L'ÉVANGILE INTANGIBLE
complétée par des doctrines qui ne sauraient être que des altérations. Sans doute, de tout temps, il y eut des modernistes, exigeant qu'on leur donnât des choses de la foi une édition nouvelle, réduite souvent et toujours adaptée aux exigences du moment. Tel qu'il est, Jésus-Christ, nous dira l'Apôtre, était d'hier, il est aujourd'Jhui, il sera aux siècles des siècles. Les temps passent devant lui sans le changer. Et comme l'éternité de Dieu, en un point indivisible, coexiste réellement avec tous les instants de la succession, la doctrine du Seigneur, la vérité de son Evangile possède en sa féconde unité tout ce qui est nécessaire pour répondre à toutes les questions, pour dénouer tous les problèmes, pour guérir tous les maux, pour sanctifier tous les temps.
L'Evangile est à Colosses, comme il est dans le monde entier ; il porte partout des fruits de salut, et se répand comme ii n'a cessé de le faire, à dater du jour où les Colossiens ont appris à connaître et ont accueilli la grâce de Dieu dans sa pureté inaltérée. Il est vrai que l'âme chrétienne est disposée à Croire le Seigneur sur parole et à lui dire avec saint Pierre : Verba vitae aefernae fiabes. Néanmoins notre créance trouve une joie nouvelle et comme une sorte de sécurité à se sentir en communion de pensée avec nos frères : Secunis judicat orbis terrarum, disait saint Augustin aux Donatistes. A ce titre, c'était pour l'Apôtre une industrie délicate, afin de retenir les Colossiens sur la pente des doctrines d'erreur, de leur rappeler que par l'Evangile ils étaient unis de pensée avec tous les hommes entrés dans l'unité du Christ, avec toutes les régions où la parole apostolique avait pénétré. Or ces régions, c'était le monde connu tout entier. L'Evangile était à Colosses, mais il était partout : sa catholicité de droit et de tendance était devenue une catholicité de fait ; la puissance d'expansion de sa doctrine, n'impliquant aucune limitation, aucun particularisme, ne connaissait pas de frontières. Seul l'Evangile, parce qu'il est divin, possède ce caractère d'être aussi essentiellement humain et universaliste. Et dès lors il n'est personne qui ne doive reconnaître le côté
chétif et grotesque de tout effort qui tend à substituer à cette doctrine universelle la conception d'un homme, quel qu'il soit. Le Seigneur a parlé, il parle dans son Eglise : le genre humain a cru et s'est reposé dans la doctrine. Cette doctrine a fait ses preuves : elle a fait des saints. Les siècles ont vécu sur cette conviction. Et voici qu'un homme se lève, il a l'intelligence commune, ne donne aucune preuve ni aucun titre de sa mission ; seulement il a cru apercevoir que la pensée de l'Eglise ne cadrait pas avec sa pensée à lui, et se dit : la vérité commence avec moi. Il est prodigieux que cela puisse être tenté ; il l'est aussi que cet orgueil, qui ne se distingue pas beaucoup de la folie, ne provoque aucun étonnement : à y regarder de près, la tentative mériterait un grand éclat de rire ; mais il y a au fond de la nature humaine, avec une forte dose d'inattention, je ne sais quelle disposition à sympathiser avec la révolte, et toute révolte exploite cette faiblesse, secrète du cœur humain. La grâce de Dieu dans sa plénitude et sa pureté, c'est pour l'Apôtre le don de Dieu, que le Seigneur lui-même exposait à la Samaritaine : 5/ scires donum Dei ; c'est le don et la grâce de Dieu qui provoquaient chez l'Apôtre le cri de reconnaissance : Grattas Deo super inenarrabili dono ejus. C'est le mystère du Christ, le résumé de la prédication évangélique, le bienfait de Dieu à l'humanité, réconciliée par Jésus-Christ, unie à Dieu, et entrant dans la famille de Dieu. Or, cette grâce qui est venue à Colosses sans mélange, sans alliage de doctrines étrangères, on le comprend bien alors même que l'Apôtre ne le dit pas formellement, doit être gardée dans la pureté même de son origine.
Et pourquoi la communauté de Colosses s'en viendraitelle altérer la pureté de l'Evangile par le mélange inconsidéré et périlleux de doctrines nouvelles ? Sans doute elle ne relevait pas directement de l'Apôtre et n'avait pas été évangélisée par lui ; mais le converti de saint Paul qui avait été l'évangéliste de Colosses, Epaphras, le serviteur du Christ, l'auxiliaire aimé de l'Apôtre, le fidèle ministre du Seigneur auprès