RÉALITÉ DE L'UNION DANS LE CHRIST
tiens entre eux, leur communion réelle à la vie de Notre- Seigneur Jésus-Christ ne va pas pour notre pensée san& quelque difficulté. Nous ne parvenons qu'avec peine à réaliser une telle doctrine, et à lui donner place dans notre esprit. Malgré l'insistance de l'Apôtre, notre unité commune, et la fusion de nos natures individuelles en Notre-Seigneur Jésus- Christ nous semble une métaphore aimable à laquelle il ne faut pas demander, non plus qu'à une figure de diction, de se justifier pleinement. Ce n'est qu'une expression mystique, pensons-nous, un pur symbole auquel il ne faut pas regarder de trop près, sous peine de le voir s'évanouir. Toute notre expérience est sensible, et en désaccord avec les lignes de cette doctrine. Pour nous, la seule réalité, c'est l'individu ; nous sommes, d'instinct, nominalistes. L'être individuel est le seul réel. Il n'y a que des hommes : l'humanité pour nous est une fiction de l'esprit. Comme nous ne l'avons jamais rencontrée ni reconnue nulle part, au lieu que toutes les expériences de notre vie n'ont fait qu'accuser en nous une conscience très continue et très réelle de notre individu et des individus qui nous entourent, notre pensée demeure prisonnière de cette condition. L'espèce, l'humanité, ne se voit pas ; ce n'est donc que le fruit d'une addition, un groupement de fait, et si on passe plus loin, une idée, une fiction.
Voici pourtant ce qui peut nous faire douter de l'exactitude de ce point de vue. Une solidarité réelle et organique dans les êtres ne saurait être le résultat d'une fiction de notre esprit. On Ta dit déjà : à un clou peint sur le mur, on ne peut suspendre qu'un habit peint sur le mur. En France, nous professons que la réalité mesure notre esprit, non inversement. Or, si un fait posé par le chef de l'humanité a retenti dans sa postérité tout entière, ce qui est le cas du péché originel, il est démontré par ce seul indice que non seulement les hommes, mais que la nature humaine existe, que l'ensemble à qui nous donnons ce nom, humanité, est non pas seulement un groupement mental, mais un faisceau de moi compact et réel : mieux que. cela, un être, une substance, une unité. Et
nous sommes ainsi conduits au réalisme, contraints par le fait à reconnaître tout à la fois et à reconcilier ensemble ces deux réalités : la réalité atomique de l'individu, la réalité spécifique, et l'unité plus haute de l'humanité.
Aussi la doctrine de l'Apôtre ne saurait être bien comprise, si, pour corriger l'infirmité créée en nous par les conditions de notre expérience sensible, nous ne consentons à reconnaître que la poussière des individus s'organise dans une unité supérieure et de second degré. Il n'y a pas plus de difficulté réelle dans cette conception qu'il n'y en a à reconnaître l'unité du corps humain, composé lui aussi d'une foule de cellules vivantes, d'atomes vivants, qui réellement s'ignorent, n'ont entre eux aucune relation directe, et qui en accomplissant dans une réelle solitude chacun leur œuvre, n'en travaillent pas moins à ce concert, à cette conspiration de la vie qui constitue l'individu.
En dépit de ces considérations, reste en nous l'obstacle qui, comme nous l'avons montré, s'élève toujours en nous contre cette conception de l'unité : l'indépendance mutuelle des individus dans le temps, dans l'espace, l'autonomie de leurs mouvements, leur réelle dispersion. La vue et l'expérience ne nous montrent que l'émiettement dans le temps et dan^^ l'espace ; où est l'unité ? Hélas ! nous ne voyons que des corps, et ne concevons leur unité que sous la forme de la continuité, de la contiguïté, du voisinage des surfaces. Au fond, nous cherchons à comprendre et à expliquer l'unité au moyen de ce qui en est la négation. Il n'y a point d'unité entre deux corps. Le contact des surfaces, c'est la condition de l'extériorité : un corps est toujours étranger à un corps ; il Test plus lorsqu'il le touche, car c'est alors qu'il repousse et l'exclut. Et ce n'est qu'au monde de l'esprit que nous pouvons faire appel pour comprendre un peu l'union dont nous parle l'Apôtre. Qu'on nous pardonne à raison de leur dessein ces longues réflexions, qui semblent digressives.
Le lien qui unit réellement les hommes, et les empêche d'être simplement juxtaposés, est d'ordre spirituel. Il est telle