LE MIRACLE DE LA PENTECÔTE
pèlerins sans nombre, venus de tous les points du monde, que le Seigneur avait convoqués comme témoins du miracle : il suffit, en effet, pour vérifier l'expression universelle dont se sert le texte sacré, de reconnaître aux versets 9, 10, 11 de ce même chapitre, la variété des régions qui fournirent à saint Pierre ses premiers auditeurs.
Ce qui surprend et amène autour du Cénacle cette foule mêlée de Juifs et de prosélytes, ce n'est pas, nous semble-t-il, la rumeur qui se répand, moins encore la parole miraculeuse et charismatique des disciples, mais bien plutôt « le souffle puissant » qui a secoué le Cénacle et ému la curiosité de tous. Des abords du Temple où l'avait groupée la fête de la Pentecôte, et des diverses portions de la ville, la foule se réunit et se porte autour des cent vingt disciples visités par l'Esprit de Dieu. Grande surprise : les disciples sont en majorité des Galiléens, gens réputés sans culture ; et voici qu'ils parlent et enseignent. Premier sujet d'étonnement. Un second, c'est qu'ils sont entendus par la variété de leurs nombreux auditeurs. Comment expliquer, se demande-t-on après les avoir entendus, que nous les comprenions, chacun dans notre langue maternelle ou familière ? Car ils sont venus de partout ; toutes les régions du monde ici se coudoient : la Parthie, la Médie, l'Assyrie voisine du Golfe Persique, la Mésopotamie, la Judée ; l'Asie-Mineure et ses provinces, la Cappadoce et le Pont, l'Asie Proconsulaire, c'est-à-dire la portion la plus centrale et la plus occidentale de l'Asie-Mineure, la Phrygie et la Pamphylie au sud. Après les pays de l'Asie- Mineure viennent l'Egypte, la Libye, l'Afrique voisine de Gyrène ; enfin les pèlerins venus de Rome, Juifs de naissance, ou prosélytes, ceux venus de l'île de Crète et de l'Arabie, qui ignoraient l'araméen, mais qui étaient assurés de trouver, parmi les nombreuses synagogues de Jérusalem, une synagogue de leur langue, un centre religieux et familier où ils seraient accueillis.
Il semble que le premier mouvement des apôtres et des^ disciples ne fut pas de parler aux hommes, mais de s'adres-
ser àl)ieu et de chanter ses louanges. La prière à haute voix lut ainsi la première prédication de l'Eglise ; la vie surnaturelle nouvelle naquit dans la liturgie sainte des psaumes, des cantiques ; les louanges de Dieu entourèrent son berceau : audivimus eos loquentes magnalia Dei.
Devant ce spectacle, l'émotion de la foule se traduit diversement : les uns étonnés, remués, se demandent, au souvenir peut-être de tout ce qui s'était passé cinquante jours auparavant : « Qu'est-ce que veut dire tout ceci ? » Les autres demeurent sceptiques et moqueurs : « Ce sont des gens ivres: sans doute ils ont bu trop de vin doux ! »
14 Stans autem Petrus cum undecim levavit vocem suam, ■et locutus est eis : Viri Judaei et qui habitatis Jérusalem universi, hoc vobis notum sit, et auribus percipite verba mea. 15 Non enim, sicut vos aestimatis, hi ebrii sunt, cum sit hora diei tertia : i6 sed hoc est quod dictum est per prophetam Joël : ^'' Et erit in novissimis diebus (dicit Do minus) eff undam de Spiritu meo super omnem carnem : et prophetabunt filii vestri et filiae vestrae, et juvenes vestri visiones videbunt, et seniores vestri somnia somniabunt. is Et quidem super servos meos, et super ancillas meas in diebus illis effundam de Spiritu meo, et prophetabunt : i9 et dabo prodigia in caelo sursum, et signa in terra deorsum, sanguinem, et ignem, et vaporem fumi : 20 sol convertetur in tenebras, et luna in sanguinem, antequam veniat dies Domini magnus et manifestus. -1 Et erit : omnis, quicumque invocaverit nomen Domini, salvus erit.
C'est la première apologie chrétienne et la première prédication apostolique. Au milieu de ces appréciations si diverses, Pierre se lève, les onze disciples se lèvent avec lui : toute l'Eglise enseignante parle par la bouche du premier des Papes, un Galiléen, un pêcheur, un illettré : il parle néan-
moins avec autorité et vraiment selon les règles. Ses premiers mots réclament l'attention des Juifs de Jérusalem, et des pèlerins que la Pentecôte y a réunis : car l'explication de tout ce qu'ils voient, s'ils veulent l'entendre, il se propose de la leur donner. Tout d'abord, il écarte assez dédaigneusement l'explication insultante, donnée par plusieurs, de l'enthousiasme dont ils étaient les témoins.
Non, disait saint Pierre, nous ne sommes ivres, ni mes frères ni moi. La loi traditionnelle des Juifs et la simple décence ne permettent pas de manger et de boire dès la troisième heure du jour. C'est l'heure de la prière : seuls les Epicuriens ou les mécréants contreviennent à cette règle. L'explication injurieuse une fois écartée, saint Pierre fournit le vrai commentaire. « Ce qui se passe aujourd'hui, dit-il, est l'accomplissement de l'oracle du prophète Joël (II, 28) : Aux derniers jours, selon l'expression familière à l'Ancien Testament, c'est-à-dire aux jours du Messie, je verserai à flots de mon Esprit sur toute chair ; vos fils et vos filles prophétiseront, vos enfants auront des visions, vos vieillards des songes. En ces temps-là, je donnerai de mon Esprit à mes serviteurs et à mes servantes, et ils prophétiseront. Je ferai apparaître des prodiges au ciel et sur la terre, du sang, du feu, des nuages de fumée. Le soleil s'obscurcira, la lune se couvrira de sang, avant que vienne le jour du Seigneur, le jour grand et terrible. »
En appeler devant un tel auditoire à un témoignage prophétique, c'était concilier à la doctrine nouvelle rautorité reconnue des anciens prophètes. Mais c'était bien plus encore affirmer la continuité divine des deux Testaments et dessiner le caractère distinctif du second : ce que la loi mosaïque n'avait que promis et ébauché, l'Evangile venait l'achever. Au lieu que, dans l'économie judaïque, la doctrine était réduite, rare, limitée, ne donnant qu'une connaissance imparfaite de Dieu et de ses desseins, confinée d'ailleurs dans une région étroite, s'accroissant de siècle en siècle dans une révélation progressive comme l'aube qui blanchit d'instant en
instant jusqu'à la venue du soleil ; voici, à dater de la loi nouvelle inaugurée en ce jour de la Pentecôte, que la révélation de Dieu est complète (Hebr., I, 2), définitive, donnée au monde entier : l'Esprit de Dieu répand sur toute chair cette doctrine surnaturelle offerte à tous, créant dans les jeunes gens la sagesse des vieillards, dans les vieillards la fraîcheur joyeuse des jeunes gens.
Ce n'est plus au premier avènement, mais au second ; ce n'est plus à l'aurore, mais au terme de la période messianique que se rapporte le reste de la prophétie de Joël : les prodiges, le sang, le feu, les tourbillons de fumée, les signes célestes, et enfin le jour terrible du jugement de Dieu.
Cette première partie du discours de saint Pierre répond à la curiosité de son auditoire et lui donne le sens du miracle. La deuxième partie, 22-36, est d'ordre pratique et contient une mise en demeure : le verset 21 forme transition. Il appartient encore à la prophétie de Joël. « Alors, avait dit le prophète, tout homme qui aura invoqué le nom du Seigneur sera sauvé. » Qu'est-ce à dire ? Suffira-t-il d'avoir invoqué ou prononcé le nom du Seigneur ? Ne faudra-t-il qu'un nom, placé sur nos lèvres, pour nous assurer le salut ? L'Apôtre saint Paul (Rom., X, 13) a donné à ce même passage de Joël toute sa valeur. Invoquer le nom du Seigneur, c'est se réclamer de lui, se ranger à sa doctrine, entrer dans sa vie par le baptême ; c'est, après avoir imploré son nom, porter ce même nom inscrit sur notre âme et sur notre front : habentes nomen ejus, et nomen Patris ejas scriptum in frontibus suis (Apoc, XIV, 1), comme il est dit des élus. Et, invoquer ce nom du Seigneur comme il convient, avec la foi et l'adhésion de notre vie entière, c'est nous assurer que ce même nom sera invoqué sur nous. Nec enim aliud sub caelo nomen datum est hominibus in quo oporteat nos salvos fieri (Act., IV, 12).
Quel est ce nom ? La deuxième partie de ce discours nous le dira.
2ii Viri Israelitae, audit e verba haec : Jesum Nazarenum^
viram approbatum a Deo in vobis, virtutibus, et prodîgîis, et signis, quae fecit Deus per illam in medio vestri, sicut et vos scitis : 23 hune definito consilio, et praescientia Dei traditum, per manus iniqaorum affligentes interemistis ; 24 quem Deus suscitavit, solutis doloribus inferni, juxta quod impossibile erat teneri illum ab eo. 25 David enim dicit in eum : Providebam Dominum in conspectu meo semper ; quoniam a dextris est mihi ne commovear : ^^Propter hoc laetaium est cor meum, et exultavit lingua mea, insuper et caro mea requiescet in spe : 27 Quoniam non derelinques animam meam in inferno, nec dabis Sanctum tuum videre corruptionem. 28 Notas mihi fecisti vias vitae : et replebis me jucunditate cum facie tua. 29 Viri fratres, liceat audenter dicere ad vos de patriarcha David quoniam defunctus est, et sepultus : et sepuîchrum ejus est apud nos usque in hodiernum diem. so Propheta igitur cum esset, et sciret quia jarejurando jurasset illi Deus de fructu lumbi ejus sedere super sedem ejus : si providens locutus est de resurrectione Christi, quia neque derelictus est in inferno, neque caro ejus vidit corruptionem. 32 Hune Jesum resuscitavit Deus, cujus omnes nos testes sumus. 33 Dextera igitur Dei exaltatus, et promissione Spiritus sancti accepta a Pâtre, effudii hune, quem vos videtis et auditis. 34 Non enim David ascendit in caelum : dixit autem ipse : Dixit Dominus Domino meo, sede a dextris meis, 35 donec ponam inimicos tuos scabellum pedum tuorum. 36 Certissime sciât ergo omnis domus Israël, quia et Dominum eum, et Christum fecit Deus hune Jesum, quem vos crucifixistis.
Donner aux auditeurs le nom d'Israélites, c'était leur rappeler avec le souvenir des ancêtres, toute la gloire de l'alliance contractée par Dieu avec son peuple ; c'était une fois de plus se concilier l'attention, et préparer l'auditoire à la révélation de Dieu.
Le Seigneur, le Messie si longtemps attendu, est ce même Jésus de Nazareth, cet homme que Dieu- lui-même a accrédité parmi vous, au moyen des miracles, des prodiges et des
signes qu'il lui a donné d'accomplir sous vos yeux. Ce qu'il a fait est l'œuvre de Dieu : c'est Dieu qui a accompli par lui les miracles ; la trahison de Judas, la sentence de mort prononcée par les Juifs, exécutée par les Gentils, n'ont fait que réaliser l'éternel dessein de Dieu ; c'est Dieu enfin qui a brisé en faveur du Messie les liens qui le retenaient captif du tombeau. Car il était impossible que le Sauveur demeurât sous le joug de la mort.
Chacune de ces affirmations établit la parenté divine des deux Testaments, œuvre du même Dieu. Le verset 24 emprunte au Ps. XVII, 5, 6, ou au Ps. CXIV, 3 :
«Les liens de la mort m'ont entouré...
» Les liens de l'enfer m'ont environné. »
Le terme hébreu « kénelei, liens » a été traduit parcbo-rveç dans l'Alexandrin, suivi par la Vulgate (dolores) et par la liturgie elle-même :
Solutis jam gemitibus Et inferni doloribus.
Qu'il eût été injuste de maintenir le Messie dans la mort, saint Pierre l'affirme ; et cette assertion est démontrée par un Juif, à des Juifs, au moyen d'une longue citation du Ps. XV. Ce psaume s'applique-t-il à David premièrement, et au Seigneur dans la personne de David, ou bien au Seigneur seul dans toute son étendue ? C'est une question étrangère à notre dessein. Saint Pierre, dans le passage que nous étudions, saint Paul au ch. XIII des Actes, 35-37, l'appliquent tous deux à Notre-Seigneur Jésus-Christ : même si l'on veut que le psaume en son sens obvie concerne David, celui qui l'a inspiré a pu placer sur les lèvres du Psalmiste des expressions qui dépassent David lui-même, comme saint Pierre va le montrer.
Car David a dit, dans une allusion évidente au Seigneur:
« Je voyais sans cesse le Seigneur devant mes yeux,
»Je le voyais à ma droite, pour me soutenir.
» C'est pourquoi mon cœur s'est réjoui, mon âme a tressailli;
»Même ma chair reposera dans l'espérance
» Que vous ne laisserez pas mon âme dans l'enfer.
» Vous ne permettrez pas que votre saint voie la corruption.
» Vous m'avez enseigné les voies de la vie,
» Vous me remplissez dé joie par votre vue. »
Arrêtons-nous moins à admirer la structure parallélique si régulière de ces versets, qu'à recueillir aussitôt le thème doctrinal de saint Pierre. Vraies en partie de David, les paroles du Psalmiste n'ont toute leur réalité que dans le Seigneur. Nul autant que le Fils de Dieu n'a vécu près de Dieu^ nul n'a pu dire comme lui : Qui misit me, non reliqait me solum, quia ego, quae placita sunt ei, facio semper (Joan., VIII, 29). Pourtant ce sont les trois derniers versets qui ont surtout le Seigneur pour objet.
« Hommes, mes frères, poursuit saint Pierre, nous sommes tous juifs, l'histoire de notre peuple nous est connue ; il m'est donc aisé de remarquer avec vous que David, le Chef de la tribu royale est mort, qu'il a été enseveli, que le lieu de son tombeau est connu de nous... » (ce tombeau, détruit à l'époque de la guerre d'Adrien, fut relevé ensuite ; il était visité encore à l'époque de saint Jérôme). Ce n'est donc pas en parlant de lui-même, mais du Messie, que le saint roi promettait à son âme de ne pas être abandonnée à l'enfer, et à son corps de ne pas voir la corruption du tombeau. Jérusalem n'avait pas été appelée à voir le Christ ressuscité : mais deux mois à peine s'étaient écoulés depuis le Calvaire, et la nouvelle de la résurrection n'était pas ignorée de tous. Les âmes en avaient été ébranlées. Seulement au jour de la Pentecôte ce n'est plus un bruit, une rumeur, un on-dit ; c'est l'assertion solennelle de cent vingt témoins qui avaient vu le Christ ressuscité, et l'affirmaient ensemble. « Nous sommes tous témoins », disait l'Apôtre.
Toutefois l'économie divine de la rédemption ne s'arrête pas à la Résurrection du Seigneur ; il faut, comme nous l'enseigne l'épître aux Hébreux, que le Fils de Dieu porte jusqu'au Tabernacle les mérites de son sang versé, pour en faire descendre sur les hommes tous les dons surnaturels de la Pentecôte : Ascendens in altum, captivam duxit captivitatem, dédit dona hominibus (Eph., IV, 8). Saint Pierre en vient au dernier verset du Ps. XV : notas mihi fecisti vias vitae, etc. La mort, la Résurrection, l'Ascension, l'effusion de l'Esprit de Dieu forment un ensemble divin dont on ne saurait dissocier les éléments. Après sa Résurrection le Seigneur monte aux cieux, à la droite de son Père, lui offre dans son sang versé le rançon du monde, et en reçoit le don de l'Esprit, le don autrefois promis, qu'il répand sur les âmes en ce jour. Rien de tout cela ne saurait convenir à David. David est demeuré dans la mort, son corps a connu la corruption ; il n'est pas ressuscité, non plus qu'il n'est monté aux cieux ; mais c'est de Jésus-Christ lui-même que le Psalmiste a dit (Ps. CIX, 1) qu'il est assis à la droite de Dieu :
« Le Seigneur a dit à mon Seigneur :
» Asseyez-vous à ma droite, » Jusqu'à ce que Je fasse de vos ennemis » L'escabeau de vos pieds. »
Il fallait que l'œuvre de la Rédemption fût accomplie, que la rançon du monde fût offerte à Dieu, que le Verbe fût remonté aux cieux pour en faire descendre l'Esprit de Dieu sur la terre. On le voit, c'est en la personne de Jésus-Christ que s'accomplissent tous les oracles des Psaumes, c'est en lui que se réalisent tous les desseins de Dieu, c'est en lui qu'il faut croire ; son nom est le seul qui, invoqué sur nous, puisse nous sauver. Toute la maison, toute la famille d'Israël saura dorénavant, à n'en pas douter, que le Seigneur, le Messie envoyé de Dieu, est ce même Jésus que vous avez crucifié.