‹ Les Epitres de Saint Paul replaceés dans le milieu historique des Actes des Apot̂resChapitre 559 sur 663 · LA CHARITÉ FRATERNELLE · texte numérisé non relu

LA CHARITÉ FRATERNELLE

il ne s'agit même pas de la charité qui est simplement la bienveillance surnaturelle envers le prochain, mais de la charité comme lien social formant un faisceau unique de tous les membres de la famille chrétienne. La loi de toute société, et par conséquent de l'Eglise qui est plus une et plus société que toutes les autres, est la subordination à son chef, et la coordination des membres entre eux. Dans une société ordonnée, d'où la charité a expulsé l'égoïsme, aucun ne pense, n'agit, ne prie, comme s'il était seul au monde, mais avec la conscience du milieu vivant auquel il appartient. Ce n'est pas la première fois que nous sommes avertis par l'Apôtre d'avoir en toute notre vie le souci de nos frères^ de leurs faiblesses, de leurs besoins, de leurs intérêts. Il a été Juif avec les Juifs, Gentil avec les Gentils : qu'on se rappelle les indications relatives aux viandes, les limitations qu'il impose à une science et à une liberté immodérée, jalouse d'aller toujours jusqu'au bout de ses droits ; enfin, la protestation que lui, Paul, ne mangera plus de viande de toute sa vie, si cette viande doit scandahser son frère.

Ayons le souci les uns des autres, non pour nous juger, ni pour nous observer curieusement, ni pour nous condamner, ce qui n'est pas l'exercice de la charité, mais pour nous exciter et nous encourager mutuellement à l'union et aux bonnes œuvres. Dieu nous a faits un dans le Christ, prenons notre parti de notre unité. Que ceux qui sont plus forts soutiennent les plus faibles : que ceux qui sont plus faibles s'encouragent de l'exemple et à l'imitation de ceux qui sont plus forts. Ayons, nous dit l'Apôtre, le souci les uns des autres : non quae sua sunt singuli considérantes, sed ea quae aliorum (Phil., II, 4).

La recommandation apostolique était d'autant plus opportune, et ce précepte de charité sociale avait un caractère d'autant plus urgent, que l'abaissement de la foi, de l'espérance, de l'attachement à l'Eglise se traduisait sous la forme extérieure la plus périlleuse. Les chrétiens faibles désertaient les réunions, les agapes, les lieux de prière commune; le schis-

me n'était point consommé, sans doute, mais il était amorcée L'aliment le plus assuré de la charité, c'est de prier ensemble, d'être ensemble devant Dieu, de manger à la même table, de participer à la même victime. C'est là ce qui fait l'union et l'unité de l'Eglise; la liturgie est un principe de charité, d'égalité, de fraternité ; et on s'éloigne les uns des autres, lorsqu'on cesse d'être unis devant le même Dieu. C'est là ce qui fait la société chrétienne : et tous les prêches philosophiques sur la solidarité n'équivaudront jamais à cet élément, facteur de vraie fraternité. Ceux qui se tenaient à distance, et cessaient de fréquenter les réunions chrétiennes, couraient grand risque d'apostasie. Les liens extérieurs ont leur efficacité : nos fréquentations nous font ce que nous sommes, et en même temps que nous agissons sur notre milieu, notre milieu agit sur nous. « Les murailles ne font pas le chrétien » disait lerhéteur à demi converti. (Cf. Saint Augustin, Conf., VIII, 2). Pourtant on ne demeure pas chrétien lorsqu'on ne va pas à l'église. Les hésitants craignaient-ils de provoquer l'hostilité des Juifs non convertis ? Nourrissaient-ils une confiance secrète en eux-mêmes et une sorte d'orgueil où ils croyaient se suffire ? Eprouvaient-ils l'ennui de ne rencontrer dans les réunions chrétiennes que de petites gens, et encore en petit nombre, alors que le prosélytisme des Juifs s'exerçait de préférence sur les puissants et sur les hautes classes de la société ? Toutes ces causes pouvaient, selon les circonstances^, incliner à la désertion.

Loin de nous isoler, dit l'Apôtre, soutenons-nous mutuellement et d'autant plus que nous voyons s'approcher « le jour. » II ne s'agit pas du dernier jour, non plus de l'heure de la mort. Mais s'adressant à des Juifs très familiers avec ce que les prophètes appelaient « le jour du Seigneur », le jour du discernement que le Seigneur doit faire parmi son peuple, il n'était pas nécessaire d'appuyer. Le Seigneur leur avait donné l'assurance : Non praeteribit generatio haec, donec omnia haec fiant (Matth., XXIV, 34). La destruction de Jérusalem était le jour de la venue du Seigneur. Quelques

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