‹ Les Epitres de Saint Paul replaceés dans le milieu historique des Actes des Apot̂resChapitre 339 sur 663 · LE CHRIST, RÈGLE DE NOTRE VIE · texte numérisé non relu

LE CHRIST, RÈGLE DE NOTRE VIE

à Celui qui est au centre de mon cœur et. de ma conscience ; si je meurs, je meurs à lui, et comme c'est lui qui me fait vivre, c'est encore lui qui me fera mourir. Après avoir guidé ma vie et dirigé intérieurement toute mon activité, c'est lui qui pèsera, pour le rompre, sur le lien qui unit mon âme et mon corps. Cela ne fait rien : car dans la mort je serai avec lui, et c'est la vie d'être avec lui. La vraie mort serait d'être loin de lui. De celle-là qu'il nous garde ! Mihi vivere Christus est. Tout est bien. Il n'y a pas de solitude, il n'y a pas de tristesse, il n'y a pas d'ennui ; d'être à lui me rend toutes choses joyeuses. Et ne croyez pas, ajoute l'Apôtre, que tout ceci soit un procédé aimable pour présenter les choses aux esprits, une conception arbitraire, une douce et pieuse rêverie : c'est la réalité même voulue de Dieu, c'est la formule de notre rédemption.

Cette communion vivante des hommes à lui, c'est là ce que le Seigneur a désiré ; et il y a mis le prix. C'est pour cela qu'il est mort, c'est pour cela qu'il est ressuscité, afin de nous entraîner dans sa mort, afin de nous emporter dans sa vie, tous tant que nous sommes, vivants et morts. Au prix de son sang il a obtenu cette glorieuse investiture, cette situation vraiment unique d'être le Seigneur et le chef, j'allais dire la conscience et le vrai moi de chacun des baptisés. Etre ,chrétien, c'est être en contact avec lui. Que lui, le Seigneur et la règle de chacun, qu'il évoque chacun devant lui, c'est chose régulière et normale ; il est investi, il est souverain ; il peut appeler à son tribunal toute âme vivante. Mais vous, Juif, pourquoi juger votre frère et prononcer contre lui, parce qu'il ne s'incline pas devant les prescriptions de la loi ? Et vous. Gentil, pourquoi mépriser votre frère, comme étant de , foi chétive, et seulement à demi chrétien ? Nous ne sommes pas des juges. Notre rôle à nous, Juifs et Gentils, c'est d'être jugés : ajournons toute sentence. Juger est le droit du Seigneur, qui sait et qui, seul, a titre : tous nous comparaîtrons à son tribunal.

« Aussi vrai que je vis, dit le Seigneur, tout genou fié-

chira devant moi, toute langue rendra hommage à Dieu> (Isai., XLV, 23). Devant ce juge chacun répondra pour soi. N'usurpons pas. Ne prenons pas, par intrusion, la place du Seigneur.

13 Non ergo amplius invicem judicemus ; sed hoc judicate magis, ne ponatis offendiculum fratri vel scandalam. 14 Scio, et confldo in Domino Jesu, quia nihil commune per ipsum, nisi ei qui existimat quid commune esse, illi commune est. 155/ enim propter cibum, f rater tuas contristatur : jam non secundum charitatem ambulas. Noli cibo tuo illum perdere, pro quo Christas mortuus est. i6 Non ergo blasphemetur bonum nostrum. i7 Non est enim regnum Dei esca, et potus : sed justitia, et pax, et gaudium in Spiritu sancto : is qui enim in hoc servit Christo, placet Deo, et probatus est hominibus. 19 Itaque quae pacis sunt, sectemur : et quae aedificationis sunt, in invicem custodiamus. 20 Noli propter escam destruere opus Dei. Omnia quidem sunt munda : sed malum est homini, qui per offendiculum manducaf. 21 Bonum est non manducare carnem, et non bibere vinum, neque in quo f rater tuus offenditur, aut scandalizatur, aut infirmatur. 22 Tu fidem habes ? pênes temetipsum habe coram Deo. Beatus qui non judicat semetipsum in eo, quod probat. 23 Qui autem discerna, si manducaverit, damnatas est : quia non ex fide. Onine autem, quod non est ex fide, peccatum est.

Nous retrouvons ici la doctrine exposée déjà par saint Paul (I Cor., VIII, 7-13, et X, 19-33). Retrouvons-y surtout l'expression nouvelle de ce commandement de la charité qui est le guide le plus sûr de la vie chrétienne et un principe de solution universelle pour les cas de conscience. L'Apôtre ne retire rien de ce qui vient d'être dit : Les choses sont bonnes, leur usage est légitime. Chacun de nous, dans l'usage qu'il en fait, n'est guidé que par sa conscience et comptable que devant Dieu. Nous n'avons aucunement à nous juger les uns les autres. Et la charité se témoignera tout d'abord par le

CONDUITE A l'Égard des faibles 775

respect que nous avons pour la liberté d'autrui. Encore l'Apôtre prend-il une disposition condescendante en faveur des faibles. Le bien supérieur de l'Eglise, ce n'est pas la liberté, mais la charité, devant qui tout doit s'incliner. Il peut se faire, nous l'avons déjà vu (I Cor., VIII, 7, 10, 11), que l'exercice indiscret de notre liberté devienne pour un frère une cause de scandale et une occasion de chute ; le droit de chacun à la liberté devra céder alors aux exigences supérieures de la charité. Et pour faire bien comprendre sa pensée, l'Apôtre se met en cause lui-même, sa conduite servira d'exemplaire. Je sais, dit-il, et de science certaine, qu'en Notre-Seigneur Jésus et dans la loi nouvelle, sont éliminées toutes les distinctions entre aliments purs et aliments impurs. Grâce à lui, il n'y a rien de souillé. C'est le principe général de la bonté des choses créées et réparées par lui. Mais enfin la loi pratique prochaine pour chacun de nous, c'est la conscience de chacun de nous, c'est-à-dire la forme intérieure selon laquelle la loi nous est intimée. Il n'y a rien de souillé en soi ; mais il y a néanmoins quelque chose de souillé pour le chrétien trop faible qu'une conviction antérieure, de longues habitudes, les exemples d'autrui, et aujourd'hui encore une anxiété persévérante déterminent à regarder certaines choses comme impures. C'est un converti du judaïsme qui a conservé quelque chose de son âme d'autrefois. Vous le savez tel ; et sous prétexte de. liberté chrétienne, vous vous autorisez à manger devant lui, sans discernement, de toute sorte de viandes. Non seulement vous le troublez et le contristez par votre audace, mais votre exemple entraîne à vous imiter ce frère faible, dont la conscience est mal formée, et qui à cause de vous agit contre sa conscience ! Est-ce là agir selon la charité ? Pour un coup de dent, pour une bouchée de viande perdre une âme rachetée par le sang du Seigneur ! A cause de votre prétendue liberté et de son exercice indiscret, la Rédemption sera vaine ! Je le sais bien, nous avons reçu en héritage la liberté des enfants de Dieu, l'affranchissement des pratiques de la loi ; évitons pourtant que ce bien dont

nous avons été enrichis soit décrié par notre faute, et que l'usage de cette même liberté ne devienne un mal, le jour où nous ne saurons pas l'incliner devant la charité. — La parole de l'Apôtre affecte ici des formes elliptiques et rapides; mais le cas de conscience était fréquent, nous l'avons noté déjà, et l'Apôtre était compris à demi-mot.

Après tout, poursuit-il, le royaume de Dieu, la royauté de Dieu sur nous, l'essentiel de notre vie surnaturelle, ne consiste pas dans le boire et le manger ; les questions d'aliments sont secondaires. Il y a autre chose : accomplir la volonté de Dieu, demeurer dans la joie et la paix de l'Esprit, comme il advient aux chrétiens dociles à son influence. C'est alors que nous obéissons vraiment au Christ, que tout égoïsme s'efface, et que notre vie plaît à Dieu et aux hommes. Nous avons mieux à faire que poursuivre à tout prix les droits égoïstes de notre liberté : cherchons plutôt le bien de tous, le bien de la paix, de la charité, de l'édification commune ; et gardonsnous, pour un morceau de viande, de compromettre l'œuvre de Dieu, l'œuvre à laquelle il a donné son sang.

La parole de l'Apôtre devient plus rapide que jamais ; on le sent empressé à répondre aux contestations qui s'élèvent autour de lui contre la loi de la charité. Un mécontent disait : Mais toutes choses sont pures ! Eh ! sans doute, répond l'Apôtre, je le sais bien, c'est moi qui au nom du Seigneur vous ai apporté le principe de la liberté. Oui, tout est pur, mais ce qui est pur devient souillé et poison pour celui qui le regarde avec une conscience mal formée, et qui mange en dépit dé la protestation secrète de sa conscience. Et c'est vous, par votre audace indiscrète, qui placez votre frère sur cette pente glissante. Ah ! disait déjà l'Apôtre aux Corinthiens (I Cor., VIÏI, 13), si le morceau de viande que je vais manger doit scandaliser mon frère, jamais de ma vie je ne mangerai de viande. II répète ici le même principe de charité : J'aime mieux, dit-il, ni ne manger de viande, ni ne boire de vin, ni ne prendre rien de tout ce qui peut scandaliser, attrister ou

troubler mon frère dans sa conscience. C'est la charité qui est première.

Et le mécontent poursuit : Mais enfin, il s'agit de moi, de mes actes. Non seulement j'ai la liberté, moi, mais J'ai la foi entière ; et à la différence de ce Juif qui n'est chrétien qu'à demi et avec des retours de judaïsme, j'ai, moi, la conviction surnaturelle que le Seigneur a tout affranchi, tout purifié, et que je n'ai plus à m'incliner devant des pratiques surannées ! C'est bien, répond l'Apôtre, vous avez la foi, ayez-la pour vous et devant Dieu, N'y changez rien. Lorsqu'un motif de charité ne vient pas s'interposer, lorsque vous n'avez pas à respecter la faiblesse de l'un de vos frères, lorsque vous êtes à part vous, faites ce que vous voulez ; heureux le chrétien à la foi vigoureuse, sans reste quelconque de judaïsme, et qui peut agir sans scrupule et sans anxiété en tout ce qu'il fait. Cette condition est enviable à coup sûr. Il n'en est pas de même de celui qui, sous l'influence de préjugés, fait encore des discernements, distingue entre tel aliment et tel autre. Si, dans cet état de conscience douteuse et non assurée, il mange quand même de cet aliment que sa conscience lui interdit, (et votre exemple l'y incline), il se rend coupable, il est jugé ; il encourt la condamnation due à la faute que sa conscience lui montre. Il agit sans être assuré de la rectitude de son acte. Or, ajoute l'Apôtre dans une formule générale, tout ce qui n'est pas selon la foi (ou la conscience) est péché.

Cette dernière réflexion de l'Apôtre mérite de nous arrêter un instant. Elle nous offre un sens nouveau et inattendu de ce mot fides, tcio-tiç , et a fourni matière à de longues controverses. Baïus et les jansénistes, après les protestants, y ont trouvé l'appui de leur doctrine sur le péché originel ; d'après eux, la nature humaine a été, par ce péché, à ce point viciée et corrompue qu'il lui est impossible de faire aucun bien ; les actes des philosophes sont des péchés, les vertus des païens sont des vices ; la distinction des actes bons quant à leur objet, et des actes bons parce qu'ils sont méritoires de la vie éternelle, est pour eux une distinction nulle ; la pre-

mière de toutes les grâces est la foi, on ne peut rien de bon que par elle. La XP des propositions condamnés par Alexandre VIII (Denzinger, 1168) est ainsi conçue : Omne quod non est ex fide christiana supernaturali, quae per dilectionem operatur, peccatum est. Il y a peu d'exemples, même dans les discussions théologiques, d'un texte plus ouvertement détourné de son sens : l'Apôtre, on le voit par la teneur même de tout le passage, ne parle pas de la foi surnaturelle, mais d'un verdict intérieur de la conscience auquel on ne peut se dérober sans péché. On a voulu faire honneur à saint Augustin de l'idée janséniste ; mais, comme on peut s'en assurer en lisant son Contra Julianum (1. IV, 20-34), le De Gestis Pelagii (34-35), et le De Continentia adversus Manichaeos (26), la foi dont il est parlé chez saint Augustin en son commentaire du sine fide est bien, sans doute, la foi surnaturelle ,* seulement le mot peccatum a chez lui une acception spéciale. Ce n'est pas le péché délit, c'est le péché insuccès ; c'est l'acte bon, mais sans mérite pour la vie éternelle, parce qu'il ne procède pas d'une racine surnaturelle. C'est une flèche qui manque le but, parce qu'elle est mal lancée : l'aptitude à obtenir la fin étant l'élément qui distingue les vertus d'avec les vices, dit saint Augustin à Julien d'Eclane : Noveris non officiis, sed finibus a vitils discernendas esse virtutes. Et ailleurs : Passant aliqua bona fieri, non bene facientibus a quibus fiant. La doctrine de saint Augustin est inattaquable : elle n'a rien de commun avec les assertions de Baïus. Il faut en dire autant de la doctrine de saint Thomas. II suffit de lire la Somme Théologique, l*-2", quaest XIX, art. 5.

On le voit, fides ou tûîo-tiç, peccatum ou âjUap-ria, ont été pris par les commentateurs et les théologiens en une double acception : la foi, ou la conscience ; le délit, ou l'acte sans mérite surnaturel. L'interprétation commune est fixée aujourd'hui : nous ne pouvons agir qu'avec la conscience de la moralité de l'acte que nous accomplissons ; sans cela, nous encourons réellement la faute entrevue. Et cette interprétation coïncide exactement avec l'enseignement de saint PauL

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