LA MORT INSTRUMENT DU SALUT
enim peccati, mors (Rom., VI, 23 ; cf. I Cor., XV, 36). La mort était le signe de la malédiction, le stigmate du péché, l'indice de la colère de Dieu, le châtiment infligé par la ruse du diable à des vaincus qui, par leur faute, s'étaient rangés à son empire. Elle contribuait à maintenir dans la crainte servile des hommes qui se savaient fils de colère : l'hostilité de Dieu, la tyrannie du diable, le péché, la mort, la crainte servile, l'effroi de captifs et de vaincus qui se sentent livrés à la discrétion, ou mieux, à la haine de leur vainqueur ; tout cela formait un faisceau.
Le Seigneur l'a rompu. Il a conjuré le charme maudit. Ce n'est pas à proprement parler par sa mort, encore que ce soit vrai : mais par la mort. Il s'est servi contre le diable des armes du diable : c'est avec l'épée de Goliath qu'il a tranché la iête de Goliath. Comme c'était par la mort, et moyennant l'effroi inspiré par elle que le diable exerçait son empire et opprimait l'humanité, c'est aussi par la mort que le Seigneur a défait le fort armé. Désormais, et grâce à lui, la mort et le péché ne forment plus un couple : en mourant sans péché, et en s'offrant en sacrifice d'expiation pour le péché, le Seigneur a donné à la mort un autre sens, une autre acception que celle d'autrefois. Maintenant, cela « ne fait plus mal », non dolet. II se trouve que c'est par la mort même dont le diable se servait autrefois pour épouvanter et pour faire sentir l'empire du péché, que le Seigneur a triomphé du diable, et a expié le péché ; il a fait de l'obstacle le moyen : il a tourné contre l'ennemi les procédés de l'ennemi ; et, de la mort qui était le fruit du péché, il a fait l'expiation du péché. Le voilà donc, par sa mort, et dans sa mort, jusque dans son apparente infériorité, le vainqueur de Lucifer, du plus puissant de tous les Anges !
Mors et vita daello Conflixere mirando.
L'Evangile nous apprend que lorsque survient dans la maison du fort armé un adversaire plus fort que lui, il lui
prend ses armes^ puis ses richesses. C'est ici le cas : et spolia ejus distribuet (Luc, XI, 22). Les hommes autrefois maintenus en captivité sont affranchis par le grand sacrifice d'expiation. Au lieu de la dure servitude où ils gémissaient, réduits sous l'autorité oppressive du diable, aujourd'hui que le péché n'est plus, grâce à la mort du Christ, damnavit peccatum in carne (Rom., VIII, 3), non seulement nous n'avons plus peur de la mort, mais nous avons conscience d'aller vers un Dieu apaisé, vers un Dieu qui est nôtre. La mort a vraiment changé de figure ; les saints l'appellent et la désirent avec passion. Peut-être pourrait-on mesurer ce que nous sommes avec Dieu, par notre attitude en face du procédé qui nous conduit à Lui : la mort redoutée ; la mort résignée ; la mort acceptée; la mort désirée. Aussi bien, n'y a-t-il pas de mort : seulement un enfantement de la vie qui s'accomplit dans la douleur. Ce n'est pas sans douleur que l'on passe de l'économie ancienne à l'économie chrétienne ; ni de l'économie chrétienne à son achèvement de l'éternité. Loin donc que la nature humaine du Christ et que ses souffrances lui soient une infériorité, c'est cela même qui fait sa gloire, et la gloire de la nature humaine rachetée par lui. Ce n'est pas au secours des Anges qu'il est venu, ce n'est pas la nature angélique qu'il a prise sur lui ; ce n'est pas entre les Anges et Dieu qu'il se constituait médiateur tout d'abord : c'est à la race d'Abraham qu'il a tendu la main. A la race d'Abraham ? Est-ce donc qu'il n'est venu secourir que la race juive ? Non, il est venu pour l'humanité tout entière ; mais c'est dans la race d'Abraham qu'il l'a prise, c'est là qu'il s'est uni à la nature humaine. On devine le sentiment de reconnaissance et de sainte fierté qu'éveillait chez les Juifs une telle allusion : c'était la famille d'Abraham qui avait donné à Dieu une place dans sa création. Dès lors pour eux, retourner en arrière, revenir à un mosaïsme aujourd'hui périmé puisqu'il avait accompli son œuvre, n'était-ce pas renoncer au grand honneur que le Verbe avait fait à la race d'Abraham en lui demandant une place chez elle, dans l'humanité et dans la création ? Mais