LA VRAIE LIBERTÉ
est libre et l'homme qui ne l'est pas. Parler ainsi, n'est-ce pas créer la liberté au cœur même de l'esclave ? Aussi attendons quelques siècles, et cette égalité surnaturelle sera si bien reconnue que la Règle de saint Benoît nous dira : Non convertenti ex servitio praeponatur ingenuus. . . quia sive servus, sive liber, omnes in Christo unum sumus ; et la révolution sera complète. Des changements de cette étendue et de cette profondeur demandent du loisir ; non plus que la liberté, la fraternité né se constitue pas par décret, ni par un ébranlement soudain : une heure viendra où la force sera au secours de la faiblesse;, la richesse de la pauvreté, la puissance de l'infirmité, les armes du travail ; ce sera l'heure de la chevalerie, osons-le dire, de la féodalité.
Les maîtres chrétiens recueillent aussi leur leçon : en retour de èette obéissance qui leur est rendue dans le Christ, ils sont invités à commander comme le Christ, sans morgue, sans hauteur, sans vaine affectation de supériorité ; ils ne commandent que pour obéir à Dieu et leur autorité même n'est que la forme de leur soumission au Christ : la dignité surnaturelle, disait Bossuet, n'est qu'une servitude pour le bien des âmes. Ainsi, au moyen de ces diverses prescriptions morales, ce n'est pas seulement l'individu, c'est la société même, dans tous les groupements qui la composent, qui est éditée à nouveau en Notre-Seigneur Jésus-Christ.
A partir du verset 10, la lettre s'achemine à sa conclusion. L'Apôtre l'achève par une recommandation générale, puis une description de l'armure du chrétien, dont nous avons lu déjà l'équivalent dans la première épître aux Thessaloniciens (V, 8). Voir aussi Isaïe, XI, 5, et LIX, 17.
l'armure du chrétien
10 De cetero fratres confortamini in Domino, et in po~ îentia virtutis eius,^^ Induite vos armaturam Dei, ut possitis stare adversus insidias diaboli, 12 quoniam non est nobis colluctatio adversus carnem et sanguinem : sed adversus prin-
cipes, et pofestates, adversus mundi redores tenebrarum harum, contra spiritualia neqaitiae, in caelestibus. ^^ Propterea accipite armaturam Dei, ut possitis resistere in die malo, et in omnibus perfecti stare. i* State ergo succincti lumbos ves~ tros in veritate, et induti loricam justitiae, is et calceati pedes in praeparatione Evangelii pacis : i6 in omnibus sumentes scutum fidei, in quo possitis omnia tela nequissimi ignea extinguere : ^'^ et galeam salutis assumite : et gladium spiritus (quod est verbum Dei) i» per omnem orationem, et obsecrationem oranfes omni tempore in spiritu : et in ipso vigilantes in omni instantia, et obsecratione pro omnibus sanctis : i» et pro me, ut detur mihi sermo in apertione oris mei cum fidacia, notum facere mysterium Evangelii : 20 pro quo legatione fangor in catena, iia ut in ipso audeam, prout oportet me, loqui.
Plus le programme de la vie chrétienne est élevé, conformes fieri imaginis Filii sui, plus les fidèles ont besoin de prendre en Dieu leur point d'appui. Et non seulement le programme est large, latum mandatum tuum nimis, mais l'ennemi est redoutable : il a pour lui la force, la haine, l'intelligence, une longue expérience, une perfide habileté ; nous avons affaire à partie plus forte que nous ; ce n'est pas avec la trempe de votre caractère, que vous croyez vigoureuse ; ce n'est pas avec votre regard, que vous supposez perspicace, mais avec la seule armure de Dieu que vous lui résisterez. Ne vous couvrez même pas de la sécurité que donné une longue persévérance, ou de la fierté trop naturelle des victoires que vous avez remportées, ne comptez que sur Dieu pour résister aux assauts qui vous seront livrés.
La vie chrétienne est un combat ; il nous faut en prendre notre parti. Il y a, rôdant autour de nous, nous disent d'une commune voix saint Pierre et saint Paul, une bête féroce qui ne songe qu'à dévorer. Les vocations les plus hautes sont les plus menacées : elles sont plus élevées au-dessus de la nature ; ce que nous avons promis à Dieu réclame de nous un effort plus soutenu et plus attentif, la déchéance est plus
profonde, l'ennemi dépense toutes ses embûches contre ceux qui ont été le plus aimés : excellentiora studia sabtilioribus infestât insidiis. Rappelons-nous que le désert était semé de diables, tandis qu'Alexandrie n'en avait qu'un seul, qui jouait de la flûte sur le fronton de la porte.
Jamais l'Apôtre n'a parlé plus ouvertement de cette puissance diabolique. C'est une lutte spirituelle, nous dit-il, ce n'est pas contre la chair et le sang que nous avons à nous défendre. Tout est spirituel ici : l'ennemi, le combat, les coups, l'armure, la victoire ; par conséquent aussi la tactique et les efforts. Ce sont des actes intérieurs de foi, d'espérance, de charité ; c'est une attitude de calme, d'humilité et de recueillement qui assure la victoire, qui d'ailleurs ne sera que momentanée, le combat n'ayant guère de trêve. Ce n'est pas que les paroles, les mouvements, les génuflexions, l'eau bénite n'aient leur efficacité, mais moyennant que les actes intérieurs les animent, les inspirent, et les fassent parvenir à Dieu : Corporalis exercitatio ad modicum valet, dit l'Apôtre. Des mouvements qui seraient simplement musculaires ne peuvent rien contre les principautés et les puissances angéliques, contre les princes qui gouvernent ce monde de ténèbres, contre les esprits malfaisants semés dans l'air. Contre eux, l'armure qui vient de Dieu est seule efficace. Au verset H, l'Apôtre ne semblait préoccupé que de son efficacité défensive ; le mouvement de sa pensée l'amène à montrer la valeur défensive, plus développée, et aussi la valeur offensive de cette armure. Le détail en est donné pièce à pièce : nous y retrouvons le fantassin armé de Polybe (VI, 23), tel qu'il est figuré dans les monuments. L'Apôtre a dit : calceati pedes ; il a parlé du glaive ; il a omis les jambières et la lance dont parle Polybe. Son dessein du reste est de donner un enseignement sous forme allégorique, et un esprit bien fait ne demandera jamais à une allégorie, non plus qu'à une parabole, cette symétrie absolue qui ferait coïncider, par superposition exacte, le symbole avec la réalité. Dans un service actif, la ceinture, la cuirasse, la chaussure
et le casque sont d'indispensable nécessité : la ceinture sera la fidélité, cette loyauté résolue d'une vie entièrement d'accord avec elle-même et où tout s'appuie fortement ; la cuirasse qui couvre la poitrine et le cœur, c'est la justice et l'attachement au Seigneur (dans l'épître aux Thessaloniciens, la cuirasse symbolise la foi et la charité) ; les pieds sont fortement chaussés, afin de porter résolument l'Evangile de la paix, malgré tous les obstacles du chemin ; les mains sont armées du bouclier de la foi pour arrêter les traits enflammés de l'ennemi ; la tète est défendue par le casque, c'est l'espérance : Spes non confundit (cf. I Thess., V, 8) .
' L'arme offensive, c'est le glaive de la parole de Dieu, la parole de l'Evangile et la Sainte Ecriture. Il est à noter qu'au cours de la tentation, c'est toujours avec une parole de l'Ecriture Sainte que le Seigneur défait le diable. Avec la parole de Dieu, c'est aussi la parole qui s'adresse à Dieu avec instance et à toute heure.
Déjà dans l'épître aux Romains (VIII, 26) l'Apôtre nous a fait connaître celui qui inspirant notre prière la fait s'étendre à tous les besoins de l'Eglise. Dans cette prière des chrétiens, il sollicite une place, afin que même à Rome, même dans les fers, il lui soit donné de parler dignement du mystère du Christ, et d'annoncer l'Evangile, avec la sainte hardiesse qui convient. Nous vivons, nous, à une heure où l'Evangile a réussi, où l'Eglise a une histoire et un long passé de gloire surnaturelle ; mais en l'an 62 du Christ, si nous voulons y réfléchir, il fallait une rare dose de foi, de courage, et de confiance, pour promettre la rénovation de l'humanité par un Juif, par un Juif condamné à toutes les juridictions, par un Juif crucifié.
CONCLUSION
21 Ut autem et vos sciatis quae circa me sant, quid agam : omnia vobis nota factet Tychicus, charissimus frafer, et fidelis minister in Domino : 22 quem misi ad vos in hoc
îpsum, ut cognoscatis quae circa nos sunt, et consoletur corda vestra. 23 Pax fratribus, et charitas cum fide a Deo Pâtre, et Domino fesu Chrisio. 24 Gratia cum omnibus, qui diligunt Dominum nostrum Jesum Christum in incorruptione. Amen.
Les derniers versets, 21-24, forment la conclusion. L'Apôtre y prend congé des Eglises à qui il s'adresse sans donner lui-même de nouvelles personnelles, sans adresser non plus de salutations individuelles à aucun fidèle connu, ce qui est un indice de plus que la lettre n'est pas seulement pour Ephèse, qu'elle est encyclique, et sera lue par des communautés qui n'ont point connu saint PauL Tychicus, compagnon de saint Paul, porteur de cette lettre aux Laodicéens, comme aussi de la lettre aux Colossiens (Col., IV, 7, 8), donnera aux Eglises tous détails sur la vie de l'Apôtre, et consolera les fidèles en son nom. Tychicus était ainsi accrédité auprès des communautés chrétiennes, à qui l'Apôtre en terminant souhaite comme à des frères, la paix, la foi, la charité, toutes les bénédictions célestes qui viennent de Dieu le Père et de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il termine sa lettre comme il l'a commencée (I, 3), et appelle la grâce, c'est-àdire la bienveillance de Dieu, sur tous ceux qui aiment Notre- Seigneur Jésus-Christ dans toute la sincérité et la pureté de leur âme.
ÊPITRE AUX COLOSSIENS
ÉPITRE AUX COLOSSIENS
II est rapporté au livre des Actes, XIX, 10, que durant le séjour de trois ans de l'Apôtre à Ephèse, toute l'Asie proconsulaire, Juifs et Gentils, entendit la parole de Dieu. D'Ephèse comme d'un quartier central, comme de la capitale de la province et de l'entrepôt maritime de toute la région, la vérité évangélique parvint, dans la terre de Phrygie, aux trois villes de Laodicée, d'Hiérapolis et de Colosses, toutes trois situées dans la vallée du Lycus, affluent du Méandre. De ces trois cités, Laodicée était la plus considérable ; c'est à elle que l'Apôtre s'était adressé tout d'abord, en l'épître aux Ephésiens (Col., IV, 16) ; mais Colosses et Hiérapolis étaient aussi présentes à sa pensée (Col., IV, 13), et lui étaient un souci.
Déjà nous avons remarqué l'absence, dans l'épître aux Ephésiens, de toute polémique : la pensée de l'Apôtre est toute à l'exposition paisible du mystère du Christ. Ce n'est qu'en une allusion rapide (Eph., IV, 14), qu'il écarte les doctrines d'erreur, semées par la perversité de quelques-uns dans le dessein d'ébranler et de décevoir les âmes chrétiennes. A la brièveté dédaigneuse de cette réflexion, il semble que l'Apôtre n'ait été, à cette heure, qu'incomplètement renseigné sur le péril des doctrines nouvelles. Dès lors il pouvait se dire que la seule exposition de la vérité chrétienne, en sa plénitude et sa beauté, était suffisante à parer la menace. L'arrivée auprès de lui d'Epaphras, le chef et peut-être le fondateur de la communauté chrétienne de Colosses, obligea l'Apôtre à y regarder de plus près .(Col., I, 7, 8, 9).
La Phrygie est la terre classique des légendes païennes. Les âmes y sont aussi mobiles que le sol, fréquemment secoué par, des tremblements de terre. Les convertis en majorité d'origine païenne, de trempe naïve et crédule, y sont demeurés très accessibles à toutes tes nouveautés doctrinales,
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qu'elles leur viennent du judaïsme ou de la philosophie ; le député de l'Eglise de Colosses, Epaphras, n'a pas laissé ignorer à l'Apôtre que la communauté chrétienne a prêté complaisamment l'oreille à ces nouveautés. La sollicitude de l'Apôtre s'est éveillée ; et bien que l'épître aux Ephésiens puisse être considérée déjà comme ayant réprouvé en principe l'hérésie colossienne, il écrit néanmoins à cette petite communauté de Colosses, qui ne relevait pas directement de sa prédication, une lettre nouvelle où il serre de plus près le problème doctrinal tel que les entretiens avec Epaphras le lui ont révélé.
Nous aurons reconnu d'avance tout l'ensemble de l'épître aux Colossiens, la raison secrète de sa parenté et aussi de ses différences avec l'épître aux Ephésiens, si nous voulons être attentifs au milieu de pensée où se tient, en 62, l'âme de l'Apôtre, et à la teneur exacte de la doctrine qu'il combat.
La pensée de l'Apôtre, nous l'avons vu, après avoir autrefois dessiné la rénovation individuelle accomplie en chacun par la justification, est plus attentive maintenant à la réédition de l'humanité en l'Eglise. La Rédemption a retenti non pas seulement dans l'homme, mais dans toute la société humaine, appelée à n'être qu'un seul corps mystique, dont le Christ est la tête. Ce point de vue, le plus élevé où l'homme se puisse placer pour comprendre la doctrine et juger l'histoire, est' le point de vue de Dieu même ; il est dès lors, pour saint Paul, définitif ; il n'en changera plus : le mystère du Christ est devenu le centre de sa pensée. C'est la continuité même de cette pensée première qui fait l'affinité étroite de l'épître aux Ephésiens et de celle aux Colossiens : les différences entre l'une et l'autre tiennent à une différence de date, et à ce fait que les informations venues par Epaphras ont modifié partiellement la teneur de l'enseignement donné par l'Apôtre. L'ensemble de la doctrine surnaturelle où il se tient comme dans une région centrale, a été adapté aux exigences et aux besoins reconnus à Colosses : au lieu de l'exposé tout irénique de l'épître aux Ephésiens, nous trou-