L'ÉGLISE DE PHILIPPES
OÙ l'Apôtre espère sa libération prochaine, la lettre est toute joyeuse, toute pacifique, alerte, écrite avec entrain ; le ton général qui y règne n'est aucunement altéré par l'anathème sommaire du chapitre III, 2. Celui qui dans sa lettre à Philémon songeait à revoir les communautés de l'Orient et, dans la pensée de se rendre en Asie Mineure, avait déjà préparé son logement à Colosses, est ici moins affirmatif et moins précis. Il n'a pas renoncé à son premier projet (II, 24), mais ri pressent néanmoins que sa pensée se portera ailleurs (I, 27). Dans son esprit, le dessein confié aux Romains (Rom., XV, 24), de se rendre en Espagne, dessein ajourné par la double captivité de Césarée et de Rome, commence peut-être, avant de l'emporter définitivement, à balancer déjà auprès de lui la joie de revoir les chrétientés de l'Asie Mineure.
Aussi bien les deux lettres aux Ephésiens et aux Colossiens, le retour d'Epaphrodite à Philippes, d'Epaphras à Colosses, l'action de Timothée pourvoiront déjà aux nécessités les plus urgentes ; le seul danger qui menace la communauté de Philippes, en dehors d'une tentative du mosaïsme vouée à l'échec, lui viendrait de menues divisions, de rivalités de personnes, que l'on peut apaiser à distance, et qui ne parviennent pas à compromettre gravement l'union de la charité. Le texte de l'Apôtre, lorsque nous le lirons mot à mot, nous fera préciser le détail : liberté chrétienne, charité chrétienne, dérivant toutes deux de notre union à Notre-Seigneur Jésus- Christ, c'est toute l'idée de l'épître aux Philippiens. C'est une vraie lettre, d'allure libre, comme la Deuxième aux Corinthiens, sans qu'on y doive reconnaître un plan régulier et déterminé, ni une distribution rigoureuse et absolument méthodique. Il est facile pourtant d'y distinguer
la part de l'adresse (I, 1-11) ;
les détails donnés par l'Apôtre sur sa vie personnelle, les progrès de l'Evangile à Rome, les attitudes des prédicateurs, les espérances qu'il conçoit (I, 12-26) ;
puis les encouragements donnés aux Philippiens, l'invitation à la charité pour remédier aux divisions et rivalités.
224 ÉPÎTRE AUX PHILIPPIENS
(I, 27 — II, 18) ; après quoi, l'Apôtre revient à des détails personnels, son espoir d'être bientôt élargi, son dessein d'envoyer Epaphrodite (II, 19-30) ;
le chapitre III est consacré à tenir en garde la communauté philippienne contre tout retour offensif des docteurs du mosaïsme (1-12), et contre les doctrines du quiétisme (13-21), de cet antinomisme grossier auquel il a été fait ' allusion déjà (Rom., III, 5-9, et I Cor., VI, 9-20) ;
une part d'exhortation (IV, 1-9), et enfin la conclusion (IV, 10, jusqu'à la fin).
Le lecteur attentif n'aura nulle peine à reconnaître ici encore des traces de la même doctrine qui a inspiré les épîtres aux Ephésiens et aux Colossiens. Ecarter le mosaïsme, rappeler à la joie, à la paix, à la charité, proscrire les mœurs immorales et grossières, c'est encore recueillir et appliquer à notre vie les corollaires pratiques de la grande doctrine sur le mystère du Christ et notre union à lui : la pensée de l'Apôtre ne fait que reproduire l'enseignement donné aux Colossiens, III, 1-5, lorsqu'elle dit aux Philippiens : Nostra autem conversatio in caelis est : unde etiam Salvatorem exspectamus Dominam nostrum Jesum Christum, qui reformabit corpus fiumilitatis nostrae, configuratum corpori daritatis suae (Phil., III, 20-21).
ADRESSE
1 Paulus, et Tîmotheus servi Jesu Christi, omnibus sanctis in Ckristo Jesu, qui sunt Philippis, cum episcopis, et diaconibas. 2 Gratia vobis, et pax a Deo Pâtre nostro, et Domino Jesu Christo. s Grattas ago Deo meo in omni memoria vestri, 4 semper in cunctis orationibus meis pro omnibus vobis, cum gaudio deprecationem faciens, » super communicatione vestra in Evangelio Christi a prima die usque nunc. e Confidens hoc ipsum, quia qui coepit in vobis opus bonum, perficiet usque in diem Christi Jesu. ^ Sicut est mihi justum hoc sentire pro omnibus vobis : eo quod habeam vos in corde, et in vinculis meis, et in defensione, et confirmatione Evangelii, socios gaudii mei omnes vos esse, s Testis enim mihi est Deus, quomodo cupiam omnes vos in visceribus Jesu Christi. 9 Et hoc oro ut charitas vestra magis ac magis abundet in scientia, et in omni sensu : lo ut probetis potiora, ut sitis sinceri, et sine offensa in diem Christi, n repleti fructu Jusfitiae per fesum Christum, in gloriam et laudem Dei.
Ici encore, comme dans l'épître à Philéraon, suppression de tous titres d'autorité. Il n'y a pas lieu pour l'Apôtre d'en appeler à la dignité qui l'accrédite, auprès d'une communauté obéissante et -trop connue. Il ne revendique ses titres que là où il n'a pas porté la parole lui-même, aux Romains, aux Laodicéens, aux Colossiens ; là où son autorité est contestée, aux Galates ou aux Corinthiens. D'ailleurs, en associant à son nom le nom de Timothée, il s'interdit de prendre le titre d'Apôtre, qui n'appartient qu'à lui. Timothée était connu à Philippes, avait accompagné l'Apôtre au cours de sa deuxième et de sa troisième mission ; son nom était familier à toute la Macédoine chrétienne. C'est lui que l'Apôtre se propose d'en-
voyer en Orient (Phil, II, 19-23) ; la mention qui lui est donnée l'accrédite déjà. L'Apôtre se donne à lui, il donne à Timothée le simple et glorieux titre de serviteur du Christ.
Il s'adresse à tous les saints qui sont à Philippes, à tous les baptisés, qui sont par leur vocation retirés du monde profane, consacrés à Dieu, incorporés à Notre-Seigneur Jésus- Christ, le foyer de leur sainteté, la sphère de leur vie nouvelle. On remarque en ces premiers versets de l'épître un dessein arrêté chez l'Apôtre de grouper en un faisceau unique toutes les âmes qui sont à Philippes : omnibus sanctis (v. 1), pro omnibus vobis (v. 3), pro omnibus vobis, socios gaudii mei omnes vos (v. 7), quomodo capiam vos omnes (v. 8)^ ut charitas vestra abundet (v. 9). Ils ne forment tous qu'un seul ensemble fortement lié dans le cœur de l'Apôtre, pourquoi seraient-ils divisés entre eux ?
Nous sommes en l'an 63 du Seigneur, une trentaine d'années après le Calvaire. Il n'y a pas eu de tâtonnements, m de temps perdu. Les communautés chrétiennes possèdent déjà une forme nettement ordonnée et hiérarchique : on y trouve des diacres, dont la fonction nous est connue par les Actes (VI), et des personnages que l'Apôtre nomme des surveillants, éuioTcÔTcoi. Cette autorité est établie ; l'Apôtre n'éprouve nul besoin de l'affermir, les divisions ou rivalités sont infrahiérarchiques et entre particuliers. Nous ne voyons donc ici trace ni d'une démocratie originelle, ni même d'une oligarchie primitive, qui finalement se serait résolue en une monarchie épiscopale. A l'heure où nous sommes, les Apôtres vivent encore, leur autorité souveraine s'exerce, en attendant l'autorité de ceux à qui ils en confieront une portion, comme à Tite et à Timothée ; l'Apôtre se reconnaît la sollicitude de toutes les Eglises, et les grâces charismatiques, de concert avec le pouvoir régulier, s'exercent dans le peuple chrétien : Segregate mihi Paulum et Barnabam ad opus ad quod assumpsi eos (Act, XIII, 2).
Les éuKTxÔTîot. dont il est ici parlé sont les prêtres. Les désignations nominales n'ont pas encore, à l'âge apostolique,.