‹ Les Epitres de Saint Paul replaceés dans le milieu historique des Actes des Apot̂resChapitre 468 sur 663 · LA CHARITÉ MUTUELLE · texte numérisé non relu

LA CHARITÉ MUTUELLE

Corinthe, où le principe même de l'autorité était en jeu (I Cor., I, 12, 13). Ce ne sont ici que contestations de particuliers et rivalités personnelles. Mais toute blessure à la charité est pour l'Apôtre une lésion au principe même de l'esprit chrétien ; aussi se sert-il de l'adjuration affectueuse pour conjurer le péril de désunion, pour rappeler la paix, pour corriger l'état de tension et de malaise que les différends ont créé dans la communauté : « N'ayez tous qu'une même pensée, une même âme, une même intention commune. Vous êtes un dans la source de votre vie commune, le Christ : ne vous laissez diviser par aucune rivalité, ou esprit de parti, par aucune recherche jalouse ; mais, dans l'effacement de toute pensée personnelle, regardez-vous comme inférieurs à vos frères, toujours soucieux, non de vos intérêts propres, mais de l'intérêt et du bien des autres. Portez en vous les dispositions profondes et l'état d'esprit du Christ Jésus. C'est le corollaire pratique de votre unité avec lui, de votre unité en lui : le Christ est la norme de nos pensées, la règle die notre vie ; dès lors c'est à la lumière de ses exemples qu'il nous faut juger les âpretés jalouses qui nous font revendiquer nos droits, et sont la racine première de vos divisions. »

Il était, lui, et il est dans la nature de Dieu, l'image du Dieu invisible, la splendeur de sa gloire et sa ressemblance incréée et substantielle. Il avait donc un droit absolu à cette grandeur qui était sienne, car il était Dieu, coéternel et coégal à Dieu. S'il avait porté en lui l'humeur de plusieurs des Philippiens, il eût réclamé, disputé, défendu avec énergie ce bien qui est à lui en vertu d'un titre éternel. Il l'eût gardé avec l'âpreté farouche du guerrier armé qui ne se laisse pas arraèher sa conquête et sa part de butin achetée si chèrement : non rapinam arbitratas est, oùy^ àpTîayiJLov ■f\j-T\'yoLxo. Mais au lieu de défendre avec énergie cette égalité à Dieu, qui était incomparablement son droit, il s'en est dépouillé de lui-même. Non qu'il ait cessé d'être Dieu, ce qui ne peut être, mais extérieurement et aux yeux des hommes il s'est spontanément dépouillé (êauTov Ixévwffsv), et cela, de lai-même, sans con-

traînte, sa grandeur divine lui étant devenue gênante et comme importune pour l'œuvre de charité qu'il venait accomplir. Au lieu de la forme et de la nature de Dieu, il prit la forme et la nature de l'esclave, se fit semblable aux hommes, et sous ce vêtement de la chair devint comme l'un d'entre nous. Toute la théologie de la Trinité et de l'Incarnation est condensée dans ces paroles d'une divine exactitude : le Verbe est efxwv lorsqu'il se rapporte au Père, jxop^Ti indique sa nature éternelle, ou celle qu'il a assumée dans le temps, opt-o'-ws-iç marque sa relation de fraternité avec les hommes, ^yTJfxa, habitas, l'impression produite sur les sens par les apparences extérieures du Seigneur dans l'Incarnation ; mais la formule même de l'Apôtre implique bien qu'il y a au-delà des apparences une réalité infinie voilée par elles, et que la nature humaine est en lui le vêtement de l'Eternel : et habita inventas ut homo.

Quelle leçon de choses pour les exigences et les jalousies philippiennes que cette humilité de Dieu ! Mais la leçon va beaucoup plus loin. Après s'être dépouillé de sa gloire divine, après avoir renoncé au bénéfice de son égalité éternelle avec Dieu, comme si cet abandon premier n'était encore pour lui qu'un degré vers un désintéressement plus profond, un échelon, pour descendre encore, une étape seulement vers une démission plus grande ; après être devenu homme et l'un de nous, une fois en possession de cette nature créée qui était pour lui un moyen de s'humilier et de souffrir, après avoir dépouillé Dieu, il a voulu aussi dépouiller l'homme, et avec la même tranquille spontanéité, avec un adorable parti-pris d'humilité, se faire petit, se faire esclave, se faire obéissant jusqu'à la mort, et comme s'il était insatiable de l'humiliation, jusqu'à la mort de la croix. Quel enseignement pour ceux qui ne savent pas, parmi vous, transiger sur leurs droits ! Et si ce n'est assez de l'exemple du Seigneur pour vous déterminer à faire abandon de vos menues exigences personnelles, voyez ce que lui ont mérité ses abaissements. La mesure de l'humiliation volontaire a été la mesure de la grandeur qu'il a reçue

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de Dieu. En effet, en échange de tous ces abandons consentis, Dieu Ta élevé à l'infini jusqu'au partage de son trône éternel, il lui a donné un nom, une grandeur, une dignité, qui surpassent tout ce qui peut être nommé au monde, afin que selon la parole d'Isaïe (XLV, 23), au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur la terre, dans les enfers, et qu'un hommage universel témoigne que Jésus-Christ est roi et seigneur pour la gloire de son Père (I Cor., XV, 24-28).

12 Itaque charissimi mei (sicut semper obedîstis) : non ut in praesentia mei tantum, sed multo magis nunc in absentia mea, cum meta et tremore vestram salutem operamini. is Deus est enim, qui operatur in vobis et velle, et perficere pro bona voluntate. i* Omnia autem facite sine marmurationibus, et haesitationibus : ^^ ut sitis sine querela, et simplices filii Dei,. sine reprehensione in medio nationis pravae, et perversae : inter quos lucetis sicut luminarîa in mundo, le verbum vitae continentes ad gloriam meam in die Christi, quia non in vacuum cucurri, neque in vacuum laboravi. i7 Sed et si immolor supra sacrificium, et obsequium fidei vestrae, gaudeo, et congratulor omnibus vobis. ^^ Idipsum autem et vos gaudete, et congratulamini mihi.

Il ne semble pas que l'âme baptisée puisse résister à l'efficacité d'un tel exemple ; aussi ce qui suit n'a-t-il d'autre dessein que d'en recueillir les conclusions pratiques. Les PJiilippiens sont dociles, leur âme est inclinée à la déférence par l'affection même qui les unit à l'Apôtre : « Mes bienaimés, leur dit-il, vous ne m'avez jamais rien refusé, autrefois lorsque j'étais au milieu de vous. Et aujourd'hui que je suis loin de vous, ne fût-ce que pour me dédommager de l'absence, accomplissez votre salut dans la crainte et le tremblement ». Le Psaume II nous y invite. La vie est chose grave, son enjeu est considérable, il s'agit de tout le dessein de Dieu, et de

nous tout entiers, l'épreuve est décisive et ne se renouvelle pas : dès lors c'est un saint effroi trempé de charité qui doit nous guider toujours. Dire aux hommes : accomplissez votre salut, c'eût été laisser entendre aux Pélagiens de l'avenir que leur destinée surnaturelle était toute en leurs mains ; les avertir d'accomplir leur salut avec crainte et tremblement, c'était leur enseigner déjà que tout dans cette œuvre surnaturelle ne dépend pas de nous seulement, et qu'il y a un autre facteur. Enfin ajouter : c'est Dieu, en effet, qui accomplit en vous le vouloir et l'agir, selon le programme surnaturel qu'il accomplit librement, et selon la bienveillance que lui inspire la fidélité de chacun, c'était marquer la part que Dieu prend à l'œuvre de notre salut, c'était aussi rendre raison de la crainte surnaturelle et délicate où l'âme doit se maintenir. Elle travaille avec Dieu, dans un sanctuaire ; la bienveillance de Dieu, l'étendue de son aide grandissent avec notre fidélité et notre adhésion à lui : rien n'est plus propre à nous rendre attentifs et dociles.

N'ayez rien de l'humeur maussade, ni des perpétuels murmures de l'ancien Israël, toujours révolté, toujours mécontent, toujours livré à son esprit de murmure et de contestation. Par votre docilité paisible et joyeuse vous serez sans reproche devant Dieu, sans division au milieu de vous, comme de vrais enfants de Dieu, attentifs à ne fournir aucun élément de critique aux païens qui vous entourent, race égarée et perverse pour qui vous devez être une lumière, un exemple, la morale vivante. Vous exercez une forme, la plus efficace peut-être, de l'apostolat. Un ancien a dit de notre vie qu'elle est la manifestation de la valeur de notre doctrine : Doctrinae index disciplina est. C'est là une démonstration sans réplique. Votre vie chrétienne et paisible témoigne que vous portez en vous la parole de vie, même que vous l'offrez autour de vous, comme une coupe de vin pur, aux hommes de bonne volonté. Et cet apostolat subordonné, qui est né du mien, sera ma gloire au jour du Christ et une preuve que je n'ai ni couru en vain par le monde, ni travaillé en vain dans les

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