HÉROÏSME DANS LA FOI
leur appartient, il est leur Dieu, il leur est uni, il est leur bien. Et lorsqu'il veut se donner un titre de noblesse, un nom qui le distingue et le désigne clairement, il s'appelle le Dieu de leurs pères, Deus patruni vestrorum, le Dieu d'Abraham, d'Isaac, de Jacob. C'est à eux qu'il a préparé une cité, une maison r une région oij ils seront éternellement avec lui.
Cette demeure de Dieu avec ses élus est tantôt désignée sous les traits d'une maison, parce que Dieu est Père, parce que nous sommes frères, parce que le royaume des cieux est une vaste famille ; tantôt comme une cité, à cause de son étendue et du nombre de ceux qu'elle doit contenir : c'est la Jérusalem céleste qui est le séjour commun de Dieu et de ses élus. Dieu n'y habite pas seul, les patriarches et les élus n'habiteront pas sans Dieu et loin de Lui : Dieu est leur Dieu, et c'est pour cela qu'il leur a préparé une demeure ou une cité, dont il est le Père et le Roi.
Mais il s'en faut que l'Apôtre ait épuisé ce qu'il veut nous dire de la foi d'Abraham, l'exemplaire de tous les croyants. Dieu lui a demandé et inspiré la foi qui obéit et s'abandonne, la foi qui patiente et attend, invincible, la foi qui agit et conquiert autour d'elle : mais encore il s'est plu à éprouver jusqu'à l'extrême, jusqu'à la contradiction, la foi du grand Patriarche. Il en a fait une image du Père céleste.
Les théologiens nous parlent d'une puissance obédientielle dans la créature, et d'un pouvoir impérial corrélatif en Dieu, en vertu duquel le Seigneur demanderait à la créature au delà de tout ce qu'elle peut naturellement donner ; il semble que le Seigneur ait porté jusque là auprès d'Abraham les exigences de ce pouvoir divin. Lorsque Dieu lui demanda de sacrifier Isaac, son fils unique, son fils aimé, n'y avait-il pas contradiction ? Dieu le lui avait donné, il lui avait promis la terre de Chanaan, une postérité innombrable, la bénédiction de toutes les nations par Isaac ; car devant Dieu, Isaac seul, au point de vue des promesses, constituait la postérité d'Abraham : In Isaac vocabitur tibi semen. Les promesses de Dieu reposent toutes sur la tête de ce fils unique ; et voici que
Dieu lui demande le sacrifice de celui-là même qui est le point d'appui des promesses. Ne semble-t-il pas dans la circonstance qu'il y ait contradiction flagrante, que Dieu démente Dieu, que Dieu ne se souvienne pas de ce qu'il a promis, puisqu'il se retire à lui-même la possibilité dé l'accomplir ? Le chapitre XXII de la Genèse ne nous laisse pas apercevoir qu'il y eût de la part du Patriarche même une réprésentation filiale faite à Dieu ; et le texte que nous lisons maintenant nous montre que, dans son cœur, Abraham avait fait son sacrifice. Dans sa foi il avait immolé son fils, et levait la main sur lui lorsque la voix de l'Ange l'arrêta. Ce n'est pas que sa fqi et son obéissance fussent inintelligentes : mais il se disait que Dieu pouvait réveiller ïsaac même d'entre les morts. Et c'est en récompense de cette foi héroïque qu'il reçut son fils sain et sauf, comme au sortir de la mort : èv irapaPo'Xyi peut signifier que la mort d'Isaac ayant été résolue, il y avait ici l'équivalence d'une résurrection. J'aimerais mieux encore entendre ce passage tourmenté dans le sens d'une figure d'un autre Père, d'un autre Fils, d'une autre mort, d'une autre résurrection dont nous aurions ici l'équivalent prophétique. Mais quoi qu'il en soit de cette dernière application, nous voyons bien avec l'Apôtre quel a été l'héroïsme de la foi d'Abraham, et comme iî était par sa foi porté au-dessus de lui-même, comment il a mérité d'être le Père des croyants.