DEUXIÈME PARTIE LE SACRIFICE DU CHRIST
Avec l'Apôtre, nous avons reconnu jusqu'ici en Notre— Seigneur Jésus-Christ le caractère et toutes les conditions exigées chez le pontife (V, l-H), puis l'incomparable grandeur de son sacerdoce (VII, 1-28). Il nous reste à étudier maintenant ce même sacerdoce en son exercice et son œuvre essentielle, le sacrifice. Là encore, saint Paul nous enseignera la glorieuse supériorité du pontife nouveau : une victime plus auguste, l'inauguration par elle d'une alliance plus étroite, entre l'homme et Dieu, une efficacité plus haute et plus étendue, un sanctuaire incréé. Nous entrons vraiment dans la pleine mer de la théologie apostolique. Toutefois pour la bien entendre, une observation préliminaire nous paraît indispensable, tant la conception que l'Apôtre s'est formée du sacrifice demeure étrangère à la pensée commune.
Il a été loisible et naturel à la théologie de l'Eglise, là où elle démontre cette vérité de foi que la Messe est le vrai sacrifice de la loi nouvelle, de rapprocher l'une de l'autre la Messe et la Cène ou l'immolation mystique, la Messe et le Calvaire ou l'immolation réelle ; car la Messe est vraiment, selon le vouloir de Dieu (I Cor., XI, 24, 25, 26), la reproduction et le mémorial de cette double immolation. Ce point de vue, infiniment légitime, a, par voie de conséquence, entraîné la théologie à rechercher dans la Messe ce qu'on a appelé la raison formelle du sacrifice, et à déterminer l'élément spécial de destruction ou d'immolation réelle qui y doit être contenu.
En effet, dans la pensée commune, le sacrifice de la Rédemption, initié en la Cène, s'est achevé au Calvaire, parce que de part et d'autre s'est accomplie l'immolation de la victime. Encore une fois, la théologie avait le droit de s'ar—
rêter à ce concept du sacrifice réduit et limité à l'immolation. Mais aussi, dès que le sacrifice consiste réellement dans l'immolation, lorsqu'il sera parlé de la Sainte Messe comme sacrifice, nul ne pourra échapper au difficile problème de définir en quoi consiste l'immolation réelle d'une victime réellement impassible, réellement et éternellement vivante. De ce problème sont nées nombre de théories assez diverses, toutes ingénieuses, toutes pieuses aussi et fragiles, dans l'exposé et la critique desquelles nous ne saurions entrer. Leur insuffisance a été, ce nous semble, pressentie par Bossuet lui-même, théologien trop avisé pour se satisfaire de la conception du « glaive mystique », et lui a suggéré les réflexions suivantes : « Pour ôter toute équivoque, si l'on prend le mot offrir au sens qui importe la mort actuelle de la victime, nous confesserons hautement que Jésus-Christ n'est plus offert ni dans l'Eucharistie ni ailleurs ». (Exposition de la Doctrine Catholique, XV : L'épître aux Hébreux). C'est reconnaître implicitement que sacrifice et immolation ne sont pas liés nécessairement.
Mais saint Paul se garde bien de réduire le sacrifice à la seule immolation. Sa pensée est tout autre, plus large, plus compréhensive. Non sans doute qu'il soit inattentif à l'œuvre du Calvaire, celui qui affirmait aux Corinthiens ne siavoir, parmi eux, que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié ; lui qui, plus qu'aucun autre, nous a révélé la portée infinie de l'œuvre rédemptrice. Mais, à ses yeux, cette œuvre forme un ensemble étroitement lié et cohérent, que son regard embrasse tout entier. Il ne consent pas à n'en considérer qu'un élément isolé et mis à part. Pour lui, l'immolation au Calvaire n'est qu'un acte initiateur, essentiel sans doute, comme tous ceux qui suivront, mais indissolublement lié aux glorieuses conséquences qui découlent de lui. Après tout, le fruit du Calvaire n'est pas obtenu au Calvaire ; et le Calvaire n'est pas le sanctuaire où Dieu s'unit à l'homme, l'homme à Dieu. L'œuvre du Calvaire, osons le dire, n'est pour l'Apôtre qu'un moment de l'œuvre totale, un moyen, une préparation divine : elle n'est
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pas le ferme définitif du sacrifice. Elle fait corps avec la Résurrection, qui en est la revanche, avec l'Ascension, où, moyennant la rançon du sang versé, la voie du sanctuaire étant frayée enfin, le Seigneur prend possession en son nom et au nôtre (Hebr., I, 3 ; IV, 14, 16 ; VI, 20 ; VIII, 1-7 ; X, 12, 19 ; XII, 2) ; avec la Pentecôte et l'effusion sur la nature humaine de tous les dons obtenus, les sacrements, la vie surnaturelle ; en dernier lieu et surtout, l'accès de nos âmes dans le vrai sanctuaire qui est le sein de Dieu. Redisons-le, la condition essentielle du pontife n'est pas de mourir, ni non plus de s'immoler : il n'y aurait pas eu de pontife dans l'ancienne loi ; la fonction du pontife est essentiellement d'offrir à Dieu, d'unir à Dieu ; il est pontife pour cela : ut offerat dona et sacrificia pro peccatis (Hebr., V, 1) ; omnîs enim Pontlfex ad offerendum munera et hostias constitiiitur : ande necesse est et hune habere aliquid quod offerat (Hebr., VIII, 3). .
Et quelle est donc l'offrande du pontife nouveau ? On nous l'a dit : hoc enim fecit semel, seipsum offerendo (Hebr., VII, 27). Per Spirltum Sanctum semetipsum obtulit immaculatum Deo (Hebr., IX, 14). L'offrande du pontife nouveau, c'est lui-même, lui tout entier, lui et ses membres ; lui en sa personne, et en la personne de tous ceux qu'il contient virtuellement en lui, de tout ce que la prédestination divine lui a assigné (Joan., VI, 37, 38, 39) , de tous ceux qui consentiront à s'attacher à lui pour être enveloppés du réseau de sa tendresse, et des plis de sa divine personnalité. Nous l'avons entendu nous dire : Et ego si exaltatus fuero a terra, omnia traham ad meipsum (Joan., XII, 32). Sans doute et à son tour, l'Apôtre nous a affirmé que c'est pour s'être humilié jusqu'à la mort, et à la mort de la croix, que Dieu lui a donné un nom au-dessus de tout nom, et courbé devant lui tout ce qui est au ciel et sur la terre, et jusque dans les enfers (Phil., II, 9, 10), Mais enfin, pour l'Apôtre, l'immolation du Calvaire ne saurait être, chez le pontife nouveau, isolée de son fruit ; et ce fruit suprême, ce terme dernier de l'intention divine, en
vue duquel le Christ est pontife, et qui contient tout à la fois et la gloire souveraine du Verbe incarné, et l'éternelle félicité de tout ce qui, au cours du temps, s'est attaché à lui, c'est' l'offrande au Père, en chacun des sanctuaires d'ici-bas, et finalement en son sanctuaire incréé (I Cor., XV, 28), de son Fils et de tout ce qui est à lui.
La pensée humaine s'arrête interdite, et les froides expressions de nos langues créées n'osent aborder ces perspectives : nous prions seulement ceux qui nous suivent encore de relire, au Canon de la Messe, et jusqu'à sa conclusion, l'oraison Unde et memores, qui suit immédiatement la Consécration.
Ce point de vue de l'Apôtre était, pour les Hébreux de Rome, accessible et rendu presque familier par le cérémonial de la liturgie mosaïque dont il nous sera parlé longuement dans le chapitre qui suit (Hebr., IX). En effet, le centre réel de toute la liturgie antique n'était, à proprement parler, ni le temple, ni l'autel, mais seul, le tabernacle sacré ou Saint des Saints. Tout ce qui était groupé autour du Saint des Saints se rapportait à lui, convergeait vers lui. Ce qu'il y avait dans ce tabernacle, on nous le dira bientôt : pour le présent, il nous suffit de savoir qu'il était le lieu de Dieu, le tabernacle sacré de sa gloire ; toutes les autres portions, le Saint, l'atrium des Prêtres, l'atrium des Juifs, l'atrium des Gentils, n'étant que des dépendances de plus en plus lointaines du Saint des Saints. Les sacrifices s'offraient au dehors ; mais un voile impénétrable couvrait le sanctuaire de la Majesté suprême. Le Saint des Saints n'était accessible qu'après le sacrifice d'expiation (Levit., XVI, et Hebr., IX), lorsque le Grànd-Prêtre, une fois l'année, y pénétrait seul, au nom du peuple, grâce au sang des victimes ; et tout l'ensemble mystérieux du sacrifice d'expiation s'achevait alors seulement que le Grand- Prêtre entrait dans la demeure de Dieu et conversait avec lui.