‹ Les Epitres de Saint Paul replaceés dans le milieu historique des Actes des Apot̂resChapitre 497 sur 663 · MOTIF DE L'INCARNATION · texte numérisé non relu

MOTIF DE L'INCARNATION

a cIonn,é la vie et lui a retiré pour jamais l'appréhension servile de la mort.

Ce n'est pas tout. Pour l'Apôtre il n'y a rien dans l'humiliation et les sx)uffrances du Christ qui puisse nous être un 5ujet de surprise, ni même une marque de son infériorité réelle à la nature angélique, et sa pensée s'élève jusqu'au mystère du Conseil de Dieu. Incarnation et souffrances appartiennent à un plan général divin, d'une incomparable beauté. Ce n'est pas que la glorieuse vie de Dieu ne se suffise : pourtant la tendresse infinie a voulu se répandre ; elle a voulu surtout ramener tout à elle, afin que ce qui est le bonheur de Dieu devînt le bonheur de tous les enfants de Dieu. Une volonté imparfaite désire ; une volonté parfaite jouit ; une volonté infiniment parfaite déborde et répand autour d'elle un bien qu'elle semble ne pouvoir contenir tout entier. Cette famille incréée qui s'appelle la Trinité a voulu s'élargir en quelque sorte, et ouvrir ses rangs à la famille créée qui s'appelle l'humanité. Et voici quelle a été la méthode et l'industrie de ce Dieu de qui viennent toutes choses, vers qui vont toutes , choses, l'ordre des causes étant parallèle à l'ordre des fins. Saint Augustin l'a résumé en quelques mots : Est homini iter ad Deum per Homiriem Deum.

L'Incarnation, c'est l'industrie divine qui ramène tout à Dieu, la pièce maîtresse d'un plan éternel. Chose admirable. Dieu se sert d'un moyen dans lequel la fin elle-même qu'il poursuivait se trouve impliquée déjà. Il avait un Fils. Il voulait amener à la gloire nombre d'autres fils. Pourquoi il le voulut, je ne sais pa^ : si ce n'est parce qu'il est digne de l'infinie Bonté de s'incliner vers l'infiniment petit. Mais enfin il l'a voulu. Il a souhaité que son bonheur fût notre bonheur, sa gloire notre gloire, sa vie notre vie, éternellement. Il a voulu que nous eussions là, dans son sein, notre place de droit. Nous donner sa vie, se donner à nous comme un cadeau, comme une aumône, comme une récompense même, ne lui suffisait pas : il a désiré que chez lui nous fussions chez nous, que nous eussions un titre réel, un titre rigoureux, un

droit sur lui. Sans cesser d'être Fils de Dieu, le Verbe s'est fait le Fils de l'homme, il est devenu le médiateur. Non pas seulement avocat, intercesseur, ambassadeur, mais médiateur de nature, unissant en lui par un lien plus fort que la mort et qui ne sera jamais brisé, les deux natures qu'il s'agit de réunir et de réconcilier. Aussi les hommes ne sont-ils pas pour le Verbe incarné des êtres extérieurs à lui : ils lui sont semblables, je le sais ; ils lui sont agréables, je le sais ; ils sont sanctifiés par lui ; mais tout cela est trop peu : ils sont une chose de lui, intégrés en lui. Sans cesser d'être lui, le Seigneur est composé de nous.

Maintenons-nous dans cette doctrine, et nous comprendrons comment l'Incarnation qui semble humilier le Verbe au-dessous des Anges et le Calvaire qui le voit mourir n'ont rien dont nous devions rougir pour l'auteur de notre foi et le chef de la dispensation nouvelle. Encore une fois, que voulait Dieu, Dieu de qui sont toutes choses et vers qui vont toutes choses ? L'Apôtre nous l'apprend. Il voulait conduire à la gloire nombre .de fils : qui multos filios in gloriam adduxerat. Lire : adducendos ordinaverat, àvayovra. Il voulait faire entrer l'humanité dans la famille de Dieu, et l'y faire entrer de droit, comme chez elle et comme appartenant à son Fils unique. Mais alors et dans ce dessein, il était de souveraine convenance, decebat, pour Dieu le Père, d'achever par la souffrance celui qui se met à la tête de l'humanité pour la sauver et l'unir à Dieu. L'âpyviyoç, c'est le généralissime,, c'est le capitaine à la tête de sa troupe, c'est le chef qui va le premier là où passeront les autres après lui, qui partage les périls, qui entre lui-même dans ce lieu définitif où il établit les siens, et triomphe non pas seulement pour lui, mais pour eux. Il ne marche pas à leur suite mais à leur tête, et prend le premier sa large part de tous les périls. Il est médiateur auprès de Dieu, il guide vers son Père toute l'humanité attachée à lui.

Dès lors, à les bien prendre, l'Incarnation et la souffrance sont moins pour le Christ un titre à recevoir un infint

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dédommagement, que la condition et la rançon même de sa grandeur ; disons mieux, sa grandeur même. On est médiateur, ou on ne l'est pas. Si on ne l'est pas, tout est dit : mais si on l'est, si on est Dieu et homme, avec la double nature de laquelle nul ne doit douter, avec l'office dont nous avons parlé d'être à la tête de toute l'humanité comme homme, pour conduire l'humanité jusque dans le sein de Dieu ; si l'on est aussi réellement homme que l'on est réellement Dieu, cela doit se voir. Aussi convenait-il souverainement que Dieu achevât par la souffrance le chef de tous les sauvés.

Pour approcher de l'intelligence de ce verset 10, il reste un mot que nous devons bien comprendre dans sa signification hiératique : il a été traduit par consammare, -csAeiwcrat. Lorsqu'un être parvient par les degrés définis et par les étapes ordonnées à l'épanouissement naturel ou surnaturel de lui-même, à l'achèvement de son office, de son œuvre, à la plénitude de sa vocation, en cela consiste sa consommation, sa perfection, TsXeiwG-!.? . L'Incarnation et la souffrance du Verbe font donc partie essentielle d'un plan d'ensemble : aussi la grandeur du Christ et sa place y sont trop grandes pour que nous ayons à plaider les circonstances atténuantes, et à nous réfugier dans l'idée d'une glorieuse compensation ;pour expliquer l'infériorité et les souffrances du Christ. La gloire du Christ, sa gloire unique ne se trouve pas dans le dédommagement, elle se trouve dans le dommage lui-même, si j'ose ainsi parler : ce qui semble l'abaisser et le réduire constitue sa vraie grandeur ; dans le plan de Dieu, où la situation du Christ est centrale et vraiment unique, ce qui paraît l'abaisser au-dessous des Anges est très précisément ce qui l'élève à l'infini au-dessus d'eux, et l'établit dans l'éminence infinie de sa médiation.

On voit bien par la particule illative yào, qui enim sanctificat, qu'il y a une liaison logique entre les deux versets 10 et 1 1 . Pourtant, à première vue, on peut se demander en quoi consiste ce lien, et comment la disposition divine qui a achevé Hé Christ par la souffrance trouve son motif dernier dans

cette brève réflexion : Qui enim sanctificat et qui sanctificari'tur, ex uno omnes.

Commençons par comprendre la lettre du verset : Qui sanctificat, c'est Notre-Seigneur Jésus-Christ, c'est le Verbe Incarné ; qui sanctificantur, c'est nous, c'est toute l'humanité. Sur ce point il n'y a nulle difficulté. Mais quel est le sens de cette clausule : ex uno omnes, il èv6; -rràv-Ei;^ et comment rend-elle raison de la disposition divine contenue au verset 10?

Les explications sont variées. On a lu : ex uno (Pâtre) omnes, et supposé que ce Père est Abraham. Mais les sanctifiés ne sont pas de la seule race d'Abraham ; et quand même, cette unité de descendance n'explique pas la convenance (decebat) qu'il y avait pour le Père à achever son Fils par la souffrance. — Substituer Adam à Abraham ne sert de rien ; et l'origine adamique commune, qui est vraie, ne fournit pas davantage une explication réelle. — Aussi la plupart des commentaires s'arrêtent-ils plus volontiers à la paternité de Dieu : ex uno (Pâtre Deo) omnes. Soit : le sanctifiant qui est le Christ, les sanctifiés que nous sommes, tous, nous descendons de Dieu. Mais l'explication n'est pas définitive. Sans doute, Dieu est souverain, il a pu imposer à son Fils la loi de la souffrance, et fixer la rançon qu'il livrerait pour amener à la gloire de Dieu les fils adoptifs. Mais alors tout dépend ici de la volonté de Dieu, sans qu'il soit besoin d'en appeler à une loi d'harmonie supérieure (decebat), qui détermine ici la conduite et la volonté de Dieu.

Avant tout, faisons remarquer que l'Apôtre dit ex uno omnes ; il ne dit pas, ex uno Pâtre ; la pensée de descendance est absente de la lettre et suggérée par un besoin d'explication facile. Regardons i\ évoç comme ayant une valeur substantive, et traduisons : le sanctifiant et les sanctifiés sont un, ils sont tous d'une même masse, d'une même étoffe humaine. Le Christ forme avec nous un même ensemble, une même réalité vivante. Adoptez une fois cette idée que la doctrine de l'Apôtre nous rend familière : le Seigneur fait

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