BIENFAITS DE LA PRÉDICATION
jalouse trouvait une misérable satisfaction à alourdir, pensaient-ils, les chaînes de l'Apôtre, en prêchant à côté de lui, dans des conditions meilleures, un Christ mosaïsé et partiellement rival du sien. Ainsi leur cœur était mauvais, et leur doctrine chétive. Mais cette prédication même faisait connaître le Christ à ceux qui n'en savaient rien. Et sans doute, jusque dans cette doctrine judaïsante venant d'hommes baptisés, il restait assez d'éléments purement chrétiens pour que l'Apôtre eût à se féliciter d'une telle prédication.^ Le nom du Christ se répandait ; la grâce du Seigneur achèverait l'œuvre commencée. Les préjugés juifs avaient à Rome moins de faveur qu'en Galatie. Les prédicateurs judaïsants y avaient moins d'autorité, ils étaient contraints de réduire leur doctrine pour la faire accepter. L'universalisme de l'Apôtre et sa doctrine d'affranchissement éveillaient plus d'écho dans le monde païen. Aussi, malgré des réserves, ne faut-il que se réjouir de l'effort de cette prédication rivale. II vaudrait mieux pour ces prédicateurs de n'être guidés que par la loyauté et la droiture ; mais c'est affaire à eux et à leur conscience.
« Je ne puis approuver leur intention, dit l'Apôtre ; mais le résultat commun de ces deux prédications, l'une louable en ses motifs, l'autre qui l'est si peu, c'est la diffusion du nom et de Ja mission du Seigneur : dès lors tout est bien, les jaloux sont déçus. J'applaudis à ce qu'ils font, j'y applaudirai demain encore et toujours. Loin que cela me soit une peine, ce n'est pour moi qu'une cause et une source de joie. Celui qui procure la gloire du Seigneur ne saurait être un ennemi, ni un ennui pour moi. Même les vexations que l'on s'efforce d'ajouter à la douleur de ma captivité tourneront à bien pour Jnoi, grâce à la prière des Philippiens, et à l'effusion de l'Esprit de Notre-Seigneur Jésus-Christ qui me sera obtenu par leur prière. Je ne pourrais souffrir que si je recherchais ma gloire personnelle, dans un esprit égoïste. Mais si toute ma vie est dans le Christ, si son esprit a ruiné en moi l'égoïsme, comment pourrais-je perdre là où le Seigneur gagne ? Il y a de beaux jours déjà que je vis, dans cette confiance
assurée qu'il n'y a plus pour moi ni honte, ni échec, ni confusion, ni amoindrissement. Je n'ai pas de gloire personnelle, ni un bonheur qui soit à moi. » Après avoir dit de lui qu'il est assuré de n'être aucunement amoindri par les procédés d'une rivalité mesquine, assuré de n'être confondu en rien, in nullo confundar, le mouvement de la phrase amenait l'Apôtre à dire qu'il serait glorifié de tout, et que toutes choses tourneraient à sa gloire ; mais il se souvient que sa gloire à lui, c'est que le Seigneur soit glorifié. Et sa phrase prend un autre tour : « Je suis assuré, dit-il, qu'aujourd'hui comme toujours, tout ce que je suis, tout ce que je souffre, tout ce que je fais, tout cela même que mes adversaires tentent contre moi, ma vie, ma mort, tout en un mot tournera à la gloire du Christ ».
Et la raison profonde de cette sérénité surnaturelle est dans la brève formule que la main de l'artiste a gravée au fronton de la confession à Saint-Paul de Rome : Mihi vivere Christus est, et niori lucram. Elle fait l'unité de tout ce que nous lisons et en donne l'explication dernière. L'Apôtre n'a ni gloire, ni bonheur à lui, ni même une vie personnelle ; sa vie, c'est le Christ ; tout son désir, son bonheur, sa gloire, son être sont perdus en lui. Non pas seulement au sens que sa justice et sa vie surnaturelle lui viennent des sources du Sauveur, mais parce que toute émotion, tout désir, toute tendance sont pour lui concentrés dans le Christ et se terminent à lui ; dès lors la mort lui serait un gain, car il serait pour toujours avec le Seigneur : et sic semper cum Domino erimus. La mort le mettrait en possession définitive de son bien.
Ainsi le problème se posse entre la vie avec le Christ, et la vie dans la chair. Car après avoir désiré la mort comme un gain, l'Apôtre semble se raviser : vivre dans la chair est aussi un gain, car c'est la condition d'un travail apostolique fructueux et abondant. Il est donc sollicité en sens contraire par des forces égales, et ne sait plus que choisir. Sa perplexité est grande, de quel côté penchera la balance de son désir ? Etre délivré de son corps et vivre avec le Christ