L'OBÉISSANCE DES INFÉRIEURS
crivait contre la volonté du Seigneur : qu'elle s'exerce donc avec mesure et discrétion, dans le dessein de porter au bien et à la crainte de Dieu.
Puis sont définis les devoirs réciproques des maîtres et des serviteurs. A cette époque, les serviteurs s'appellent les esclaves. D'après les coutumes antiques l'esclave était, une chose, une propriété. En dehors même des odieux surcroîts que lui imposait le mépris ou la cruauté de son maître, l'esclave n'était un homme qu'en apparence ; il n'avait ni biens, ni famille, ni épouse, ni enfants, ni aucun droit. Selon la formule romaine, il était diminué de la tète. Il est à remarquer que la servitude n'est pas selon la nature, puisque, de nature, nul homme n'est soumis à un autre homme ; mais elle n'est pas non plus contre la nature, ni interdite par le droit naturel. Une certaine forme de servitude antique, non aggravée de cruautés et de violences, était une condition parfois nécessaire, parce qu'elle était la seule sécurité de la vie individuelle. Elle consistait alors dans une appartenance familiale de second degré, dans un lien d'attache à un clan ou à une tribu, et valait beaucoup mieux que la liberté. Qu'on se souvienne de la triste liberté d'Agar et d'Ismaël !
Quoi qu'il en soit, pour l'Apôtre, la condition servile existe de fait. L'Apôtre est de' son temps, et sans amnistier aucunement tout ce que les passions humaines ajoutaient au fardeau ordinaire de la servitude, il ne commence pas par réprouver un état de choses où l'esclave avait sa place ; Aristote disait : sa place nécessaire. L'Apôtre est de son temps ; il est surtout de l'éternité. Les distinctions purement humaines sont pour lui nivelées dans une même servitude, une même noblesse, une même vie (Col., III, 11). On peut être chrétien partout, partout se sanctifier, partout se sauver : la servitude n'est pas un obstacle (I Cor., VII, 20-22). Aussi saint Paul ne songe-t-il aucunement ni à une brusque révolution sociale, provoquée par la doctrine nouvelle, ni à une émancipation en masse qui eût ébranlé la société entière ; encore moins s'efforce-t-il de souffler au cœur des esclaves la pensée de
violentes et tapageuses revendications. Il fait mieux ; en prenant son parti de ce qui est, il prépare la liberté de l'avenir, par les dispositions intérieures qu'il suggère et aux maîtres et aux esclaves. Pour lui la liberté est chose d'âme, elle vient de l'intérieur, elle n'est le fruit ni des décrets qui la proclament, ni des réclamations tumultueuses qui l'exigent avec de grands cris. Il faut d'abord mériter la liberté, on ne peut être libre sans être capable et digne de l'être : la liberté comme toute activité haute, requiert un apprentissage, ou mieux, une éducation. Et voyez l'admirable perspicacité de l'Apôtre s' appliquant à créer au cœur de l'esclave cette fleur de liberté, par le même procédé qui lui a servi déjà: Obéissez, dit-il, obéissez à vos maîtres selon la chair. Car obéir est une œuvre de liberté. Pour incliner sa volonté, il faut la posséder et la tenir en main. Sans doute on se persuade vulgairement que c'est faire œuvre de force et de fierté, de vigueur personnelle, en un mot de liberté, qu'agir à son gré, avec mépris hautain de l'autorité, de la règle et de la loi ; c'est très précisément le contraire qui est vrai. Je ne suis maître de moi et vraiment libre que lorsque j'incline ma vie et mon vouloir devant Dieu et devant son Christ. Je ne prends conscience de ma liberté que lorsque je résiste aux tendances de la chair. Si désobéir était indice de liberté et de force, rien ne serait plus fort que les faibles, et nul ne serait plus libre que les enfants sans raison.
Obéissez, dit l'Apôtre saint Paul, soumettez-vous avec crainte, avec respect, dans la docilité de votre cœur ; en la personne de vos maîtres, c'est au Seigneur que vous obéissez. Ce qui fait que l'âme est esclave, c'est de se soumettre à une autorité sans titre, c'est de s'incliner devant un ordre qui prescrit le mal, c'est de n'obéir que servilement et par contrainte, et seulement sous l'œil du maître. Vous n'obéissez réellement qu'à Dieu et au Christ ; et Dieu qui n'a pas fait de distinction dans sa Rédemption, qui nous associe tous à une même œuvre, qui nous propose un même salaire, ne fera pas en son jugement de différence entre l'homme qui