LES FRUITS DE LA PAIX
même avec ceux dont elles étaient séparées par la pensée religieuse : cum omnibus, dit l'Apôtre ; parce que la paix est la région du chrétien, Pax Dei (Phil., IV, 7), et aussi parce que la paix est une condition d'apostolat. La paix intérieure et sereine, l'ordre, le calme, le silence sont l'indice en nous du véritable esprit chrétien. La vraie soumission aux préceptes et aux événements : aux préceptes que nous devons accomplir, aux événements que nous devons accueillir ; l'absence de désirs, de tendance, de programme, de dessein, l'effacement de ces vexations et irritations qui ne sont que le mouvement de l'égoïsme ; en un mot le silence de l'âme, une disponibilité joyeuse, l'acquiescement foncier à tout ce que veut, à tout ce qu'aime, à tout ce que fait Dieu, c'est la condition normale d'une âme fixée, attachée oij il convient, et que les événements et les passions n'ébranlent plus. L'ârapaEia, lorsqu'elle est le fruit de la charité, et non d'une discipline stoïcienne, a vraiment sa valeur, et surtout son charme. Elle agit autour de nous comme un apostolat silencieux : beati pacifici, pacem facientes. Elle restitue en partie l'immunité primitive, cette condition originelle et bénie où tout était soumis à l'âme, parce que l'âme était pleinement soumise à Dieu.
Mais^ ce n'est pas assez d'avoir la paix^ avec tous,- il faut encore la pureté sans laquelle nul ne verra Dieu. Dans le mélange nécessaire des bons et des mauvais, dans cette coexistence du paganisme et du christianisme en un même milieu, combien il était facile de s'attiédir et de composer, presque à son insu, avec des habitudes dissolues; combien il était difficile de se défendre contre la contagion païenne des mœurs impures 1 L'habitude même de certains spectacles finit par atténuer la répugnance qu'ils nous ont inspirée tout d'abord. Aussi devons-nous veiller avec une attention extrême afin de nous laisser tous guider par la grâce de Dieu. La recommandation de l'Apôtre n'est pas relative à la sainteté individuelle, mais à la sainteté de chacun dans l'Eglise, à une œuvre commune que tous doivent accomplir avec empressement. Le mot-à-mot exact du grec est celui-ci : Vigilantes ne
guis desciscens a gratia Dei, ne qua radix amaritudinis sursum germinans impediat, et per eam Inquinentur multi.
L'apostasie d'un seul était contagieuse, et à raison même de l'étroite et vivante solidarité qui unissait en un faisceau tous ies membres de l'Eglise, l'erreur d'un seul entraînait de fâcheuses conséquences chez plusieurs. Il est indispensable, dans un tout lié et cohérent, de se garder avec plus de soin. Les chefs de la communauté veilleront donc attentivement afin de conjurer tout péril : l'infidélité qui se détourne de la grâce, et, comme une racine empoisonnée pousse des rejetons d'amertume et de mort, souille l'âme de plusieurs. Le texte du Deutéronome XXIX, 12, auquel l'Apôtre emprunte sa citation, a été faiblement rendu par la traduction des Septante, et les diverses versions grecques y ont ajouté encore. La Vulgate a traduit fidèlement en lisant : ne sit inter vos radix germinans fel et amaritiidinem. Des déviations intérieures conduisent facilement à l'apostasie, au mépris des bénédictions divines, ei enfin à l'erreur grossière d'Esaii qui pour un plat de lentilles vendit son droit d'aînesse. Y a-t-il dans ces paroles de l'Apôtre une allusion aux repas des juifs, contrefaçon des agapes chrétiennes, dont les mosaïstes se servaient comme d'un appât pour ramener à eux les chrétiens hésitants ?
Ce serait, dit l'Apôtre, acheter bien cher un gros remords : on ne saurait impunément mépriser les bienfaits de Dieu. Mais vous le savez {V'iiiz du grec se rend mieux par l'indicatif que par l'impératif, malgré l'autorité de la Vulgate), vous savez comment dans la suite, lorsqu'il voulut entrer, comme aîné, en héritage de cette bénédiction, l'infidèle en fut écarté ; Isaac ne put que confirmer la bénédiction donnée à Jacob, l'aîné de droit divin, et Esaii n'obtint pas le retrait de la disposition paternelle, encore qu'il l'eût sollicitée avec larmes.