L'OPINION DE SAINT JACQUES
Dieu avait accompli de conversions et de miracles parmi les nations de l'Asie-Mineure.
Jacques prit la parole après eux. Il était à la tête de l'Eglise de Jérusalem, et le représentant de la cause mosaïque parmi les chrétiens. On a vu parfois dans son attitude un effort de réaction, une tendance sec'Vète à retenir le christianisme sous le joug de la Loi. Certaines paroles de l'Apôtre saint Paul,^ mal comprises, et quelques passages de l'épître catholique de saint Jacques ont pu le faire penser ; et on a conclu à des divergences profondes au sein même du collège apostolique, au lieu de reconnaître en l'attitude de l'évêque de Jérusalem une condescendance providentielle s'inclinant vers les Juifs et attentive à les ménager pour les sauver. On aurait pu croire que si saint Jacques prenait la parole, ce serait pour contester la pensée de saint Pierre : on fut détrompé aussitôt : « Hommes mes frères, dit-il, écoutez-moi : Simon vous a rappelé comment le Seigneur, dans sa miséricorde, a voulu dès la première heure, se choisir, du milieu même des nations, un peuple qui portât son nom. Cette disposition divine a été annoncée par les prophètes : Un jour viendra, disait le Seigneur par la bouche du prophète (Amos, IX, 11), où se relèvera la maison de David, aujourd'hui tombée ; j'en rebâtirai les portions détruites par le feu, je la reconstruirai tout entière. Alors du sein de toute l'humanité, du milieu de toutes les nations, ceux sur qui mon nom sera prononcé et qui deviendront mon peuple chercheront le Seigneur. Ainsi a dit le Seigneur, qui a révélé ces choses dès le commencement. » ^
« Je ne crois pas non plus qu'il faille molester, par des exigences qui ne sont point pour eux, ceux des Gentils qui se tournent vers Dieu : mais leur enjoindre seulement de s'abstenir des aliments consacrés aux idoles, de la fornication, des viandes étouffées et du sang. s> Le motif et la portée de cette transaction proposée par saint Jacques nous sont donnés tout aussitôt après : c'est que Moïse avait depuis longtemps et dans toutes les villes de l'Orient et même de l'Occident
des hommes qui reconnaissaient son autorité, et qui entendaient lire la Loi chaque jour de sabbat. Tout l'esprit de condescendance et de dévouement qui animait saint Jacques, et le portait à épargner à son peuple une occasion de scandale, est renfermé dans cette dernière réflexion, qui ressemble à une prière.
Il s'agit en effet, de faire de l'humanité une seule famille, et le mosaïsme, dans ce dessein, fait abandon de ses exigenges. Encore est-il convenable que les chrétiens venus de la gentilité, ne heurtent pas de front, là où les Juifs et les prosélytes sont en grand nombre, des pi;escriptions trop légitimes. La charité et la condescendance fraternelle le veulent ainsi, et les chrétiens venus de la gentilité ne sauraient s'en plaindre comme d'un fardeau exagéré. Celui qui a affirmé avec plus de hauteur les droits de la liberté chrétienne, est le même qui a donné la formule de la charité : Si esca scandalizat fratrem meum, non manducabo carnem in aeternum (I Cor., VIII, 13). Une part d'ailleurs des réserves stipulées par saint Jacques dans l'intérêt de ses fidèles, et afin de ménager leur susceptibilité religieuse, demeurait toute locale, temporaire, et modifiable par les circonstances : on le verra dans la suite par la conduite de saint Paul (I Cor., X, 19). De plus il nous faut reconnaître avec soin le caractère de ces réserves : s'asseoir à la table des païens et manger les viandes offertes aux idoles était pour les Juifs une participation à l'idolâtrie. La fornication dont il est parlé, c'est la liberté des unions matrimoniales entre parents, au mépris de la loi lévitique (Lev., XVIII). L'interdiction prononcée contre les viandes étouffées et l'usage du sang demeura longtemps en vigueur dans les régions de l'Orient où elle avait pris naissance, et même en Occident. Au commencement du IIP siècle, Tertullien dans son Apologétique fait encore allusion à cette répugnance des chrétiens pour le sang : Inter tentamenfa christianorum, dit-il aux magistrats païens, botulos cruore distentos adhibetis, certissimi scilicet illicitum esse pênes illos, per quod exorbitare eos'vultis(Apol., IX).