LE VRAI REPOS DE DIEU
//, quitus prioribus annuntiatum est, non introiemnt propter incredulitatem ; ^ iterum terminât diem quemdam, Hodie, in David dicendo, post tantum temporis, sicut supra didum est : Hodie si vocem ejus audieritis, nolite obdurare corda vestra. s Nam si eis Jésus requiem praestitisset, numquam de alia loqueretur, posthac, die. 9 Itaque relinquitur sabbatismus populo Dei. 10 Qui enim ingressus est in requiem ejus : etiam ipse requievit ab operibus suis, sicut a suis Deus.
L'œuvre des Anges, l'œuvre de Moïse, l'œuvre de Josué qui achève celle de Moïse n'ont donc rien de définitif ; l'entrée en possession de la terre promise n'est pas le terme dernier vers qui s'ordonnent et la Providence de Dieu et l'espérance chrétienne. Il est un repos de Dieu, celui-là ineffable et éternel, un jour sans soir et sans matin, o\x entreront, les œuvres de cette vie terminées, ceux qui dans la foi travaillent sur terre afin de se reposer en lui. Ibi vacabimus et videbimus, videbimus et amabimus, amabimus et laudabimus. Il existe une terre meilleure que la terre promise, un repos plus définitif et plus doux que celui où Josué a établi le peuple, une patrie meilleure que la terre de Chanaan.
11 Festinemus ergo ingredi in illam requiem : ut ne in idipsum quis incidat incredulitatis exemplum. 12 Vivus est enim sermo Dei et efficax, et penetrabilior omni gladio ancipiti : et pertingens usque ad divisionem animae ac spiritus, compagum quoque ac medullarum, et discretor cogitationum et intentionum cordis. i3 Et non est ulla creatura invisibilis in conspectu ejus : omnia autem nuda et apertà sunt oculis ejus, ad quem nobis sermo. i4 Habentes ergo pontificem magnum, qui penetravit caelos, Jesum filium Dei : teneamus confessionem. is Non enim habemus pontificem, qui non possit compati infirmitatibus riostris : tentatum autem per omnia pro similitudine absque peccato. 16 Adeamus ergo cum fiducia ad thronum gratiae : ut misericordiam consequamur, et gratiam inveniamus in auxilio opportuno.
Il ne faut pas médire de la traduction festinemus, encore pourtant que le ternie grec correspondant signifie plutôt le soin empressé et attentif que le fidèle apportera à ses œuvres, renouvelant à toute heure son espérance et la ferveur de sa foi, de peur de tomber dans l'infidélité dont les Juifs nous ont donné le triste exemple, lorsqu'ils ont cru plutôt au témoignage intéressé des explorateurs qu'à la promesse souveraine de Dieu.
Apportons grand soin aux œuvres de notre vie, avait dit l'Apôtre. Le motif de cette exhortation pressante est dans la nature même du péril que l'Apôtre veut conjurer. Le danger de l'apostasie consistait dans une séduction secrète, un travail latent et perfide, une sorte de nostalgie judaïque, s'exerçant dans le cœur et les souvenirs des Juifs convertis, à dessein de ruiner et miner leur attachement au Seigneur. Cette tentation spéciale reconnue, nous comprenons mieux le remède que l'Apôtre s'efforce d'y apporter. A un mal intérieur, à un travail lent et sourd qui s'accomplit dans le cœur et la pensée, par une sorte de pénétration sournoise, c'est un remède et un correctif intérieurs qu'il faut appliquer.
Pourtant, toute difficulté n'est pas levée encore par ces réflexions. Il reste à définir le sens des deux versets qui suivent : il ne peut l'être que lorsque nous aurons reconnu quel est le Verbe de Dieu dont il est parlé ici, et à qui l'Apôtre attribue une glorieuse et si intime efficacité (v. 12) :
Vivus est enim sermo Dei et efficax.
Zwv yàp 6 Xoyoç toû 0eoû xai evepyTiÇ.
Est-ce le Verbe de Dieu, la personne du Verbe, et l'Apôtre se sert-il du terme de Aôyoç au même sens que saint Jean au premier chapitre de son Evangile ? Cela semble peu probable : chez saint Paul, en effet, la seconde personne de la Trinité s'appelle le Fils, non le Verbe, et, dans le passage que nous étudions, si la seconde personne de la Sainte Trinité n'est pas exclue, elle est moins encore visée directement. Ser-
l'action bienfaisante de dieu 333
mo Dei, ce n'est pas non plus la parole de Dieu écrite, telle qu'elle se trouve dans l'Ancien Testament. Dès lors pourquoi ne pas entendre sermo Dei de cette parole de Dieu, ou révélation orale, qui a donné naissance à l'économie nouvelle, en regardant cette parole comme unie à celui qui l'a apportée au monde, et surtout à la vigueur ou grâce surnaturelle dont elle est investie. Tout nous est venu de la prédication galiléenne de Notre-Seigneur : c'est elle qui a remué le monde.
Mais, dans la circonstance présente, l'Apôtre est moins attentif à la révolution accomplie dans tout le monde par cette parole du Seigneur, qu'à l'action puissante qu'exerce dans le cœur de l'homme ce levain surnaturel qui lui est confié. Cette parole de Dieu n'est pas une science inerte, platonique, reléguée dans un angle reculé de notre pensée, d'où elle n'exerce sur notre vie aucune action ; c'est une parole vivante, c'est une connaissance active comme le grain de sénevé, une influence s'exerçant sur notre vie, sur sa direction, son allure. Cette parole de Dieu est vivante, elle est impérieuse, elle est active, elle est un agent : et son dessein avoué est de transformer notre nature. Si elle a changé le cours de l'histoire, si elle a déterminé dans le monde une révolution morale sans exemple, c'est en agissant sur chaque âme individuelle. Même une parole humaine porte avec elle son efficacité : elle éveille ou réveille en nous des idées qui sont l'action en germe ; comment s'étonner que la parole de Dieu qui est l'organe de sa pensée, le véhicule de sa lumière, ( l'expression de sa volonté, le sacrement de sa grâce, exerce sur les âmes qui l'accueillent une influence profonde ?
Ainsi la pensée de l'Apôtre demeure toujours attentive au souci intérieur qui portera le chrétien à mériter par ses œuvres d'entrer dans le repos et dans la joie de Dieu. Dans ce dessein, la parole de Dieu ne nous apporte pas seulement une lumière intellectuelle, son énergie ne s'emploie pas seulement à nous éclairer ; elle nous est un élément moral, actif, un principe de discernement intérieur qui soumet à un con-
trôle rigoureux tout ce qui s'agite confusément au sein de notre nature vivante.
Ce qui suit nous explique la forme et le caractère de l'action qu'exerce sur nos natures individuelles la parole de Dieu, ce ferment divin reçu dans nos cœurs. A l'origine, dans la création, elle accomplit une œuvre de distinction : separavit lucem a tenebris... aquas ab aquis ; de même en chacun de nous, cette parole de Dieu, cette vérité vivante, pénétrée de grâce, fait œuvre de discernement et de discrimination intérieure. Nous pouvons sans doute l'écarter comme importune ; mais dès que nous l'accueillons avec droiture, elle ne nous laissera pas de repos. Nous ne le savons que trop, l'âme peut se distraire : elle peut se détourner, elle peut, hélas ! se composer une vie factice à côté de ce qui est la vraie vie. Mais pour ceux qui ne la démentent pas volontairement et par un dessein résolu, à dater de l'heure oiî cette vérité de Dieu est accueillie, il n'y a plus de repos, le travail divin ne s'arrête plus. Ce qu'on appelle le remords de la conscience, n'est qu'un cas particulier du travail intérieur de la vérité morale, proclamant ses droits, et réclamant invisiblement contre leur violation.
Ce que saint Jean de la Croix appelle la contemplation obscure explique bien mieux encore la pensée de l'Apôtre. Car c'est le même rayon de Dieu qui purifie, qui éclaire et qui unit. Mais ce rayon de Dieu présent, intime à l'âme fidèle mais non encore purifiée, s'emploie à la délivrer de tout ce fardeau inerte que le tempérament, les habitudes, les tendances et les passions ont créé en elle. La vérité de Dieu, la lumière de Dieu, ou pour parler plus exactement, Dieu luimême présent à l'âme et vivant en elle, s'applique. à éliminer tout ce qui est incompatible avec sa vie : travail constant de réduction, représailles de Dieu, effort du feu consumant, jaloux de réduire la rouille, et de ne laisser en nous que ce qui a un éternel avenir. A la façon d'un glaive à deux tranchants, l'agent divin tranche, élimine, taille : sa pointe acérée pénètre avec une finesse et une sûreté infinies jusqu'aux fibres les
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plus secrètes de notre âme, au delà même de notre conscience. Car ii est des régions de notre âme où notre vue ne pénètre pas. Peut-être même serait-il plus exact de dire que nous n'avons pas d'accès dans notre âme. Nous possédons un pouvoir réel d'inhibition sur nos actes ; mais il n'est pas au pouvoir de tous de pénétrer jusqu'aux racines de leurs actes, et d'apercevoir le jeu de leurs actions. Nous ne sarclons pas nos âmes comme un jardin. II y a pour nous intérêt réel à le reconnaître, pour savoir exactement notre faiblesse : mais il y a pour nous un intérêt beaucoup plus grand encore à savoir qu'il existe un agent capable d'accomplir ce travail qui dépasse nos moyens.
La parole, la vérité de Dieu, accueillie par notre foi et toujours accompagnée de la grâce, principe d'action conforme à la vérité, pénètre là où nous n'avons pas d'accès, jusqu'à ces racines profondes d'où partent les décisions de notre vie. La pointe fine et aiguë de ce glaive va jusqu'à faire le discernement intérieur de l'âme et de l'esprit ; de l'âme, la base physique par qui nous vivons ; de l'esprit, ce par quoi nous pensons et entrons en contact avec un monde spirituel. Les deux éléments, 4'^77i> ^^■'£Û{jia, semblent appartenir à l'ordre de la connaissance ; les deux autres, k^i).o~., [j-uikoïj semblent relatifs à l'exécution et à la volonté. Saint Paul ne songe ici ni à une division réelle à accomplir entre l'âme et l'esprit, ce qui ne se pourrait faire ; ni à une séparation à réaliser entre les jointures et les moelles, puisqu'elle est faite d'avance, ni même à une opposition à étabhr entre l'âme et l'esprit d'un côté, les jointures et les moelles de l'autre. Toutes ces précisions sont parfaitement étrangères à la pensée de l'Apôtre. Admettons que saint Luc qui est médecin, qui sait son anatomie, qui connaît son Galien et son Hippocrate, s'en est souvenu ; et qu'il nous a parlé, mais d'une façon incoordonnée, des éléments les plus intimes, les plus délicats, les plus inaccessibles de notre vie morale et physique, auxquels pourtant parvient sans effort l'action de la parole et de la vertu divine. Non sans doute qu'il suppose que les moelles et les
jointures, les sutures physiques de notre corps, soient soumises à l'action de la grâce : et encore ! Mais il a voulu montrer, par l'allusion aux parties les plus intimes de notre vie physique, que tous les ressorts de notre vie morale, comme il va le dire, sont à nu sous ses yeux. Le médecin s'est trahi, voici le psychologue qui poursuit.
Apportons tous nos soins à entrer dans le repos de Dieu, Et ce soin consiste surtout dans une déférence délicate et universelle, dans une docilité absolue à cet agent de pureté, d'activité, de contrôle qui est la parole, la lumière, la grâce de Dieu en nous, le Christ présent en nos cœurs par la foi : Christum Habitare per fidem in cordibus vestris (Eph., III, 17). C'est lui qui fait le discernement exact de nos désirs, de nos pensées les plus secrètes, et des mouvements intérieurs qui nous porteraient à l'apostasie : le cœur étant considéré comme le laboratoire intime et premier de tous les phénomènes de notre vie morale. A corde enim exeunt cogîtationes malae... (Matth., XV, 19). La recommandation apostolique fournissait tout à la fois une leçon de vigilance et un puissant encouragement : une leçon de vigilance, de vie intérieure et profonde, très opposée au système de ritualisme matériel et pétrifié dans lequel les Juifs faisaient consister toute la fidélité morale ; un encouragement aussi, puisque les baptisés se sentaient porter en eux, dans l'accomplissement de cette œuvre délicate de la persévérance, un auxiliaire tout-puissant dans la parole de Dieu, ou Dieu lui-même parlant au centre de leur cœur : et legem tuam in medio cordis mei (Ps. XXXIX, 9). Car la parole de Dieu, ce n'est pas un bruit sonore, c'est Dieu nous parlant. Et, sans autre transition, tant la pensée du Dieu personnel lui a été toujours présente, l'Apôtre poursuit : Nulle créature n'a pour lui de mystère, toutes choses sont sans voiles et sans obscurité devant celui à qui nous rendons compte de notre vie.
Rien ne pouvait être dit de plus efficace afin de porter les Juifs convertis à la vigilance, à la délicatesse et à l'absolue fidélité. Rappelons-nous ici que, lors de la comparaison