CONTREFAÇONS JUDAÏQUES
sens métaphorique, interpréter les doctrines étranges et mobiles dont parle le v. 9, comme étant la nourriture infirme et chétive dont les chrétiens doivent se détourner.
Tout le passage peut s'entendre si l'on se souvient du dessein que poursuit l'Apôtre. Il s'adresse à des Juifs convertis, que le judaïsme s'efforce de ressaisir. Les doctrines changeantes et venant de l'extérieur contre lesquelles l'Apôtre les met en garde, ce ne sont pas seulement les doctrines païennes, que les Juifs religieux n'estimaient pas, et que le baptême des Juifs convertis devait leur rendre plus étrangères encore. Le danger venait plutôt du prosélytisme juif lui-même, dont il nous semble reconnaître ici le perfide procédé. Il consistait à adopter les formes de la fraternité chrétienne. Les chrétiens ayant leurs agapes, le judaïsme voulut en avoir la contrefaçon. Des repas communs, les rites de l'agneau pascal religieusement observés comme il est prescrit au livre de l'Exode, la pensée qu'un sage éclectisme pouvait allier avec la profession de la vie chrétienne la permanence de certaines habitudes judaïques, c'était une industrie pour suggérer aux Juifs convertis un vague esprit de retour vers une économie abrogée, mais vivace. Rappelons-nous l'allusion à Esaii, qui propter unam escam vendidit primitiva sua (XII, 16). Relisons à la lumière de ces indications tout l'ensemble qui va du V. 9 à 16 inclusivement. L'hypothèse qui précède s'éclaire des inscriptions découvertes en Asie Mineure vers l'année 1911. Lire dans The first Christian Century, de Sir William Ramsay, au chapitre XXVII « The importance of Pisidian Antioch », un exemple frappant de la contrefaçon des agapes chrétiennes (Tecmonian Association, pp. 183, 184).
A ce point de vue, l'enseignement de l'Apôtre se tient. C'est par la grâce, et non par des viandes que nous avons à nous soutenir : par la grâce, c'est-à-dire non par la loi ; par la grâce, c'est-à-dire par tout l'ensemble de la loi de grâce, par la fidélité à toute cette économie surnaturelle qui vient du Seigneur (XII, 28). Aujourd'hui, après la réalité donnée, la figure, l'agneau pascal, les viandes sacrées (Jerem., XI, 15)
n'ont plus de place ; et malgré tout le regret que l'on s'efforce de vous inspirer, ce n'est plus qu'une viande commune et profane. Aussi bien, ceux qui ont usé et mangé de ces viandes n'en ont retiré nul profit : la loi n'a pu leur donner la justice et la vie.
Si donc vous voulez vous fortifier l'âme, stabilire cor, ce n'est pas aux figures qu'il vous faut recourir, ce serait démentir la réalité qui les a supprimées. Pour fortifier votre âme, à la différence des Juifs qui vous portent à une conciliation mal venue, nous avons, nous seuls, un autel. Et de cet autel n'approchent pas, et à la victime offerte sur cet autel ne communient pas, ceux qui demeurent attachés au tabernacle du mosaïsme.
Nous retrouvons ici quelque chose de la situation où se trouvaient les Galates. Les prétentions du mosaïsme se présentèrent à l'origine sous trois formes : obligation pour les Gentils de passer par le mosaïsme : la question fut résolue au concile de Jérusalem ; obligation pour la gentilité convertie d'observer après la conversion les prescriptions rituelles du mosaïsme : c'est le cas des Galates ; invitations aux Juifs convertis au christianisme de garder les rites mosaïques auxquels ils étaient accoutumés, et de concilier pratiquement dans leur vie la figure et la réalité. Il y a de cette dernière prétention dans le passage que nous lisons. Mais l'Apôtre écarte toute trace de judaïsme, même chez ceux qui furent Juifs. Est-il possible de méconnaître ici une allusion voilée à la Sainte Messe et à l'Eucharistie : De quo ederé non habent potestatem ? Dire de cet autel qu'il n'est qu'une métaphore et une figure, que c'est l'autel de l'éternité, ou bien la croix, ou le Seigneur lui-même, ce n'est que subterfuges pour échapper à la doctrine de l'Eglise sur l'Eucharistie comme sacrifice (Cf. I Cor., X, 16-32). Malgré le dessein évident de n'en parler qu'à demi-mot, le demi-mot est inexplicable en dehors de l'interprétation catholique.
Ce qui suit est plus mystérieux encore et ne s'explique bien que du point de vue oti nous sommes placés.