LE MYSTÈRE DU CHRIST
Nous avons reconnu dès maintenant le thème de l'épître entière. Il existe, concerté par la tendresse divine, un programme d'unité, aboutissant à faire, de l'humanité régénérée, le Corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ et le temple de Dieu : ce que l'Apôtre appelle le mystère du Christ comprend et résume toute l'histoire surnaturelle.
Peut-être, comme il nous sera loisible de le supposer entre le 11^ et le IIP chapitre de la lettre aux Philippiens, y eut-il aussi une interruption, une ligne de partage entre le 11^ et le IIP chapitre de l'épître aux Ephésiens. Non que la pensée de l'Apôtre s'éloigne jamais de ce mystère du Christ où tout pour lui se résume : désormais il ne cessera d'en dessiner et d'en préciser les caractères ; mais tandis que jusqu'ici tout l'exposé a été impersonnel, et tout le mystère considéré comme venant de Dieu, l'Apôtre dans les premières lignes de ce chapitre, s'arrête un instant à définir, avec sa vocation propre, la part qui lui est faite dans la révélation de ce mystère. D'après lui, c'est un mystère qui a été porté éternellement dans la pensée de Dieu, — qui a été longtemps connu de Dieu seul et caché dans le secret de son conseil, — qui est aujourd'hui révélé tout entier, — et dont la manifestation a été confiée, par une vocation spéciale, à l'Apôtre lui-même. Et alors qu'au chapitre I, 19, et au chapitre II, 7, saint Paul a vu dans ce mystère tantôt une œuvre de puissance infinie, tantôt aussi l'effusion sur l'humanité de la bienveillance divine, il y aperçoit maintenant la révélation, donnée aux Anges euxmêmes, des ressources infinies de la sagesse : uî innotescat principatlbus et potestatibus in caelesfibus per Ecclesiam multiformis sapientia Dei.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que saint Paul a pris con-? science de sa fonction personnelle, du sens spécial de sa vie, de la mission qu'il a reçue de Dieu. Il est l'Apôtre des Gentils. Tout son travail et sa prédication se sont employés à faire connaître le Christ à ceux qui n'avaient nulle connaissance de lui. Il n'a souffert qu'à raison de cette mission. C'est à cause d'elle qu'il est prisonnier aujourd'hui, et parce qu'il n'a pas consenti à diminuer l'Evangile, ni à amoindrir l'étendue et la portée du mystère divin. Avant même d'entrer dans le commentaire, observons que ce chapitre III se divise de luimême en deux parties, commençant toutes deux par une même formule (^ Hujus rei gratia... ^^Hu'jus rei gratta). Mais après la première, l'Apôtre s'est laissé détourner de sa
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pensée par l'expression, formant parenthèse, de la place qui lui est personnelle dans la révélation du mystère (cf. Gai., I, 16). Cette parenthèse comprend depuis le verset 2, jusqu'au verset 14, où l'Apôtre se ressaisit.
1 Hujus rei gratia, ego Paulus vlnctus Christi Jesu, pro vobis Qentibus, 2 si tamen audistis dispensationem gratiae Dei, quae data est mihi in vobis : 3 quoniam secundum revelationem notum mihi factum est sacramentum, sicut supra scripsi in brevi : 4 prout potestis legentes intelligere prudentiam meam in mysterio Christi : s quod aliis generationibus non est agnitum fiîiis hominum, sicuti nunc revelatum est sanctis Apostolis ejus, et Prophetis in Spiritu, e G entes esse coheredes, et concorporales et comparticipes promissionis ejus in Christo Jesu per Evangelium : 7 Cujus factus sum minister secundum donum gratiae Dei, quae data est mihi secundum operationem virtutis ejus. s Mihi omnium sanctorum minimo data est gratia haec, in Gentibus evangelizare investigabiles divitias Christi, 9 et illuminare omnes, quae sit dispensatio sacramenti absconditi a saeculis in Deo, qui omnia creavit 10 ut innotescat principatibus, et potestatibus in caelestibus per Ecclesiam, multiformis sapientia Dei, n secundum praefinitionem saeculorum, quam fecit in Christo Jesu Domino nostro : 12 in quo habemus fiduciam, et accessum in confidentia per fidem ejus. is Propter quod peto ne dejiciatis in tribulationibus meis pro vobis : quae est gloria vestra.
La pensée est très claire si nous traduisons Vei ye du grec (v. 2) par siquidem. La lettre, nous l'avons dit, est encyclique, et dès lors vise des chrétientés qui n'ont pas vu saint Paul, mais pourtant n'ignorent pas la mission qui lui a été confiée de Dieu. Ce n'est pas Gamaliel, ce ne sont ni les études, ni les recherches de l'Apôtre qui lui ont révélé le secret dessein de Dieu, dont il a donné rapidement les lignes au commencement de sa lettre : c'est Dieu seul qui le lui a montré, et les fidèles, remarque-t-il, n'ont besoin que de lire les pre-
mières pages de la lettre pour reconnaître combien pleinement il est renseigné. Quelque chose de ce mystère du Christ a été sans doute pressenti par les anciens : les Patriarches, les Prophètes, les justes d'autrefois ne l'ont pas complètement ignoré. Le Christ était hier, dira l'Apôtre aux Hébreux, et il avait été promis qu'en lui toutes les nations seraient bénies. Toutefois ce n'était qu'une aurore, non une manifestation plénière ; et ces pressentiments des justes d'autrefois ne sauraient être comparés à la radieuse révélation qui a été donnée, par l'Esprit, aux Apôtres et aux Prophètes du Nouveau Testament. Aujourd'hui en effet, nous voyons toute la substance du mystère, à savoir que l'humanité entière est appelée à partager la vie du Christ ; que toutes les barrières religieuses sont abaissées, que toutes les nations sont cohéritières de Dieu et groupées entre elles, et qu'elles communient toutes, par leur foi à l'Evangile, à la promesse de Dieu qui s'est réalisée en Notre-Seigneur Jésus-Christ. Car c'est en lui que toutes les nations sont bénies ; c'est un peuple de fils que Dieu s'est préparé en Jésus-Christ pour l'éternité. Et c'est à moi, dit l'Apôtre, à moi qui sans mérite, mais par une dispensation toute gracieuse de sa bonté, par une disposition souveraine de sa puissance, ai été choisi comme ministre de son Evangile ; c'est à moi le dernier des chrétiens, que Dieu a confié la mission de révéler les richesses ineffables que nous a apportées le Christ, et d'apprendre à tous qu'il est aujourd'hui réaHsé, ce mystère jusqu'ici caché en Dieu.
Dans cette théophanie, Dieu semble avoir voulu déployer toute sagesse, aux yeux des hommes et aux yeux des Anges. Au cours des temps Dieu fait des choses magnifiques ; mais à elles seules elles courent le risque de demeurer inexpliquées. Pourquoi la création? Pourquoi le Calvaire? Pourquoi les sacrements ? Pourquoi l'Eucharistie ? Pourquoi l'apostolat et le sacerdoce ? Pourquoi la longanimité et la patience de Dieu? Pourquoi la durée du monde ? Sans doute, on peut répondre à notre curiosité que Dieu l'a voulu ainsi ; mais cet appel à la souveraineté de Dieu se borne à nous fermer les lèvres ;