PREMIÈRE PARTIE SUPÉRIORITÉ UNIVERSELLE DU CHRIST
THÈME DE L'ÉPÎTRE (chap. I, 1-3)
i Multifariam, multisque modis olim Deus loquens pairibas in Prophetis : 2 novissime, diebus istis locutus est nobis in Filio, quem constituit heredem universorum, per quem fecit et saecula : s qui cum sit splendor gloriae, et figura substantiae ejas, portansque omnia verbo virtutis suae, purgationem peccatorum jaciens, sedet ad dexteram majestatis in excelsîs.
Les trois premiers versets, nous l'avons dit, nous établissent sans préambule in médias res : ils forment un ensemble complet, et résument d'avance l'épître tout entière dont ils contiennent tout le thème ': le verset 4 est une transition à l'exposé doctrinal étendu qui suivra.
Dans la pensée juive, toute la durée humaine se divise en trois stades successifs : l'âge présent, les jours du Messie, l'âge futur de l'éternité. Ces trois âges successifs sont caractérisés chacun par un système de relations de l'homme à Dieu, maiâ qui va de l'un à l'autre toujours croissant en intimité : entre ces trois âges d'ailleurs, en plus du rapport de succession, il existe un rapport de filiation : il y a enfantement et douleurs au passage du premier au second de ces âges : enfantement douloureux aussi au passage du second au troisième. Ces remarques ont leur utilité pour l'interprétation du chapitre XXIV de saint Matthieu.
Malgré cette triple division l'unité demeure : il n'y a ni discontinuité ni opposition entre les deux Testaments. C'est le même Dieu, c'est le même Père qui a parlé dans le premier Testament par l'organe des Prophètes, et dans le second par
l'organe de son Fils. Le terme b iàzoq est le sujet de loquem patribus, }^a).rio-aç , et de locutas est, éXà^Yio-ev — . Oui, il y a unité en Dieu, leur commun auteur : pourtant la première économie est matérielle, est-il dit aux Corinthiens (I Cor., XV, 46) : la seconde est spirituelle ; et un parallélisme soutenu, membre à membre, entre les deux dispensations, Signale le contraste
des deux époques : oUm, diebus istis ;
des conditions : multifariam multisque modis, qaem con~ stituit heredem universorum ;
des auditeurs : patribus, nobis ;
des organes révélateurs : in prophetis, in Filio.
Et de ce- balancement de toutes les conditions de l'une et de l'autre économie, il suit que la première a été fragmentaire, précaire, médiate, préparatoire ; la seconde est définitive, achevée, immédiate. Jamais, il me semble, on n'a écrit une phrase plus pleine.
C'est à plusieurs reprises que le Seigneur a témoigné de son dessein d'entrer en société avec l'homme. Tout l'Ancien Testament se ramène à une série d'alliances, iiolup.epwç, avec Adam, avec Noé, avec Abraham, avec Moïse ; à une diversité aussi de manifestations, tcoT^utoôttox; : tantôt os ad os comme avec Moïse, tantôt per somnia, quelquefois par des visions intellectuelles, corporelles, imaginaires. Ces manifestations divines se sont produites au cours des conditions diverses qu'a traversées la famille humaine : sous l'état patriarcal, à l'époque des Juges, puis des Rois, puis de la captivité, puis de la hiérarchie sacerdotale. Ces interventions divines ont été multiples, variées, fragmentaires, comme une ébauche, qui, moyennant des retouches, des précisions de plus d'un genre, s'achemine lentement vers une expression dernière ; comme la génération d'un être vivant qui n'atteint la perfection de son type que par une marche graduelle et lente. Tous ces changements, tous ces moments successifs trahissent l'imperfection d'un être qui se forme, qui n'est pas formé encore, qui
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ne changerait plus s'il était parvenu déjà à la pleine possession de son type vital.
Le caractère médiat et distant de l'ancienne économie est indiqué dans ces seuls mots in prophetis ; c'est Dieu et ce n'est pas Dieu. C'est Dieu, car une économie religieuse ne peut venir que de lui ; et ce n'est pas Dieu, puisqu'il se sert d'un organe intermédiaire ; ce n'est pas Dieu en personne (Gai., m, 20). Mais ce même Dieu qui, à diverses* reprises, a parlé autrefois à nos pères, nous a parlé à nous, à la fin de ces jours, éit ' eo-yaTou tcov T,p.£pwv to'jtwv, in novissimo dieriim istorum, au terme de cette période remplie par la voix des prophètes. Et cette fois, au lieu d'une révélation médiate, fragmentaire, toujours en progrès, toujours inachevée, c'est en son Fils que Dieu nous a parlé. Il a écarté ce rideau de puissances angéliques dont il s'était voilé jusque là : Expolians principatus et potestafes (Col., II, 15). A priori, nous avons le droit de pressentir qu'une économie établie par le Fils est éternelle, définitive, absolue, et que l'éternité ellemême ne fera que révéler et consacrer ce que le Fils est venu accomplir dans le temps. Aussi ne nous dit-on pas ici qu'il y ait eu, ni qu'il doive y avoir pluralité de révélations : même toute chance de pluralité est écartée par les expressions qui suivent : Dieu le Père n'a rien à ajouter à cette révélation qui est définitive. Lex per Moysen data est ; gratia et veritas per Jesum Christum facta est (Joan., I, 17). Il n'est personne au monde qui puisse nous dire ce que le Fils de Dieu ne nous aurait pas dit : son œuvre ne saurait être achevée par personne ; même son œuvre ne saurait être accomplie que par lui : Deum nemo vidit unquam ; unigenHus Filius, qui est in sinu Patris, ipse enarravit (Joan., I, 18).
Et que toutes choses s'achèvent en lui, qu'elles trouvent en lui leur terme et leur consommation, cela vient de ce que le Père l'a établi héritier de toutes choses et de tous. Filiation et hérédité vont ensemble : l'une est conséquence de l'autre. Mais cette conception de l'hérédité ne veut pas dire seulement que les âmes et les peuples, sont à lui ; elle signifie également
que toute l'histoire s'oriente vers lui, qu'il est le terme de la création, mais aussi de l'histoire, que les événements s'acheminent vers lui, qu'il est l'héritier du long effort des siècles, et que tous ont travaillé pour lui. Est-ce que Socrate, Platon et Aristote n'ont pas pensé pour lui ? Est-ce que l'Eglise n'est pas venue à son heure pour recueillir comme son bien, comme une richesse préparée de Dieu pour elle, tout le fruit de l'intelligence antique ? N'est-ce pas pour l'Eglise que la loi et les prophètes ont parlé, que la religion juive s'est développée, que les écoles socratiques ont discuté, que l'école d'Alexandrie a balbutié son Aéyoç, que les peuples se sont mêlés, que les Juifs ont été successivement mis en contact avec toutes les grandes monarchies, que l'empire romain a acquis sa puissante structure ?
Le Seigneur, (et l'Eglise qui est encore le Seigneur), le Seigneur est l'héritier de tout ; c'est à lui le premier dans la pensée de Dieu que sont ordonnées toutes les œuvres de Dieu : à cela rien d'étonnant. La première cause efficiente est aussi la dernière cause finale ; l'harmonie des choses veut que l'Alpha soit l'Oméga, principium et finis, et que tout se termine et se ramène finalement à son principe premier. Comment ne serait-il pas l'héritier et le terme des siècles celui par qui les siècles ont commencé ? Les termes sont ici d'une précision rigoureuse, on n'a jamais parlé de cette manière : c'est le même Fils de Dieu qui a fait les siècles et à qui se terminent les siècles comme à l'héritier de leur œuvre commune : ils ont vraiment travaillé et travaillent pour lui. Mais c'est comme Dieu qu'il a fait les siècles, et son action, là, s'unit, comme sa nature même, à l'action de son Père ; c'est comme Dieu-homme qu'il est l'héritier de toutes choses : il est, en ce cas, bénéficiaire de l'action divine. '
Saecula, afûvaç, c'est le monde et sa durée, ce sont les trois âges, ce sont les siècles, créés et dirigés par la main de Dieu.
Les deux premiers versets nous ont parlé de l'œuvre du