus qu'il n'existe, depuis le Christ, de choses souillées ou impures, comme il a été dit à saint Pierre luimême : quod Deus purijicavit, tu ne commune dixeris (Act., X, 15). Le judaïsant est donc un débile et un infirme dans son union au Seigneur et dans la foi : Soutenez-le, dit l'Apôtre, il est faible ; usez envers lui de condescendance et de déférence affectueuse, non de prononcés hautains, ni de contestations au sujet de ses pensées secrètes. A quoi bon les controverses et les discussions ? Cela s'adresse à l'intelligence ; mais tout cela est inutile à ceux qui se laissent guider par l'habitude, par le scrupule, par l'impression, par le sentiment, en un mot par la sous-intelligence. Discuter en pareil cas, c'est s'escrimer en vain ; c'est donner de l'importance à des éléments insignifiants ; et parce que, la discussion terminée, la polémique épuisée, le chrétien faible retrouvera en lui son impression grossie encore, il conclura que vos raisons ne valent rien. Usez de condescendance affectueuse envers lui ; votre charité fera ce que la seule controverse tenterait vainement. — On lira dans le grec le verset 2, dont la traduction est insuffisante. Peut-être est-il convenable, avant d'aller plus loin dans l'explication, de connaître les principes de solution auxquels l'Apôtre en appelle pour résoudre le cas de conscience, et assurer la paix intérieure de la communauté chrétienne.

Ils peuvent être formulés ainsi :

Toutes choses sont pures, et partant indifférentes à l'usage.

Les chrétiens peuvent donc, en sécurité, user de toutes.

La règle pratique prochaine, pour chacun, est sa conscience.

La conscience de chacun n'est comptable que devant Dieu.

Pourtant, ajoute l'Apôtre en dernier lieu, la règle supérieure de notre pratique demeure toujours la charité. C'est le thème de tout le chapitre. Suivons maintenant le texte à partir du verset 2.

Les premiers chrétiens avaient des repas communs, les agapes, où s'asseyaient Juifs et Gentils. Un Gentil converti, dans la plénitude dé sa foi, dans la conscience de son entière liberté dans le Christ (tzktts.ùsi) , ne se faisait nul scrupule de manger toutes viandes, quelles qu'elles fussent, étouffées ou offertes aux idoles. (Crédit se mandacare ne traduit pas Tzifsxeùei çaysîv : le sens est que sa foi robuste lui permet de manger tout ce qui est présenté). En face de lui se trouve un Juif converti, peut-être même un prosélyte ; il a appris, lui, qu'il y a des viandes impures d'après la loi ; que les viandes étouffées sont interdites ; ou bien que les viandes présentées au repas ont été offertes aux idoles, et que du temple elles sont passées à l'étal public. Il se souvient des trois jeunes Israélites (Dan., I, S, seq.), de Tobie (Tob., I, 12), des prêtres juifs dont Josèphe, au chapitre III de sa Vita, rapporte qu'ayant été envoyés à Rome, ils ne voulurent se nourrir que de figues et de fruits ; du vieillard Eléazar (II Macch., VI, 18) ; et il croit sa conscience engagée. Il écarte donc les viandes, et de peur d'encourir les souillures légales, se borne aux fruits et aux légumes ; il se réduit au régime végétarien : Xàyava èrr^Ui, olera manducat. Or, di1 l'Apôtre, nous devons dans la société chrétienne prendre notre parti, lorsqu'il s'agit des choses indifférentes, de rencontrer des consciences autrement formées que la nôtre, L'unité n'est requise que m necessariis, la liberté est de droii pour le reste. Celui qui mange de tout, le chrétien robuste ne regardera pas de haut celui qui a des scrupules ; et celui qui ne mange pas de tout ne se permettra pas de juger le païen converti, qui ne fait pas de distinction dans ses aliments, Dieu l'a accueilli tel, ce païen, au sortir de la gentilité et n€ lui a pas demandé compte de sa vie antérieure ; il ne lui a rier imposé : pourquoi le juger, vous, alors qu'il appartient è

Dieu ? Qui vous a donné à vous, Juif, juridiction sur lui ?

On remarque bien que, tout en tenant la balance égale et en stipulant pour chacun la liberté, le dessein de l'Apôtre n'en est pas moins de maintenir que les choses sont indifférentes, et que les distinctions ne sont qu'un reste de judaïsme. Or, dans le cas de l'indifférence, les consciences sont libres ; nul n'a le droit de citer son frère à sa barre, chacun n'est comptable que devant Dieu. C'est au jugement de Dieu seul qu'il se tient debout ou qu'il tombe. Vous vous persuadez qu'il tombe, parce qu'il n'agit pas selon votre conscience, à vous ; mais en dépit de votre pensée, Dieu le maintiendra debout, au milieu de ce que vous croyez des souillures légales, lui qui l'a appelé sans lui imposer aucune des servitudes légales.

En dehors des viandes et des problèmes qui s'y rattachaient, il restait d'autres éléments de tension, empruntés toujours à une préoccupation judaïque. Les uns conservaient le souvenir du sabbat, des néoménies et des fêtes juives qu'ils avaient pratiquées longtemps. Dans la communauté chrétienne, il en était donc qui discernaient encore entre un jour et un autre jour et sanctifiaient la néoménie, par exemple, ou la fête des Purim, par un surcroît de pratiques pieuses. A côté d'eux se trouvaient des Gentils convertis pour qui tous les jours étaient solennels ; chaque matin la fête recommençait. Il n'est pas douteux que le cœur de saint Paul ne soit avec ces derniers. Le christianisme a mis l'unité partout : il n'y a plus de distinction de personnes en Notre-Seigneur Jésus-Christ, puisque nous sommes un en lui. Il n'y a pas de distinction à établir entre les aliments : tout est pur. II n'y a pas lieu non plus à distinguer entre les jours : tous les jours sont feriae, fête complète, fête d'éternité. Encore que tout gagné à cette doctrine, l'Apôtre stipule pourtant le droit pour chacun d'agir selon ce qu'il pense, d'abonder en son sens et d'agir à son gré. N'était-ce pas encore donner de la doctrine que de parler ainsi ? Car enfin, laisser chacun libre d'agir selon sa conscience, c'était prononcer encore sur l'indifférence des choses et des jours. Ce sont divergences

de pure pratique compatibles avec l'unité de la société chrétienne. Et en effet, celui qui distingue entre les jours est à Dieu et agit devant Dieu et selon sa conscience : nul ne doit entreprendre sur sa liberté. Celui qui mange de tout le fait selon Dieu, devant Dieu et en demeurant attaché à Dieu ; de même aussi celui qui discerne entre les aliments ; et la preuve en est que tous deux rendent grâces à Dieu de ce qu'ils ont reçu de sa main.

Encore devons-nous observer de plus près la formule dont se sert l'Apôtre : Domino sapit, Domino non sapit ; Domino manducat, Domino non manducat. Elle lui est familière et implique non seulement que le chrétien agit devant Dieu, mais qu'il agit sous la main, l'action et la gouverne du Seigneur. Rappelons-nous sa doctrine : Pro omnibus mortmis est Christus, ut qui vivunt, jam non sibi vivant, sed ei qui pro ipsis mortuus est et resurrexit. Nous voyons ainsi, à propos d'un cas de conscience qui semblait menu, se développer toute la pensée de l'Apôtre. Les choses sont bonnes. Leur usage est indifférent. La liberté chrétienne est donc absolue. La conscience chrétienne n'est point serve, ni justiciable de toute appréciation. Il suffit que chacun soit guidé par sa conscience dans l'usage qu'il fait de sa liberté. Bien plus, dans la conscience de chacun l'Apôtre voit le Christ, la direction morale de toute activité chrétienne, aujourd'hui qu'Adam est évincé : Christus habitare per fidem in cordibus vestris. La vraie et profonde raison pour laquelle, agissant en conscience, nous ne sommes pas justiciables du premier venu^ c'est que, dans notre conscience, nous ne sommes pas seuls. Nous ne nous appartenons pas : Jam non estis vestri : empti enim estis pr.etio magno. Nous ne sommes à nous ni pour vivre, ni pour mourir. Le premier occupant, le premier Adam, ayant été évincé de ma vie, maintenant je vis au Seigneur. A la vie, à la mort, je suis son bien, sa propriété, une chose qui est à lui, qui est de lui. Je ne suis chrétien que par mon adhésion vivante à Notre-Seigneur Jésus-Christ, et moyennant ma communion à lui. De telle sorte que si je vis^ je vis

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